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Mondial 2017, Claude Onesta : "Si j’ai le sentiment que les choses dérapent un peu…"

Claude Onesta, à la tête des Experts lors de leurs plus grands succès, aborde le Mondial 2017 en France avec un nouveau rôle. Celui d’un manager moins présent, qui fait confiance aux deux entraîneurs, Guillaume Gille et Didier Dinart, mais qui reste attentif.

Claude Onesta, comment vivez-vous ce nouveau rôle, plus en recul ?

Pour moi aussi, c’est une forme d’apprentissage. L’analyse de la situation passée m’a amené à réfléchir à la transformation nécessaire pour envisager la suite. Je crois qu’on ne savait pas trop où on allait. L’arrivée de Guillaume (Gille) était souhaitée par Didier (Dinart) et par nous. Il fallait encore la réaliser, donc savoir ce que ça allait donner. Je dirais que la semaine qu’on a passée en novembre, avec les deux matchs, ne n’avait pas totalement convaincu. Je nourrissais encore quelques inquiétudes.

Là, j’avoue que depuis le début de la préparation, les choses sont en train de vraiment se mettre en place avec un binôme qui fonctionne très bien, qui est loyal. Et c’est peut-être le plus complexe. On peut faire des déclarations d’envie, d’intérêt. Et pour autant, avoir des choses plus compliquées au quotidien. Je crois que les deux coachs s’entendent bien, sont solidaires et ont le sentiment d’avoir besoin l’un de l’autre, ce qui est essentiel. Aujourd’hui, on ne se pose pas la question de savoir qui est n°1, n°2. Ils sont pleinement associés.

Le rôle que j’imaginais d’accompagnement se fait de plus en plus à distance. Cette distance, je la mets avec d’autant plus d’envie que je me suis moi-même habitué maintenant à gérer d’autres problématiques, beaucoup plus dans l’ombre. Souvent, la façon de traiter la performance dans le sport, elle est plus facilement liée au terrain. Moi, je sais pertinemment, pour avoir vécu cette performance, que tout ce qui est périphérique au terrain est également un élément de réussite ou d’échec. J’essaie d’être utile à l’équipe en travaillant sur ce qui ne se voit pas, mais qui est potentiellement très perturbant. Ça permet aux coachs de se préoccuper uniquement du terrain.

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Vous aimez la gestion humaine. Le faites-vous différemment ?

Ça me permet de gérer les hommes, mais pas forcément les hommes du terrain. Les hommes à côté du terrain, plus éloignés du terrain. Aujourd’hui, un championnat du monde en France, c’est quoi ? Tout le monde voit le côté passionnant, passionnel, avec le public. Moi, je vois tout ce que cela génère comme problèmes, comme sollicitations, tout ce à quoi il faut qu’on s’adapte, toutes les particularités de cette compétition. Passer de 50 à 150 journalistes, je peux vous assurer que quand on a le même temps à consacrer, c’est beaucoup plus compliqué. On sait pertinemment que si on est en crise avec l’environnement médiatique, ça va forcément venir impacter le bon fonctionnement de l’équipe.

On est dans un environnement où les partenaires sont de plus en plus nombreux autour de l’équipe de France, sont de plus en plus investis en termes financiers. Et l’organisation d’un Mondial sur leur territoire leur donne envie d’organiser plein d’opérations. Donc, beaucoup plus de sollicitations et toujours aussi peu de temps pour y répondre. Tous les équilibres, toutes les planifications qu’on doit faire, pour arriver à répondre à toutes ces nouvelles données, et permettre en même temps à l’équipe de continuer à travailler en la protégeant, je peux vous assurer que c’est quelque chose de très sensible toute la journée.

Par moments, je ne vais plus à l’entraînement pour mieux gérer toutes ces choses-là. Je délaisse les joueurs, les entraîneurs et d’une certaine façon, je leur fous la paix pour qu’ils puissent gérer les choses par eux-mêmes. Par contre, et je pense que ça sera d’autant plus efficace qu’ils m’auront un peu perdu de vue, si j’ai le sentiment que les choses dérapent un peu, je pense que ma prise de parole, qui sera devenue très rare, peut encore être utile. Si je dois le faire, je n’hésiterais pas à le faire. Donc je suis parfois très éloigné, mais sans être très loin. (…) Je peux de temps en temps être dérangeant, si je pense qu’il le faut. Je peux aussi donner des avis quand je pense que ça peut être nécessaire. Mais encore une fois, ils ont toute liberté pour agir et décider par eux-mêmes.

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L’équipe de France a-t-elle le droit de perdre ?

On peut raconter l’histoire comme on veut, la pression, elle est là. Les gens attendent de nous qu’on remporte ce Mondial. Et on doit être à la hauteur de cet objectif. Après, qu’est-ce qu’un objectif réussi et qu’est-ce qu’un échec ? On aura l’opportunité d’en débattre à la fin. Mais on trouve normal que les gens espèrent qu’on soit capable de gagner cette compétition. On n’a pas l’habitude de se protéger. On ne va pas vous dire qu’on veut aller en demi-finales. On sait bien qu’une finale perdue, et c’est la première qu’on a perdue il y a quelques mois (aux JO, ndlr), reste pour nous une souffrance.

Donc je crois qu’on a l’honnêteté de dire que cette compétition, on va la jouer pour la remporter. On espère juste que la fête sera merveilleuse parce que l’équipe de France sera à la hauteur des attentes. Mais on sait que nos adversaires ont de la qualité. Et que certains, parfois, sont capables de jouer à un meilleur niveau que nous. On se prépare pour que ça n’arrive pas. Mais on peut très bien perdre une compétition et avoir le sentiment d’avoir rempli sa tâche, d’avoir fait du mieux possible. La notion d’échec n’est pas liée qu’aux résultats.

Cette compétition a-t-elle aussi une dimension particulière parce qu’elle peut être la dernière pour certains ?

Une équipe, c’est un peu l’auberge espagnole. Chacun va amener ce qu’il a, ce qu’il espère, mais aussi ses doutes, ses problèmes. Je crois que le vrai rôle du coach ou du manager, c’est d’arriver à prendre la mesure de ces objectifs complémentaires. On a une équipe qui, au travers des joueurs cadres, est très expérimentée. Mais aussi une deuxième partie d’équipe qui l’est beaucoup moins, qui présente beaucoup de jeunesse, de talent, de potentiel. L’agglomérat de tous ces éléments fait l’équipe. Le rôle des coachs, c’est justement d’amener à diminuer les limites de cette équipe et à transcender ses bons côtés.

Servons-nous de l’expérience, de l’ambition, des anciens. Par nature, quand on sent que les moments deviennent rares, on veut qu’ils soient au maximum de l’exaltation. On n’a plus le droit de galvauder les derniers moments. Et pour les jeunes, je crois qu’il y a l’ambition d’être très vite à la hauteur de ces glorieux aînés et donc d’être capables d’aller chercher des performances comme eux l’ont fait. Ça peut être terriblement élévateur. Mais ça peut aussi être un poids, qui peut être très lourd et devenir parfois un handicap.

Cela va-t-il vous manquer de ne plus être au contact direct du groupe ?

Moi, j’essaie de me dire : « Ce que j’ai compris, appris, au fil de cette aventure, comment vais-je pouvoir le transmettre à d’autres ? ». Et donc comment ça vous nourrir l’expérience de plus jeunes, les aider. Quand je parle aujourd’hui de vestiaire, ça dépasse de loin le cadre du lieu avec des douches, où on se déshabille. Pour moi, le vestiaire, c’est devenu une forme de vie. C’est quelque chose de bien plus complexe. Ça peut exister bien au-delà du sport. Le vestiaire, c’est un endroit où des gens se réunissent, ont identifié un objectif commun et vont se réunir pour l’atteindre.

Dans ce vestiaire-là, il n’est plus question de différence, mais que de collaboration, de partage, de respect mutuel. Tout d’un coup, on se rend compte qu’il y a des gros, des maigres, des petits, des grands, des noirs, des blancs, des gris, des musulmans, des juifs, des athées… On vote à droite, à gauche, pas du tout… Et pourtant, on n’en parle jamais. Ce qui partout ailleurs, vous différencie, vous oppose et vous met en guerre, là on en fait abstraction parce qu’on a décidé de se réunir sur des choses plus essentielles. Faire un vestiaire, pour moi, c’est au quotidien dans la vie professionnelle, dans le monde de l’entreprise. C’est dans la vie culturelle, dans votre vie sociale.

Ce que j’essaie, c’est de transposer ce qu’a été peut-être le vestiaire de l’équipe de France de handball. Comment faire vivre ces idées-là dans des périmètres beaucoup plus larges. Comment ramener le monde de l’entreprise, longtemps construit sur la concurrence, la division, la réussite individuelle, à des formes de cohésion, de collaboration. Comment gagner plus en vivant mieux ensemble. C’est vraiment un projet de vie pour moi. Le vestiaire n’est qu’un endroit de cette expression. Je travaille tous les jours pour ce que cet endroit-là prenne vie ailleurs.

Vous verriez-vous en politique ?

Non, pas dans la politique telle qu’elle est exercée aujourd’hui. Les règles qui la régissent ne sont absolument pas celles dont je vous parle. Les règles de la politique aujourd’hui, c’est au contraire l’exclusion, la différenciation. Ce n’est jamais se mettre ensemble pour élaborer un projet qui sera meilleur pour la vie de tous les autres. C’est avant tout y arriver avec ses copains, ses amis, sa caste, s’isoler des autres, prendre le pouvoir sur les autres.

C’est tout le contraire du vestiaire dont je parle. Chacun met en avant des grandes thèses. Mais au quotidien, apporte la preuve de l’intérêt particulier, de l’intérêt de son groupe de fidèles. C’est un endroit où là encore, il faut aller porter des idées nouvelles. Il faut avoir une forme de résistance. C’est aussi le rôle de la société civile de dire à ces gens-là qu’ils ont dévié de ce qui était la mission qu’on leur avait confiée et qu’ils doivent revenir à des choses plus normales, plus utiles aux autres.

la rédaction avec Antoine Arlot