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Natation: Leveaux arrête sa carrière et n’ira pas à Tokyo

INFO RMC Sport - Amaury Leveaux met un terme à sa carrière. Retiré une première fois des bassins en 2013, le champion olympique du 4x100m avait décidé de replonger cinq ans plus tard, pour viser les Jeux olympiques de Tokyo. Le Français renonce.

Il n’a plus mis les pieds à l’entraînement, dans le bassin olympique de Mulhouse, depuis début février. Amaury Leveaux met fin à sa deuxième carrière de nageur. Retraité une première fois après les championnats du monde de Barcelone en 2013, le champion olympique du 4x100m à Londres avait décidé de replonger en 2018 à l’âge de 32 ans, avec l’objectif "d’être champion olympique à Tokyo" sur le 50m nage libre. Un retour qui commençait à prendre forme avec une médaille de bronze aux championnats de France en petit bassin en décembre 2019. Le médaillé d’argent à Pékin sur 50m nl avait également pris part à la nouvelle ligue professionnelle, l’ISL, à l’automne 2020.

Mais l’aventure de celui qui est toujours recordman du monde du 100m nl en petit bassin (44"94 en 2008) s’arrête donc là, sans pouvoir aller au bout. Il a confié les raison de cet arrêt, à moins de trois mois des sélections olympiques, à RMC Sport. Déçu de ne pas avoir pu compter, comme il l’espérait, sur son entraîneur à Mulhouse Lionel Horter. Déçu aussi de ne pas avoir suivi son instinct. Il veut désormais passer à autre chose.

Amaury Leveaux, vous ne vous entraînez plus depuis début février, est-ce que cela signifie que vous arrêtez?

J’ai pris la décision d’arrêter définitivement parce que les conditions que je pensais optimales n’existent pas. Je déteste mentir, et me mentir à moi-même encore plus. Ce n’est pas moi qui décide d’arrêter, c’est la situation. Ce n’est pas lié au Covid-19, je ne me cherche pas d’excuses et je préfère limiter la casse maintenant et me focaliser sur des projets que j’avais dans la passé. C’est plus intelligent, je pense, de faire les choses comme ça. 

De quelles conditions optimales parlez-vous?

Quand j’ai repris à Mulhouse avec Lionel Horter, je lui ai demandé, avant de me remettre dans l’eau, que l’on se pose autour d’une table et que l’on mette les choses à plat. Je voulais un plan de travail, un fil rouge, pour savoir exactement comment on allait faire. Avoir un plan d’attaque. Sauf que je n’ai jamais réussi à me poser autour d’une table avec lui. 

Vous aviez pourtant regoûté au haut niveau avec l’expérience en ISL…

Ça a été une expérience extraordinaire, d'arriver là-bas et de sentir une certaine reconnaissance. Que ce soit de la part de Manaudou, Dressel, Fratus et d’autres, j’ai senti qu’il y avait une réelle reconnaissance et je me suis dit, "mince, c’est ton sport, t’es vachement reconnu". Sauf qu’en France tout le monde s’en fout et me prend pour quelqu’un d’arrogant. J’ai un record du monde qui n’a pas été battu depuis 13 ans et tout le monde s’en fout. J’ai remarqué, en étant à l’ISL, que j’avais marqué un peu la chose. Et en rentrant de l’ISL, j’étais regonflé à bloc. Pendant l’ISL, j’ai eu un entraîneur brésilien, Andre Ferreira. Je lui ai dit qu’à Mulhouse, j’essayais de mettre quelque chose en place... mais ça ne peut pas se mettre en place. J’ai l’impression qu’ils ne veulent pas ou qu’il n’y a pas la motivation. Le club était… il a eu plein de grands champions mais maintenant, c’est une coquille vide. Il y a des jeunes mais aucun ne peut prétendre reprendre le flambeau de ce qu’était le MON (Mulhouse Olympique Natation). Ce coach brésilien m’a dit de venir à Sao Paulo. Je lui ai dit "laisse-moi réfléchir, je rentre à Mulhouse et je te prends une décision au mois de décembre". 

Mais vous êtes resté à Mulhouse après l’ISL…

Quand je suis rentré de l’ISL, j’ai dit à Lionel Horter: "Je veux un programme pour être une putain de machine de guerre". Le dernier jour de l’ISL, je ne nageais pas, je regardais Caeleb Dressel et j’ai envoyé un message à Lionel où je disais: "Dressel, je peux le défoncer. Il est impressionnant mais pas tant que ça. Je sens qu’il y a quelque chose à faire." Je ne dis pas ça par arrogance ou prétention. C’est mon sport, je sais ce que j’ai fait, je sais ce que je peux faire. Et je sentais qu’il y avait vraiment ce truc. Je suis rentré, j’étais reboosté. J’ai dit à Lionel: "il faut qu’on se voit, il faut qu’on mette un plan en place. Il reste 6-7 mois jusqu’aux sélections, putain on y va!" Je n’ai jamais réussi à le voir. Jamais.

Quand avez-vous eu de nouveau de ses nouvelles?

Le 28 décembre je reçois un message d’un nageur du club qui me demande pourquoi je ne viens pas avec eux en stage en Martinique. Je lui répond "comment ça?". Un groupe Whatsapp avait été créé et ils avaient reçu leur billet d’avion pour la Martinique, je n’étais pas au courant… Lionel ne me répondait pas, son fils, également entraîneur, non plus. J’ai reçu un message le 4 janvier de Lionel qui me dit qu’ils ont repris l’entraînement et qu’ils rentrent aux alentours du 17. Jamais il ne m’a appelé, alors qu’il était en stage. On parle de haut niveau. Il demande des subventions et je pense qu’il cite mon nom pour le faire, alors que je ne suis même pas convié pour faire un stage. Là je me suis dit "il est gonflé"! J’ai essayé de l’appeler, il était dans l’avion, il me dit qu’il va décoller. Je savais qu’il partait en stage et il me dit qu’il part en vacances.

Qu'avez-vous ressenti?

En fait, ça m’a déçu. J’aurais même pu payer mon avion et mon hôtel s'il fallait. Mais de ne même pas m’avoir convié au stage… Derrière, il fait partir le groupe en stage à Font Romeu, et là pareil. Il ne me demande pas de venir et il ne m’impose rien. Il n’y a rien de faisable à Mulhouse, le seul club qui tourne là-bas c’est le volley! J’aurais dû aller au Brésil avec Andre. Mais je me suis dit que c’était n’importe quoi d’aller là-bas, il y avait plein de cas de Covid-19 etc… Donc je suis resté à Mulhouse, je me suis dit que Lionel allait réagir. En janvier, j’ai testé Lionel en n’allant pas à l’entraînement un soir et un matin pour voir, le faire réagir. Mais il n’y avait pas de réaction. Je me suis dit "c’est bon il n’en a rien à faire, passe à autre chose Amaury! Il reste cinq-six mois avant les sélections pour les Jeux… J’ai du talent mais je ne sais pas si j’aurais pu réussir en changeant tout à nouveau." 

On vous sent en colère...

C’est plutôt une frustration que de la colère. C’est la frustration qui parle. Complète. Je suis déçu parce que je sais que mon projet était largement faisable. Je suis rentré de l’ISL, j’aurais pu défoncer les barrières, les murs, tout ce que tu veux. J’étais un bûcher ardent. Je vais dire un truc cru, mais il a pissé sur le feu jusqu’à l’éteindre. Je suis passé à autre chose ce n’est pas grave. Je ne lui en veut pas, c’est comme ça. Je pense lui avoir prouvé, en nageant huit bornes par entraînement jusqu’en mai, que j’étais motivé… Mais le message n’est pas passé. Avant l’été dernier, je lui ai demandé d’aller au meeting de Rome, il m’a répondu "non ce n’est pas possible je pars en vacances en Martinique". C’est ça, quand tu me dis que t’es motivé? Ce n’est pas ce que j’ai connu à l’époque. Je pense que le meilleur coach que j’ai eu, c’est Philippe Lucas. Philippe, il n’aurait jamais lâché un truc comme ça. Il m’aurait botté le cul. Ce n’est pas normal. En octobre, il y a l’affaire qui sort de la cellule enquête de Radio France où le club détourne des subventions. C’est un tout…

Avez-vous le sentiment de ne pas avoir été pris au sérieux?

Ce n’est pas le problème d’être pris au sérieux mais il n’y a pas de respect. Par exemple avant de partir à l’ISL, Lionel m’a emmené à l’aéroport. Il m’a dit "je vais t’appeler tous les jours et je te donnerai toutes les séances d’entraînement, deux fois par jour". Le premier jour, j’ai eu l’entraînement à 22h. Le lendemain, je lui demande l’entraînement du matin, il me l’envoie à 11h. Après je n’ai plus eu un seul entraînement de l’ISL, alors qu’il m’avait dit qu’il allait m’envoyer les entraînements tous les jours. Etre au haut niveau, je sais ce que c’est, et je sais ce qu’il faut faire. C’est une attitude, il faut être un mort de faim. J’ai dit "je veux gagner les Jeux" et je le jure, sur la tête de mon fils, que j’en étais capable. Quand tu as 34 ans, tu vas à Mulhouse parce que tu sais que là-bas, tu as réalisé de grandes choses, que sur le premier entraînement, tu te tapes huit bornes, que pendant trois mois et demi tu te tapes huit bornes... si ton coach qui est devant toi, qui te fait nager ces séances, ne se dit pas que je suis motivé… Je pars à Mulhouse, je ne suis pas avec mon fils - que je ne vois que pendant les vacances - et à côté de ça, on me ch** dans la bouche... Ce n’est pas correct. 

Y a-t-il un sentiment de gâchis?

Je ne vais pas dire que c’est du gâchis. Mais je suis déçu. Quand j’ai voulu reprendre, je suis allé voir Dave Salo à Los Angeles et je savais que c’était là-bas que je pouvais faire quelque chose. Et mon deuxième choix, c’était Philippe Lucas. Parce que je savais que c’est un put*** de chien et qu’il ne me lâcherait pas. Mais je pensais qu’avec son groupe d’eau libre, il me ferait nager des bornes. En fait, je pense que j’aurais dû rester à Los Angeles mais avec mon fils, c’était inconcevable. Je ne l’aurais vu que trois fois en 15 mois. Je crois que j’aurais dû directement aller voir Philippe. Je suis déçu de Lionel. Avec lui, on a une histoire. On a eu une histoire. Il n’y a plus d’histoire. Lionel m’a hébergé quand je suis arrivé au club, il m’a dit "ce sera mieux", là-dessus, il n’y a pas de problème, il sait combien je lui suis reconnaissant par rapport à ça. C’est dommage. Mais j’avance, je ne suis pas là à me dire que la natation c’est toute ma vie, c’était du bonus. Ce n’est pas de la colère, je suis juste déçu.

Est-ce que vu la façon dont l’aventure se termine, vous regrettez d’avoir repris votre carrière?

Je n’ai pas de regrets, j’ai bien fait de reprendre car ça m’a remis certaines choses en place. La seule chose que je peux regretter, c’est de ne pas avoir suivi mon instinct. Je me suis dit "il y a du temps, fais ce qu’il faut faire dans l’eau et normalement tout le monde va comprendre que t’es motivé"… Et j’ai repris à Mulhouse. Et en fait je ne sais pas, peut-être qu’il fallait que je les paie. Je lui ai dit d’ailleurs à Lionel, "s'il faut que je te paie, je le fais". Je te veux toi pour moi, pendant 12 mois.

Vous faites beaucoup de reproches à Lionel Horter, mais est-ce que vous, vous vous reprochez aussi des choses?

Je n’en veux pas à Mulhouse. Mais tu ne peux pas être le coach du club et ne même pas me demander de venir au stage. Les seuls mots que j’ai eus, c’est sur l’ISL, c’est bien, ça va te faire des départs… Mes erreurs, ce que je regrette… On va plutôt dire que j’ai appris un trucs. Ecoute toi! Quand vous ressentez quelque chose qui vous dit "il ne faut pas y aller, il ne faut pas faire", écoutez votre premier choix. Je m’en veux, je n’en veux pas à Mulhouse. Mon erreur, c’est de ne pas m’écouter, tout simplement. Ce n’est pas une histoire de choix, c’est de m’écouter. Depuis le mois de décembre, j’ai beaucoup appris et je m’écoute. Aide toi et le ciel t’aidera, n’attends pas que quelqu’un à qui tu dis "je suis motivé, je veux le faire et tu lui montres"… et en fait il fait rien. Ça c’est grave. Mais demain, Lionel m’appelle, il vient à la maison on va boire un verre de vin et manger ensemble, il n’y a pas de problème. Je n’en veux pas à Mulhouse, je n’en veux pas à Lionel, j’en veux à son manque de franchise. C’est très étrange. On a fait des tests au mois de juillet, je nage 49"7 au 100m à l’entraînement, 22"10 au 50m. Je me suis dit "tu es sur la bonne voie, encore une seconde par an et tu peux être champion olympique". Mais en fait non, ça n’a pas allumé une flamme chez lui, ça a cherché à éteindre la mienne… C’est très étrange. Je ne dirais pas qu’il n’y a pas cru, je dirais plutôt qu’il n’a plus l’énergie pour faire ça, la pile est vide.

Il y aura quand même la frustration de ne pas être allé au bout de l’aventure...

Je ne suis pas quelqu’un qui va avoir des remords sur son passé pour ce genre de choses. Il y a d’autres choses sur lesquelles je peux avoir des remords, comme avec mon père, qui est mort en 2009 pendant les championnats du monde. Il est parti de la maison quand j’avais six ans. Mon père, après mes médailles en 2008, dans son boulot et ça m’est revenu aux oreilles, ses collègues lui disaient que j’avais fait des médailles aux Jeux. Quelques temps après, il a essayé de reprendre contact avec moi, mais je l’ai appris longtemps après. Toute l’année post-olympique, il a essayé de me voir à tout prix, mais moi, je ne voulais pas. Je lui ai dit "on se voit après les championnats du monde". Et il est mort pendant les championnats du monde. Ça c’est un regret. De ne pas l’avoir vu, de ne pas avoir pu lui poser des questions. Mais avoir des regrets de Mulhouse… En fait après l’ISL au lieu de rentrer, j’aurais du partir directement au Brésil à Sao Paulo, et je suis sur que ce serait allé au bout. Mais maintenant, avec des si on refait le monde. C’est comme ça, on ne saura jamais et je ne cherche pas à avoir la réponse.

Pas de Jeux olympiques... qu'allez-vous faire?

Il y a un projet que j’ai en tête depuis 2016. Je me suis dit "qu’est-ce que tu aurais aimé avoir quand tu étais sportif? Comment être aidé?" J’aurais aimé être pris en charge à 100% pour réussir dans mon sport et ne me soucier de rien... Donc j’ai bûché sur ce projet en 2016, je l’ai laissé de côté quand j’ai repris la compétition. Je suis très branché sur les cryptomonnaies et juste avant le confinement, je me suis demandé si c’était faisable de créer ma propre cryptomonnaie. J’ai contacté le patron d’une entreprise spécialisée et il m’a dit que je pouvais mais qu’il fallait un projet. Je lui ai dit "ça tombe bien j’en ai un!" Il m’a dit que ça avait intérêt à être solide sinon, il ne le faisait pas. Je lui ai expliqué mon projet, de prendre en charge les sportifs français et européens pour mettre en place, autour d’eux, un écosystème solide qui gère tout. Il m’a dit "ok c’est un bon début" mais il va falloir plus le convaincre. J’ai créé ma cryptomonnaie qui s’appelle "AEL Token". Je suis le premier sportif au monde à l’avoir fait. Mon projet s’appelle "Spantale". La plateforme sera en ligne dans une dizaine de jours et j’invite tous les sportifs à prendre contact avec moi pour en parler. Je pense que j’ai des trucs qui peuvent vous plaire.

Une façon de retrouver l’adrénaline de la compétition?

J’ai toujours eu une âme d’entrepreneur. Quand je fais quelque chose, je le fais bien. Je propose quelque chose aux athlètes. Ils ont besoin de quoi? Ils me donnent leurs besoins, je mets à disposition les réponses à leurs besoins. Derrière, sois bon dans ton sport, je ne demande que ça. Si tu as des études, fais tes études, mais on s’occupe de tout. Je ne suis pas un avocat, je ne suis pas un agent. On va aider s'il faut trouver des partenaires, un avocat.. pour les réseaux sociaux, on met une stratégie digitale et on fait un truc pour toi. Mon but n’est pas de dire "si je prends tel athlète, combien je vais gagner?", mon but, c’est "de combien il a besoin et je dois trouver ça pour réussir". Un athlète qui n’a pas de problèmes de fin de mois, c’est un athlète qui réussit. Mon but, c’est de les aider. Je veux aider les sportifs. Et je m’appuie, pour financer ce projet, sur la technologie blockchain, sur mon AEL Token que j’ai créé. Mon but n’est pas de faire du profit, c’est d’aider les athlètes. Il y aura une annonce d’ici peu de temps, je vous invite à suivre les réseaux sociaux.

Julien Richard