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"Un changement irréversible pour la natation", Grigorishin confiant pour l’ISL

Après six semaines dans la bulle sanitaire de Budapest, la deuxième saison de l’ISL, International Swimming League prend fin ce dimanche avec la deuxième journée de la finale (18h). Une ligue privée créée et entièrement financée par le milliardaire ukrainien Konstantin Grigorishin.

Porteur d’un message radical sur le modèle traditionnel du sport, dont les Jeux olympiques qu’il trouve « démodés » et qui « ressemblent à une simulation de la guerre froide », l’ancien oligarque accélère et place désormais l’ISL au centre de la natation mondiale. Il veut « changer l’état d’esprit » dans la natation. « Un changement irréversible pour la natation » assure-t-il. Un discours choc, et des méthodes qui choquent aussi. Trois Français ont claqué la porte bruyamment de l’ISL la semaine dernière. RMC Sport l’a rencontré avant la finale de cette deuxième édition.

« Un changement irréversible pour la natation »

Short, basket et t-shirt, Konstantin Grigorishin rentre de sa séance de sport quotidienne autour de l’ile Margueritte et prend place dans le hall de l’hôtel entièrement privatisé dans la « bulle sanitaire » de Budapest. Depuis six semaines, l’homme d’affaire ukrainien, qui a fait fortune dans la métallurgie et l’énergie à la fin des années 90 après la chute de l’URSS, ne quitte plus ce hall d’hôtel où il multiplie les discussions en aparté avec les nageurs. « Un des principaux objectif en arrivant ici était de travailler sur l’état d’esprit des nageurs, explique-t-il avant de préciser. Leur faire changer d’état d’esprit, les rendre plus professionnels. Pas en terme d’entraînement et de compétition. Ils doivent comprendre qu’une ligue professionnelle est bien meilleure pour eux pour se réaliser en tant qu’athlètes professionnels. »

Un lobbying visiblement payant. « On a discuté pendant une heure et demi, raconte la française Béryl Gastaldello qui nage pour l’équipe américaine des « LA Current ». C’était hyper intéressant d’échanger de savoir ce qu’il veut faire dans le futur, de lui donner aussi mes retours sur ce que j’ai vu et expérimenter ici. C’est un futuriste, il est vraiment en avance. Il est très, très intelligent et il a les moyens financiers pour aboutir à ses projets donc ça aide ».

Depuis le début du projet ISL, concrétisé l’an dernier avec la première saison, la grande force de Konstantin Grigorishin a toujours été d’avoir avec lui les plus grands nageurs mondiaux. Katinka Hosszu, Sarah Sjoestrom, Chad Le clos, Katie Ledecky, Caeleb Dressel, Florent Manaudou. Et l’aspect financier, avec plus de 6 millions de dollars de prize-money cette année, n’est pas le seul argument du patron de la ligue. Ces grandes stars ont depuis le début été associées à la réflexion, la création de ce qu’ils espèrent le futur de la natation. Et Grigorishin, depuis le hall de l’Ensana Hotel veut passer à la vitesse supérieure. « Je pense que le changement qu’il y a eu avec l’ISL dans la natation est irréversible. Beaucoup de nageurs ont changé leur état d’esprit et considèrent que l’ISL est l’évènement sportif le plus important de leur carrière dans les prochaines années. Je prends souvent l’exemple de la NBA. Pour les joueurs de NBA, les Jeux olympiques sont très importants, un moment important de leur carrière, ils aiment aller aux Jeux olympiques. Mais leur carrière principale c’est la NBA. Je pense que la même chose devrait se produire dans tous le sport professionnel. Beaucoup d’athlètes considèrent maintenant l’ISL comme quelque chose de sérieux, pas seulement une compétition marrante de début de saison. C’est une étape importante de leur carrière. Le principal objectif sportif dans une carrière». Et donc reléguer au second plan les championnats du monde et les Jeux olympiques.

Les Jeux olympiques « démodés » dans le viseur.

C’est un de ses effets préférés. Taper sur les Jeux olympiques « démodés », tout en assurant les « respecter ». « Il n’y a pas de méchanceté derrière ce terme « démodé », assure Grigorishin. Des fois le « old fashioned » c’est bien. Mais la mode ça évolue en permanence. On parle des Jeux olympiques dont le format n’a pas bougé depuis plus de cent ans. Cent ans c’est trois générations et aujourd’hui nous avons une vie complètement différente. Nous avons une façon de communiquer complètement différente. Les nouvelles technologies, les plateformes digitales, la télé. Les spectateurs ont beaucoup plus d’options pour se divertir. Pour être attractif auprès de la jeune génération pour les nouveaux spectateurs nous devons être plus interactifs et plus divertissants. Vous ne pouvez pas vivre dans le même format. »

Ce grand amateur d’art à la tête d’une collection estimée à 250 millions d’euros n’hésite pas à forcer le trait sur ce qu’il appelle « la narration des Jeux olympiques ». « On dirait que c’est une sorte de simulation de la guerre froide, un combat entre des nations. Mais ce n’est plus vraiment actuel! Il n’y a plus le camp socialiste, le camp capitaliste, et nous ne devons pas simuler cette histoire de quel camp est le meilleur, quelle façon de vivre est la meilleure. La jeune génération n’a rien à faire de ce type de narration. Je pense que nous devons changer, pardon, les organisateurs des Jeux olympiques doivent changer ça. Il faut qu’ils soient plus drôles, inclusifs et interactifs. Pour moi les Jeux olympiques devraient être un immense carnaval, une immense fête où les gens peuvent communiquer entre eux et avoir une chance d’être proche des super stars. »

Et d’égratigner Coubertin au passage. « Il y a une sorte d’hypocrisie que je n’accepte pas autour du discours des Jeux olympiques. D’un côté, la devise des Jeux olympiques c’est que « l’important c’est de participer »… Mais d’un autre côté les organisateurs et les médias sont uniquement focus sur les super stars et les records du monde. Donc ça veut dire que la vraie considération c’est la médaille d’or, pas de participer. C’est une grande hypocrisie. Ce n’est pas bon pour la jeune génération qui ressent tout ça, qui est très sensible à ça. Il faut que le format plaise plus à la jeune génération. Ça peut paraître disruptif, peut-être pour les gens qui ont vécu pendant la guerre froide et qui veulent voir les drapeaux, écouter et se lever pour l’hymne national, d’encourager son pays qui est « la meilleure nation du monde ». Je comprends cela mais je pense que ce n’est plus très populaire dans la nouvelle génération. »

L’ISL d’abord, le reste ensuite?

Cette deuxième édition a dû être ramassée sur six semaines pour répondre à la problématique de la crise sanitaire. 13 « matches » y ont été organisés. Mais l’ISL veut prendre ses aises. « D’ici deux ou trois ans nous allons organiser entre 75 et 80 matchs tout au long de la saison. » assure Grigorishin. Ce qui laissera peu de place pour les autres compétitions organisées par les fédérations. « Nous devons nous respecter les uns les autres, lance l’Ukrainien. Nous devons respecter les traditions qui font que les Jeux olympiques et les championnats du monde sont des rendez-vous importants pour eux. Et je pense que la meilleure façon d’arranger cela est de mettre en place des fenêtres dans le calendrier de l’ISL pour les grands rendez-vous comme les championnats du monde ou les Jeux olympiques et également pour les « trials », les sélections pour ces compétitions. » Façon à peine voilée de dire, nous d’abord, les autres ensuite.

« Non c’est un accord, une façon de négocier. Je ne dis pas que les autres sont au second plan et nous au premier. C’est d’abord une décision des spectateurs. Qui ils préfèrent voir? C’est évident que les Jeux olympiques aujourd’hui sont bien plus important que l’ISL sur ce point-là. Mais les championnats du monde je pense que c’est une autre histoire… Je pense que c’est une tendance que l’on voir dans beaucoup d’autres sports. La valeur des ligues professionnelles devient plus importante que celle des championnats du monde et c’est naturel. Il y a beaucoup d’équipes de club qui sont maintenant plus fortes que les équipes nationales. Le problème c’est que si l’on parle des fédérations internationales comme celle de la natation, il faut qu’elles soient plus organisées parce que pour les sélections olympiques cela peut durer six mois et nous ne pouvons pas mettre une fenêtre de six mois dans notre calendrier. Donc il faut que ce soit plus organisé comme dans le football. Un mois pour les sélections, deux mois pour les JO et les championnats du monde, ok on mettra la fenêtre en place pas de problème du tout. Et je pense que ça arrivera dans un futur proche. »

Quel avenir (financier) pour l’ISL?

Konstantin Grigorishin ne voit pas du tout l’ISL comme du mécénat, mais comme un business. Avec retours sur investissement. Mais quand? Aujourd’hui, le seul sponsor de l’ISL s’appelle Konstantin Grigorishin, et sa fortune personnelle. « La première saison a couté environ 25 millions d’euros assure l’intéressé. Et pour la saison prochaine environ 45-50 millions de dollars. Nous rêvons aussi d’augmenter le prize-money pour les athlètes donc le coût sera peut-être supérieur mais ce n’est pas cher! Ce n’est même pas le budget d’un club de football qui participe à la Champions League. Et là on parle de la ligue entière pour un des plus grands sports du monde. Donc je ne pense pas que ce soit trop cher. » Il fustige « les gens du marketing du sport » qu’il « ne pensait pas aussi conservateurs ». Diagnostiqué surdoué à l’adolescence, il a démarré par des études de cosmologie et de mathématiques à Moscou, et maîtrise donc assez les chiffres pour avouer: « Bien sûr que nous aimerions signer des sponsors et nous avions des contacts positifs avant cette année. Mais malheureusement ça ne s’est pas fait pour plusieurs raisons dont le Covid. Mais pas seulement. Nous n’avons pas été assez professionnels dans la communication avec les sponsors parce que nous sommes une jeune ligue et parfois nous engageons les mauvaises personnes, parfois je ne suis pas assez engagé là-dessus et je fais des erreurs. Mais je suis confiant pour les prochaines années et je serai personnellement plus engagé pour la prochaine saison sur cette partie commerciale. Je ne m’attends pas de suite à quelque chose d’extraordinaire, mais que cela couvre une partie des dépenses. » Grigorishin ambitionne également changer le modèle du sport business basé sur les droits télé, les sponsors, la billetterie et le marchandising. Et veut développer l’OTT (Over The Top), ces plateforme de type Netflix où l’on peut consommer uniquement ce que l’on veut. « Dans un futur proche, les revenus de grandes ligues américaines, le soccer ou encore l’UFC, plus de 50% de leurs revenus proviendront de l’OTT. »

Une gestion et des méthodes qui dérangent

Si la bulle sanitaire n’a pas explosé (aucun cas de Covid sur six semaines), c’est en coulisse que la bulle ISL s’est fissurée. En pleine compétition le week-end dernier, Jean-François Salessy l’agent de Florent Manaudou, qui était également manageur général de l’équipe Energy Standard, a claqué la porte bruyamment à travers une lettre ouverte adressée à Grigorishin dénonçant « un bateau sans gouvernance, avec un seul actionnaire et des généraux sans pouvoir ». Reprochant également de « ne pas payer les managers, le personnel administratif et les fournisseurs, qui peuvent de toute façon être remplacés dans un turnover perpétuel ».

Accusations confirmées par le directeur des opération commerciales Hubert Montcoudiol qui lui aussi s’est auto-exfiltré de la bulle alors qu’il n’était pas payé depuis 8 mois et travaillait sans avoir signer de contrat.

Pas des cas isolés visiblement. Une société anglaise, LiveWire Sport qui a travaillé sur la saison 1 de l’ISL, a fait savoir qu’elle menaçait d’engager une procédure judiciaire contre l’ISL si elle ne réglait pas la somme que la ligue professionnelle de natation lui devait depuis maintenant 10 mois, « un montant à six chiffres. » Interrogé par RMC Sport sur le départ et les accusations des français, Konstantin Grigorishin est lapidaire. « Je ne veux pas leur répondre. C’est le process naturel dans un développement. Certaines personnes sont efficaces, d’autres ne le sont pas dans la ligue. Ces personnes n’ont pas rempli leurs obligations et leurs responsabilités. Je pense que c’est un processus de sélection naturelle. Peut-être qu’ils sont jaloux ou qu’ils ont des frustrations et ils livrent leur frustration aux médias mais c’est leur problème, pas celui de la ligue. Nous sommes heureux qu’ils aient quitté la ligue car ils n’apportaient aucune valeur à la ligue. » Selon nos informations, les nageurs, eux, ont bien reçu sur leur compte l’argent promis et gagné.

Julien Richard