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Son doc sur le foot et l’immigration, le Qatar, Bielsa, Zidane : Cantona se livre

Eric Cantona

Eric Cantona - AFP

EXCLU RMC SPORT. Eric Cantona était l’invité de Luis Attaque ce lundi sur RMC. De son documentaire sur l’immigration à la personnalité de Marcelo Bielsa, en passant par la Coupe du monde au Qatar et Zinedine Zidane, le « King » se positionne.

Eric Cantona, comment avez-vous travaillé pour votre documentaire sur le foot et l’immigration (diffusé sur Canal +) ?

J’ai vécu cinq mois magnifiques, à la rencontre des joueurs issus de l’immigration. Des fils d’immigrés, des petits-fils d’immigrés. Certains ont fait le voyage, comme toi Luis, puisque tu es né en Espagne et que tu y es resté jusqu’à tes six ans. On a interviewé aussi les parents. Ma mère, le père de Zidane, qui ont fait ce voyage. Je trouve que c’était important de parler des origines. Aujourd’hui, on est dans un discours où il faudrait presque qu’on oublie ses origines. Alors que moi, je trouve que grandir avec ses origines, c’est exceptionnel. On s’enrichit mutuellement. La France est comme ça. Elle a toujours été multiculturelle. Chacun a amené sa culture et a créé une culture commune. J’espère que la France sera toujours comme ça.

Est-ce que ça a été facile de demander à tous ces gens de participer ?

Tout le monde a participé très volontiers. Après, j’ai un fait un choix. Déjà, le choix que j’ai fait, c’était d’aller au bout des choses et d’avoir un temps de parole. Evidemment, on aurait pu aussi parler de l’immigration portugaise, arménienne... Si on avait traité de tout, on aurait survolé. Pour moi, c’était important d’aller au fond des choses et de donner du temps aux gens, des silences aussi. Les silences du père de Zidane sont magnifiques. Miles Davis disait que le silence est une note. On oublie que le silence a une importance. Tout le monde s’est livré magnifiquement. Dès qu’on commence à parler de la famille, des origines, il y a une ouverture. On est vraiment au cœur des choses. Je remercie tous ces gens de m’avoir ouvert leurs âmes. J’ai essayé de les respecter jusqu’à la dernière seconde du montage.

Luis Fernandez et Eric Cantona auraient pu jouer pour l’Espagne…

Oui, tous les deux, ça aurait été magnifique. On a joué pour l’équipe de France à une période où c’était un peu plus difficile, mais c’était beau aussi. J’ai des souvenirs magnifiques avec toi (Luis).

Il y a aussi le témoignage fort de votre mère dans ce documentaire…

J’aurais aimé faire chacun là où il a grandi, où il y a quelque chose de fort qui le rattache. Ce n’est pas facile avec les emplois du temps des uns et des autres. Ma mère, on l’a emmenée à Rivesaltes, on est passé par Argelès, tous les camps de réfugiés espagnols. Mes grands-parents sont arrivés après la guerre civile en 39. C’était la première fois qu’elle y allait. Nos grands-parents ont vécu des choses. Ils les gardent pour eux. C’étaient des souffrances. Il se dit autre chose quand on est dans des lieux comme ça.

Vous êtes fier d’être français…

Tous ces gens-là sont fiers d’être français. Il me semble que tous sont fiers aussi de leurs origines. Ils grandissent avec des origines fortes, comme le dit Zidane. C’est comme si on devait choisir entre un père et une mère. Qui peut le faire ? On les aime tous les deux et on grandit avec.

Continuez-vous à aimer le football ?

Je regarde quelques matchs, pas énormément. Mais par contre, tous les documentaires que je fais, sont autour du football. Je reste dans le football, mais je le traite autrement. Pour raconter l’immigration, je me sers du football. Pour raconter l’histoire de différentes villes, je me sers du football. Le football est très lié à l’histoire. Il est au cœur de la politique, de tout.

Qu’avez-vous pensé des propos de Willy Sagnol sur les joueurs africains ?

Le football est une formidable école de la vie. C’est un sport populaire. Quand les premières vagues d’immigration arrivent, les gens jouent au football et tout le monde se mélange. Personne ne se pose aucune question. Willy Sagnol, il a quand même sept, huit joueurs de couleur dans son équipe. Son capitaine est un joueur de couleur (Lamine Sané, ndlr). J’ai envie de croire à une maladresse, de le prendre comme ça.

Comment jugez-vous le football français ?

Moi, je trouve en tout cas que l’équipe de France est très représentative de la population française. C’est ce que je trouve extraordinaire. Le football, c’est un vecteur d’intégration, un magnifique modèle. Les meilleurs jouent. Le football doit servir de modèle à la société. Dès qu’on devient entraîneur, dirigeant, que la subjectivité entre en jeu, c’est complètement autre chose. C’est ce qu’il se passe partout ailleurs dans la société. Le football est magnifique pour ça.

Vous êtes assez critique avec la FIFA, le Qatar…

Non, on me demande ce que je pense de l’organisation de la Coupe du monde au Qatar. Si ce n’est pas un pays de football et que c’est les Etats-Unis, je trouve ça extraordinaire. Il y a un vrai potentiel, une forte immigration sud-américaine. Dans les universités, il y a de plus en plus de gens qui jouent. En 1994, c’était donner la Coupe du monde à un pays où le football pouvait se développer. Au Qatar, qu’est-ce qui peut se développer ? Pourquoi faire une Coupe du monde là-bas ? Si c’est pour la donner à un pays qui n’est pas un pays de football, donnons-là à un pays où le football doit être développé. Là, je ne vois pas vraiment. Ce n’est que mon avis. Mais j’aime bien que le président de l’UEFA (Michel Platini, ndlr) soit un ancien joueur. S’il pouvait devenir président de la FIFA… Il faut faire de la politique pour en arriver là, évidemment.

Pour vous, Michel Platini devrait se présenter ?

Si on demande qui je préfère entre Sepp Blatter et Michel Platini, mon choix est fait. Et si c’était Luis Fernandez ou quelqu’un d’autre pour la présidence de la FFF, je serais pour celui qui est un ancien joueur. S’il a des choses à défendre. Ce n’est pas parce qu’on est un ancien joueur qu’on a quelque chose à défendre. S’il y a des vraies valeurs qui sont défendues, je pense qu’il y a quelque chose en plus pour celui qui a gouté au terrain, qui en a l’expérience. Mais ce n’est pas obligatoire. Comme un grand joueur ne fait pas forcément un grand entraîneur.

Vous ne voulez pas être entraîneur ?

Non, pas pour l’instant. Peut-être un jour. Entraîneur, tu peux le faire vieux.

Vous êtes toujours supporter de l’OM ?

J’ai toujours eu l’OM dans… Des fois, c’est un peu difficile. Mais c’est comme ça, tu es toujours rattrapé par tes racines. Et puis j’aime l’entraîneur qui est à Marseille aujourd’hui. Bielsa, je l’aime beaucoup. Il a un discours, il défend sa personnalité. Souvent, les entraîneurs sont formatés. Comme dans les écoles de politique. Tout le monde apprend à parler de la même façon. Avant un match, il faut dire telle chose. Après un match, il faut dire telle chose. Les joueurs sont habitués à entendre le même truc. Bielsa, il défend une particularité. Comme Mourinho, comme ces gens-là. Je suis toujours proche de ces gens-là. Comme Lula, un autodidacte, qui a été un grand président du Brésil. C’est bien aussi qu’il y ait des gens qui ne soient pas obligés de rentrer dans l’uniforme.

Vous reconnaissez-vous en Bielsa ?

Il défend ses trucs, il a sa personnalité. Une façon à lui, bien particulière, de voir les choses. Je trouve que ça mérite d’être défendu. C’est la preuve que ça peut marcher, ce genre de choses. Mourinho, je le classe dans cette catégorie, a énormément de succès. Bielsa a eu énormément de succès et continue d’en avoir. C’est la preuve qu’on peut converser sa personnalité, ce qu’on est, tout en défendant un beau football pour certains et en ayant des résultats.

Zidane peut-il être un bon entraîneur ?

Je pense, oui. Ça a été un grand joueur. Il a quelque chose à transmettre. Il a surtout, je crois, une grande passion pour ça. Il le fait avec beaucoup d’humilité pour commencer, en prenant l’équipe réserve. Il apprend, aussi. Il peut faire un grand entraîneur. Et il a beaucoup de personnalité. Il la gardera. Elle ne sera pas bouffée par un système.

Est-ce qu’il y a du Cantona dans Zlatan ?

Je ne sais pas. Il est grand, il joue devant, il se tient plutôt droit. On retrouve un petit peu de chacun. En tous les cas, c’est un grand joueur dans une grande équipe. Moi, j’aime bien tous ces joueurs qui sont des artistes, qui sont là pour nous faire rêver. Nous, on est vieillissant. Mais pour la jeunesse, c’est important d’avoir des leaders comme ça.

Retournerez-vous un jour à Manchester United ?

Aujourd’hui, je n’y pense pas. Mais pourquoi pas, un jour. On ne sait pas.

Quel est votre rêve ?

Mon rêve, je le vis tous les jours. C’était de devenir professionnel, de jouer dans de grandes équipes et c’est ce que je fais. Après, je voulais faire du cinéma, j’ai fait du cinéma. Je voulais faire des documentaires, j’ai fait des documentaires. Je suis un grand privilégié. A peu près tout ce que je veux faire, je le fais. Si un jour, je veux devenir entraîneur, je pense qu’on m’en donnera la possibilité. Aujourd’hui, je ne demande rien. Je suis très heureux comme ça.