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Covid: les plongeurs français "tracés 24h/24" à Tokyo, "ça fait un peu flipper"

Engagés dans une manche de Coupe du monde à Tokyo, les plongeurs ont découvert les mesures de précaution très strictes prises par les Japonais à moins de trois mois des Jeux olympiques.

En plein état d’urgence sanitaire à Tokyo, et alors que les évènements sportifs internationaux s’annulent en cascade sur le sol japonais à 83 jours de l’ouverture des JO, une étape de Coupe du monde de plongeon est organisée à partir de ce samedi et jusqu’au jeudi 6 mai dans la piscine olympique de la capitale nipponne. Ils sont 225 athlètes venus de 46 pays sur les plateformes du Tatsumi Aquatic Center, qui accueillera les épreuves de plongeon cet été aux JO, pour la première compétition internationale sur le sol japonais depuis des semaines. Les athlètes français présents sont arrivés il y a trois jours à Tokyo et ont pu avoir un aperçu de ce que seront les Jeux en termes de sécurité et contraintes sanitaires, dès leur arrivée à l’aéroport.  

Présent à Tokyo, Matthieu Rosset va tenter de décrocher sa qualification olympique sur le 10m. Il doit terminer dans les 18 meilleurs de cette étape de Coupe du monde. Ancien spécialiste du tremplin à 3m, champion d’Europe et du monde par équipe en 2017, le Lyonnais avait pris sa retraite avant de tenter un retour six mois avant la date initiale des JO, mais sur la plateforme à 10m. Un défi inédit sur une spécialité ultra exigeante physiquement. Dans un contexte lui aussi inédit !

Matthieu Rosset
Matthieu Rosset © ICON SPORT

Matthieu Rosset, c'est une curiosité de voir des sportifs étrangers sur le sol japonais en ce moment. Comment ça se passe sur place ?

C’est très, très spécial. On n’a le droit qu’à deux choses : être à l’hôtel ou à la piscine. On n’a vraiment pas le droit de sortir, si ce n’est pour prendre le bus qui est à cinq mètres de l’entrée de l’hôtel. On n’a pas le droit d’aller d’un étage à un autre, il y a des gens qui sont toute la journée dans les ascenseurs et qui contrôlent nos allées et venues. On ne peut qu'aller au rez-de-chaussée ou à notre étage. Les protocoles sanitaires à la piscine ne sont pas choquants et sont un peu les même que l’on a partout: le masque, le gel hydroalcoolique. Il y a plus de restrictions sur les créneaux d’entraînement. La salle d’échauffement est divisée en deux et on n’a le droit qu’à 30 minutes dans une salle, puis on tourne et on doit passer dans l’autre. Et on a le droit à une heure dans la piscine. Ça change pas mal notre manière de se préparer mais c’est pareil pour tout le monde et on fait avec. Mais la piscine est cool et ça remonte le moral. C’est assez spécial.

Quel accueil avez-vous eu sur place en tant qu’étranger qui arrive sur le sol japonais en pleine pandémie ?

J’ai vraiment ressenti que nous étions une exception, que l’on est très peu dans le monde à pouvoir faire ça ! A notre arrivée à l’aéroport, on a eu trois heures de protocole. On avait dix papiers dans les mains, tous en japonais. C’était vraiment très spécial. Ce n’est même plus une question d’attendre ses valises. On attend notre test salivaire, de voir si le visa passe. On a plein d’applications sur notre smartphone, on est tracés 24h/24. On doit dire exactement où on est, on doit mettre notre température. On a l’impression que ce n’est pas normal d’être là en fait, que l’on a une chance inouïe d’être là et ça a un prix : être tracé tous les jours. Après, les Japonais sont hyper agréables et accueillants. J’avais cette appréhension qu’ils se disent "ah des étrangers, ils vont nous filer le covid…" et en fait pas du tout. Pendant le protocole de 3h à l’aéroport, c’est limite si les douaniers et les Japonais présents ne s’excusaient pas de tout ça. Au final, c’était hyper accueillant. On avait peur d’être mal vu mais ce n’est pas le cas. C’est une expérience, c’est un autre monde, ce n’est pas la vie normale…

Pourquoi autant de temps à votre arrivée à l’aéroport ?

On a eu un test salivaire en arrivant. Après les douanes, c’était comme si au lieu d’une porte, on en avait dix à passer. Il y a des gens qui nous demandaient d’installer des applications. Ils prenaient notre téléphone et ils regardaient si notre Wifi et notre Bluetooth étaient activés. Si les paramètres de localisation étaient activés sur certaines applications. Ce ne sont que des "applis" japonaises donc on ne comprenait pas tout, même s'il y avait certaines choses en anglais. On a signé plein de décharges. Par exemple si notre téléphone ne fonctionne plus, que l’on soit prêt à en louer un sur place.

Il y a quoi comme applications sur le smartphone ?

On doit avoir Google Maps, Whatsapp et une adresse mail. Ça, c’est obligatoire sur le téléphone. Ensuite, on a une appli qui s’appelle "Global Safety". On doit renseigner notre température et si on a des symptômes. On a une autre appli avec juste un gros bouton bleu sur lequel on doit appuyer avec écrit dessus "I’m here" pour se localiser. Je pense qu’ils savent où je suis, mais c’est juste dire "oui je confirme que je suis ici". Et ça il faut le faire à chaque déplacement. Quand on arrive à la piscine, quand on rentre à l’hôtel. Les autres applications, ce sont des questionnaires qui arrivent tous les deux jours. C’est un peu compliqué parce que pour certaines choses on reçoit des notifications, pour d’autres non. Il faut parfois aller chercher les mails dans les spams. Je ne sais pas ce qu’il se passe si on ne le fait pas, mais je pense qu’il vaut mieux le faire quand même… Des fois, on oublie mais on a le staff avec le médecin et le kiné qui nous rappellent les choses à faire.

Tout ça empiète un peu sur les libertés quand même…

Moi, ça m’a choqué. Bon après, je ne vais être qu’à la piscine et à l’hôtel, mais d’être tracé h24, on touche un peu les Droits de l’Homme. Mais c’est comme ça, on n’a pas le choix si on veut faire notre compétition et si on veut aller aux Jeux. Après, je sais qu’en rentrant en France, je vais supprimer toutes ces applis parce que ça fait un peu flipper quand même.       

Mais c’est une répétition avant ce qui vous attendra cet été…

C’est exactement ça… Je pense que pour eux aussi, c’est une belle répétition. Je ne pense pas qu’il y ait eu beaucoup de compétitions ces dernières semaines avec autant d’étrangers dans leur pays. Pour eux aussi, c’est un moyen de se calibrer, de voir ce qui marche et ce qui ne marche pas. Et peut-être qu’aux JO, ce seront des choses différentes. Peut-être que ce sera plus strict ou moins strict. C’est pour ça aussi qu’on est hyper indulgent parce que pour eux aussi, c’est nouveau. Et même s'ils se sont préparés et entraînés comme des oufs. Ça se voyait à l’aéroport, ils étaient hyper stressés. Ils n’ont quand même pas le contrôle total de ce qu’ils font. Je ne sais pas ce qu’il se passe si j’arrête de faire les choses qui nous sont demandées, je ne sais pas si les flics seront devant ma porte, mais bon je pense qu’on est pas mal tracé…

Avec tout ça, vous avez la chance de pouvoir découvrir les installations olympiques…

C’est une belle piscine, digne d’une piscine olympique. J’ai connu Londres où c’était à peu près comme ça, il y a juste le design et l’architecture qui change. Mais par rapport à Rio en 2016, ça n’a rien à voir. Quand on passe de Rio à ça, on a vraiment l’impression d’être de retour aux JO ! Les plateformes sont impressionnantes. Le jour où on aura ça en France…

Comment on se sent avant ce défi de la qualification olympique ?

C’est un gros challenge. Je fais partie des gens ici qui ne jouent pas leur carrière, c’est du bonus. Je ne dis pas que si je ne me qualifie pas, c’est pas grave. Je serai triste. Mais je prends ça différemment. J’ai toute ma carrière derrière moi et c’est plus de montrer que je reviens et que ce n’est pas pour rien non plus. Je n’ai jamais fait de 10m en compétition et j’ai envie de montrer que je suis capable d’être polyvalent. Et pour moi aussi, si un jour j’ai envie d’entraîner, j’ai envie d’être crédible et de pouvoir dire que j’ai fait les Jeux à 3m et à 10m. C’est un peu stressant, mais c’est du bon stress. J’avais peur du ridicule en arrivant à la piscine, que les mecs se disent: "Il s’est lancé un défi trop haut pour lui". Mais au final, tout le monde est venu me voir en me disant: "C’est cool ce que tu fais".

En quoi ce défi d’un passage du 3m vers le 10m est unique ?

Entre le 3m et le 10m, les plongeons sont les mêmes avec juste la technique qui change un peu. Ce qui va changer, c’est la peur, mais on arrive à passer au-dessus. Ce qui change et ce qui est un gros challenge, c’est le physique. A 3m, on n’arrive pas très vite dans l’eau et les impacts sont acceptables. Alors qu’à 10m, je tape l’eau à 60km/h et le physique prend un coup énorme. Là, je le ressens avec un an de plus d’entraînement, j’ai les bras qui commencent à lâcher. Mes muscles sont fatigués et j’ai beaucoup plus de blessures. C’est très, très difficile et je comprends pourquoi on passe du 10m au 3m et pas l’inverse. Avec une bonne préparation, c’est complètement possible. Il aurait fallu que je me prépare trois ans à l’avance et pas un an et demi. La confiance et la prise de la hauteur, elle est facile à avoir, mais le facteur physique, même si j’ai envie d’aller au-delà, le physique au bout d’un moment va m’arrêter. Il faut faire attention, sinon on se blesse. Alors que la confiance, c’est juste l’esprit.

Julien Richard