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Stade de France: l'avenir très incertain d'un gouffre financier

Opposée à Andorre, l’équipe de France dispute ce mardi soir son centième match au Stade de France. Mais y en aura-t-il deux-cents? Pas sûr. Alors que la concession actuelle prend fin en 2025, le futur de l’enceinte dionysienne qui a coûté près de 800 millions d’euros en argent public depuis sa construction est très incertain.

Il est apparu en pleine lumière un mercredi soir de janvier 1998, victoire 1-0 sur l’Espagne avec un but signé d’un certain Zinedine Zidane. Il a brillé de mille feux le 12 juillet 1998, avec les deux buts de la tête de ce même ZZ sur la voie d’une première étoile pour les Bleus. Il a accueilli la Coupe du monde 1998, l’Euro 2016, deux finales de Ligue des champions (2000 et 2006), les Mondiaux d’athlétisme en 2003, des matches de la Coupe du monde de rugby en 1999 et 2007 (rebelote en 2023) et bientôt les Jeux olympiques. Mais le Stade de France, où les Bleus vont jouer pour la centième fois ce mardi soir contre Andorre, pourra-t-il rayonner encore très longtemps après la grand-messe sportive de Paris 2024?

Près de 207 millions d'euros d'indemnités au titre d'absence de club résident

La question se pose. Car l’avenir de l’enceinte dionysienne, dont la concession d’exploitation actuelle prend fin en 2025, se conjugue à l’incertitude. Et l’Etat français, toujours propriétaire d’un stade dans lequel trop d’argent public a été englouti, a engagé depuis plusieurs mois une grande réflexion pour se désengager le plus possible et limiter les risques financiers. Mais entre l’idée d’une vente et celle d’un nouveau modèle, le tout avec la volonté de plus impliquer les fédérations françaises de football et de rugby (dont les équipes nationales masculines ont fait du Stade de France leur principal lieu de résidence), le gouvernement ne sait pour le moment pas ce qu’il va en faire. Pour mieux comprendre les débats sur le futur, petit retour dans le passé. 

Conclu le 29 avril 1995, entre les deux tours de l’élection présidentielle qui verra Jacques Chirac accéder à l’Elysée, le contrat de concession – avec le consortium Vinci-Bouygues (66,7% du capital pour Vinci, 33,3% pour Bouygues) – avait été très mal préparé à l’époque par un Etat pressé par les délais de livraison en vue du Mondial 1998. Aucune étude sur la rentabilité de l’exploitation de l’enceinte n’avait été réalisée et l’Etat, compte tenu des délais très courts, avait été obligé de garantir le concessionnaire contre la quasi-totalité des risques d’exploitation. L’absence de club résident l’a ainsi contraint à verser chaque année, jusqu’en 2013, une indemnité pour un montant cumulé de près de 207 millions d’euros, manne qui permettra (entre autres) au concessionnaire de réaliser des années records en terme de rentabilité entre 1998 et 2010, son "âge d’or" avec des résultats quatre fois supérieurs à la simulation financière initiale de 1995 selon un rapport de la commission des finances du Sénat. 

L'Etat refuse de garantir la prise en charge des éventuelles pertes d’exploitation liées à la Coupe du monde de rugby 2023 et aux JO 2024

Au total, selon les rapports de la Cour des comptes et du Sénat, l’ensemble des coûts directs et indirects liés au Stade de France depuis sa construction en 1995 jusqu’à la fin de la convention en 2025 s’élèvera même à près d’un milliard d’euros, dont près de 80% de financements publics! Au milieu de ce puit à dépenses, une autre problématique: les termes des conventions liant les fédérations françaises de football et rugby au consortium. Celles signées en 1995 étaient très peu avantageuses pour elles: la FFF ne touchait que 38% des résultats des manifestations et la FFR 47%. Après quelques années, mécontentes de ces répartitions, les deux fédérations avaient menacé de ne pas prolonger leur convention avec le Stade de France. Pas un problème pour le concessionnaire, l’Etat s’étant engagé à garantir ce manque à gagner. C’est dans ce contexte que la FFR a sérieusement envisagé de construire son propre "grand stade".

Le Stade de France lors d'un meeting d'athlétisme
Le Stade de France lors d'un meeting d'athlétisme © AFP

Les deux fédés ont porté l’affaire en justice afin de rééquilibrer les contrats. L’Etat avait alors deux options: résilier le contrat avec le consortium (pour un coût de 50 à 200 millions d’euros) ou réviser le contrat actuel en enlevant les clauses déclarées illégales. Sous la menace, le concessionnaire avait accepté la suppression des indemnités au titre de l’absence de club résident, révision intervenue en 2013. Entre-temps, les instances dirigeantes du ballon rond et de son homologue ovale ont renouvelé leur convention avec des conditions plus équilibrées mais toujours pas totalement satisfaisantes. Les indemnités pour l’absence de club résident supprimées, la situation est sécurisée sur le plan financier jusqu’à la fin de la concession en 2025. D’ici là, le Stade de France va accueillir deux immenses événements, la Coupe du monde de rugby en 2023 et les JO de Paris en 2024, pour lesquels les contrats de stade n’ont toujours pas été signés. Les négociations s’annoncent tendues: l’Etat a soutenu l’organisation de ces deux événements sur le territoire français, et donc au Stade de France, mais refuse de garantir la prise en charge des éventuelles pertes d’exploitation liées à ces deux rendez-vous, qui doivent selon lui être supportées par le concessionnaire. 

La disparition de la piste d’athlétisme et la couverture du stade sont des perspectives à l’étude

Par ailleurs, si l’Etat a prévu 50 millions d’euros pour la rénovation a minima d’un stade jugé globalement en bon état en vue des JO, c’est bien le consortium qui sera le maître ouvrage de travaux qui se tiendront en site occupé et dont le résultat doit être livré au premier trimestre 2023 pour la bonne tenue du Mondial de rugby. Un accord global sur les travaux et sur les contrats liés aux grands événements doit donc intervenir d’ici la fin 2019 sous peine de mettre en péril les délais de livraison. Mais la réflexion porte surtout au-delà de 2025, à l’horizon post-fin de la concession actuelle. Chat échaudé craignant l’eau froide, l’Etat ne souhaite pas se précipiter et a lancé une étude approfondie des enjeux d’exploitation de l’enceinte. Avec un objectif clair dans ce dossier très politique traité directement par l’Elysée en lien avec Matignon: privilégier une option de désengagement des finances publiques et, à défaut, limiter ses engagements à leur strict nécessaire. 

Il y a quelques mois, le cabinet Roland Berger a ainsi été mandaté par le gouvernement pour une étude sur le modèle d’exploitation du stade qui respecterait la volonté de l’Etat rendue fin juillet au Ministère des Sports et dont l’analyse approfondie est actuellement en cours. La multifonctionnalité du Stade de France, vrai atout à la fin des années 90, est selon les différents acteurs du dossier devenue un inconvénient vu le développement et l’utilisation des nouvelles enceintes franciliennes (Accor Hotel Arena à Bercy, Paris La Défense Arena à Nanterre). La disparition de la piste d’athlétisme et la couverture du stade sont des perspectives à l’étude. Une enveloppe minimale de 200 millions d’euros est régulièrement avancée pour donner une seconde jeunesse au stade dionysien, qui aurait encore une durée de vie de 30 ans selon différents experts.

"Sans les fédérations, rien ne se fait" 

De son côté, le consortium Vinci-Bouygues, conscient que le Stade de France reste une enceinte rentable, a présenté il y a quelques mois au gouvernement un projet de rénovation d’envergure pour le transformer en stade ultra-moderne et ultra-connecté. Un investissement de 400 à 500 millions d’euros (100% privé) réalisé avant la Coupe du monde de rugby et les JO en échange duquel il demande une prolongation du contrat de concession. L’Etat a retoqué cette option, souhaitant poursuivre sa réflexion jusqu’en 2022 avant de faire un choix même si même si la Cour des Comptes recommandait une décision pour la fin 2019. La grande tendance? Une plus grande implication des fédérations de foot et rugby, principales utilisatrices du stade. 

"Il faut regarder ce qui se fait partout ailleurs, confirme Alexandra Boutelier, directrice générale du consortium Stade de France. Le modèle, dans le monde occidental en tout cas, ce sont de voir les gens qui détiennent les droits sur les événements qui se déroulent dans les stades décider et être en première ligne pour gérer les affaires du stade, dont elles en l’occurrence souvent propriétaires. Le fait que les fédérations françaises de foot et de rugby ne soient pas dans cette situation-là est une anomalie. Il faut les impliquer car la programmation sportive est une condition essentielle de l’existence d’une infrastructure de cette taille. Sans les fédérations, rien ne se fait. Avec elles, on ouvre un chemin pour que quelque chose se fasse." L’idée générale, qui fait consensus auprès de tous les observateurs et personnes impliquées dans la réflexion, serait de les intéresser bien davantage à l’exploitation de l’enceinte.

Des fans tricolores devant le Stade de France
Des fans tricolores devant le Stade de France © AFP

Mais les deux fédérations, dont les patrons respectifs n’ont pas d’atomes crochus, n’ont pas la même vision. Côté rugby, Bernard Laporte, président de la FFR, serait prêt à s’engager davantage soit en prenant part à la gestion soit par la propriété. Côté foot, Noël Le Graët, son homologue à la FFF, n’est pas chaud pour engager sa fédération sur cette voie-là. Le contrat liant la FFF au Stade de France, jusqu’en 2025, est encore aujourd’hui jugé désavantageux pour la 3F. Et son patron confirme de façon régulière que l’itinérance des matchs des Bleus un peu partout en France convient très bien à l’instance (sous-entendu: elle n’a pas besoin du Stade de France). Au point de se demander si l’Etat ne devra "pousser" pour impliquer le foot, qui n’a toutefois rien exclu et ne demande qu’à être convaincu par un modèle économique viable et durable. 

"Noël Le Graët est un monstre de rationalité. Si on lui présente un projet qui est dans l’intérêt de la FFF..."

"Quand vous devez mettre en place un projet dans lequel vous avez besoin des deux fédérations, le meilleur moyen pour qu’ils donnent les meilleurs résultats n’est probablement pas de leur forcer la main, répond Alexandra Boutelier. Il faut leur montrer que c’est dans leur intérêt. La FFR avait déjà psychologiquement franchi le pas depuis un certain nombre d’années. L’idée de devenir partie prenante de son stade, est une idée bien installée, et Bernard Laporte l’a encore rappelé récemment. C’est moins le cas à la FFF. Mais Noël Le Graët est un monstre de rationalité. Si on lui présente un projet qui est dans l’intérêt de la FFF, et je crois profondément qu’il l’est en termes de création de valeur, je ne suis absolument pas inquiète sur la capacité de convaincre des gens intelligents de faire des choses intelligentes."

La création d’une structure incluant les deux fédérations et un exploitant spécialiste de l’industrie du spectacle est une idée qui circule avec une répartition évoquée de 25% pour chaque fédé et 50% pour le tiers exploitant. L’objectif est que le Stade de France ne soit plus perçu comme un boulet mais comme un levier de développement économique pour les deux fédérations, qui deviendraient co-gestionnaires du stade avec partage de profits. "Il est évident que si on arrive à faire converger les intérêts des deux plus gros utilisateurs de cette infrastructure, que sont les fédérations, et d’un opérateur qui s’occupe de tout le reste, il y a beaucoup de valeur à aller chercher et à se partager", précise la directrice générale du consortium Stade de France.

Une vente? "Il y a un problème: il faut un acheteur"

Reste à savoir quelle solution l’Etat va retenir : une nouvelle concession ou une vente pure et simple du stade, dont la valeur est aujourd’hui estimée à environ 600 millions d’euros, comme recommandé dans les conclusions du rapport de la Cour des comptes publié en novembre 2018 (comme dans celles du rapport de la commission des finances du Sénat) pour ne faire peser aucun risque financier sur l’Etat. "Mais il y a un problème: il faut un acheteur, tranche Alexandra Boutelier. Et je n’en vois pas. Je ne vois pas un acteur isolé qui aurait le modèle économique qui pourrait permettre de faire tourner l’infrastructure. Et je ne parle même pas du prix de vente... L’Etat ne trouvera pas d’acquéreur, si tant est que cette voie puisse aboutir, s’il n’y a pas un modèle économique décidé avant et qui implique d’abord et avant tout les fédérations de football et de rugby."

Et de conclure: "Vous ne pouvez pas vous passer de ces fédérations. Le signal donné par la FFF entre le président Noël Le Graët et Didier Deschamps, qui disent qu’on accueille l’Albanie et Andorre au Stade de France car c’est la maison des Bleus, est formidable de ce point de vue-là. Il y a des pays où on ne se pose même pas la question. Demandez à la fédération anglaise la question de savoir si elle s’interroge sur où elle va faire jouer les matches de son équipe nationale..." Les pensionnaires sportifs dans la boucle et d’autres milieux dans le viseur, formule la plus crédible pour assurer une pérennité à l’enceinte dionysienne? "L’implication des fédérations est une condition essentielle mais pas suffisante, poursuit la directrice générale du consortium Stade de France. Il faut aller chercher d’autres activités pour avoir un modèle économique autoportant. Il y a les grands spectacles, ce que l’on fait déjà. On a également signé un partenariat avec Team Vitality, une des plus grandes équipes européennes en eSport, qui devient notre club résident. Je crois profondément que cette activité va exploser et qu’elle fera partie à part entière du modèle économique d’un stade de 80.000 places." Qui va devoir réinventer son modèle économique pour continuer de vivre ces soirées sportives qui nous laissent tant de souvenirs.

Loïc BRILEY (@loicbriley) et Alexandre HERBINET (@LexaB)