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Ballester : "Le dopage ? Une bombe à retardement dans le rugby"

A trois jours de la sortie de son livre « Rugby à charges », Pierre Ballester a confié ses motivations à RMC Sport. Pour l’auteur de « LA Confidentiel » pointant Lance Armstrong en 2004, le monde de l’Ovalie doit faire un état des lieux pour éviter que le dopage ne génère son implosion.

Pierre, d’où est née l’idée d’écrire ce livre ?

C’est une concordance d’événements au printemps 2013 lors de la commission d’enquête sénatoriale. C’est une sorte d’audit sur le dopage, contigüe à l’affaire Armstrong. Et il y a eu un enchaînement de trois micro-événements. D’abord la responsable du laboratoire de Châtenay-Malabry qui explique que le rugby représentait le plus de dopés. Puis, une réaction d’un ancien international, Jean-Pierre Elissalde, qui avouait tout benoîtement avoir pris deux fois des amphétamines sur 500 matches. Et vous connaissez nos raccourcis : on a tôt fait de dire qu’Elissalde était dopé et qu’il se repent. Et puis il y a eu effectivement la troisième lame avec Laurent Benezech (ancien international) qui évoquait ses propres ressentis. Il s’agissait de constats tronqués à mon sens. Il y a eu une sorte d’accélérateur de particules. Et puis je me suis dit : allons voir, quel est cet état des lieux. Parce que ce sport a grandi à vue d’œil comme un champignon. Pendant 15 ans, il a monté quatre à quatre les marches, sans vraiment respirer. Il a pris une ampleur incroyable pour devenir le deuxième sport le plus attractif en France. Est-ce que tout pouvait s’expliquer par l’aspect festif, convivialité et cette joie de vivre qu’il y a dans le rugby ? Eh bien non.

Peut-on comparer le rugby au cyclisme ?

Ce n’est pas la même chose. Déjà il y en a un qui est un sport collectif et l’autre individuel. Le cyclisme a une culture dopage beaucoup plus ancrée, ancestrale, avec la création du Tour de France en 1903. C’est un sport endurant, dur physiquement, c’est ingrat. Donc le recours à… est une invitation. Dans le rugby, c’est différent. Mais ce qui a accéléré les choses, c’est l’avènement du professionnalisme en 98 chez nous. Il y a une convergence de deux choses. On connaissait tout d’abord le dopage par le biais des amphétamines mais c’est le dopage du pauvre, le dopage sur le terrain, c’est un excitant. Ce n’est pas neutre comme produit dopant puisque les combattants syriens y ont recours. On sait que ça insensibilise totalement à la douleur. Et après coup, il y a eu le professionnalisme. Tout s’est accéléré dans les grandes largeurs. La nutrition, les entraînements, les séances de muscu… Mais beaucoup de témoignages de médecins, de physiologistes disent que ça n’explique pas tout.

Avez-vous recueilli dans le livre un ou plusieurs témoignages de joueurs avouant s’être dopés ?

J’ai recueilli à peu près une soixantaine de témoignages à découvert, une trentaine qui m’ont parlé off. Il faut savoir ce qu’on met sur « dopage ». Les amphétamines, pour moi c’est du dopage puisque c’est un produit interdit depuis 1965, donc là, il y en a beaucoup qui se sont déclarés déjà. De Bernard Laporte à Jean-Pierre Elissalde, en passant par Jacques Fouroux, Amédée Domenech… Il y a beaucoup de joueurs qui l’ont fait savoir. Sur le dopage, j’allais dire, contemporain, j’ai des témoignages de joueurs qui pointent du doigt les autres mais eux jamais. Un joueur m’a dit frontalement ‘’un joueur ne te dira jamais qu’il a été dopé. Jamais !’’ C’est clair.

Le rugby ne souffre pas d’un problème similaire à celui de l’EPO, non pas avec le moteur mais avec la caisse, c’est-à-dire avec le les stéroïdes et les muscles ?

Il y a deux choses. Au rugbyman d’aujourd’hui, on demande d’être un coureur kenyan des haut-plateaux d’un côté et d’être un haltérophile ouzbèke ou bulgare de l’autre côté. C’est presque antinomique ! On lui demande aussi de préserver cette marque de fabrique magnifique qu’est l’aspect festif et de l’autre côté d’être hyper exigeant avec la performance. Donc il est tiraillé, il est écartelé. Il est non seulement écartelé mais il est soumis lui aussi comme le staff médical à la pression environnementale, la pression de l’entraîneur et du staff de l’encadrement. Les staffs d’encadrement sont un peu démunis. Il y a à peu près une quarantaine de joueurs dans chaque club professionnel et quatre, cinq préparateurs physique au maximum. Ça fait un pour huit ! Au football américain, c’est 25 préparateurs pour 70 joueurs. D’un autre côté leur espérance de vie est de 53 ans. Donc voilà, le rugby est à la croisée des chemins. Et s’il n’y prend pas garde, il va droit dans le mur.

Dans le vélo il y a des docteurs Mabuse. Dans le rugby il y a des préparateurs Mabuse ?

Oui, bien sûr. Dans le cyclisme on a connu des docteurs Mabuse. Même plus, des docteurs Folamour. Dans le rugby il y a des Mabuse. On ne va pas dire des docteurs parce qu’ils n’ont pas ce titre. Dans le monde du rugby, les joueurs nous le disent, on appelle ça des gourous. Ils ont même été recensés, comptabilisés. Il y a quelqu’un qui dit ‘’actuellement dans le rugby il y en a sept’’. Donc on les a ciblés. On attend simplement qu’ils franchissent la ligne jaune, ou que, comme souvent dans les affaires de dopage, ça vienne de l’extérieur du monde du sport. L’affaire Festina, l’affaire Puerto, le dopage en RDA, en ex-URSS… Tout est venu de l’extérieur. Ce n’est pas le monde du sport qui a fait son coming-out. C’est une bombe à retardement. C’est quelque chose qui va péter ! Il y a peut-être un drame qui peut se produire. C’est un coup de klaxon. C’est que là beaucoup de choses se mettent en place. Et que si on n’y prend pas garde ce sport va être dépassé, ces valeurs vont être dépassées par les maléfices qu’ils peuvent causer.

Vous attendez-vous à des actions de la part d’institutions, d’anciens joueurs, la Fédération, Provale.. ?

Bien évidemment, on a une expérience avec Lance Armstrong. Armstrong nous avait demandé deux millions d’euros de dommages et intérêts. Ce qui m’avait valu un coup de fil de ma mère me demandant : comment tu vas payer ? Je lui avais dit ‘’on va hypothéquer ta maison, on va commencer comme ça’’. Donc on a cette expérience-là. Bien sûr qu’on peut s’attendre à ce que des sportifs, d’anciens sportifs ou des institutions nous prennent en grippe. Et je le comprends. Parce que c’est toujours frontal une vérité. Et parfois les vérités naissent de scandale. C’est ça qui fait avancer les choses, c’est ça qui peut faire crever l’abcès. Le monde du rugby est assez intelligent, on le pratique depuis longtemps, ils ont une faculté d’analyse, ils aiment leur sport par-dessus tout. Donc je pense qu’ils vont aller au-delà de l’agression qu’ils ont pu ressentir pour mettre sur la table toutes les problématiques liées au dopage et liées au rugby de très haut niveau. Et je pense qu’ils seront assez intelligents pour ça, pour passer ce cap de la colère, que je comprends, pour exposer tout ça calmement, sereinement, et faire un état des lieux.

Vous posez des boules puantes uniquement pour inciter à faire le ménage ?

Ce ne sont pas des boules puantes, ce sont des constats. Moi je n’invente rien, je rapporte, nous ne sommes que des journalistes, nous ne sommes que des courroies de transmission. Ça peut sentir… On peut se sentir mal à l’air par rapport à ça, bien sûr. Mais c’est comme dans une famille : à force d’avoir des non-dits dans une famille, il y a des ruptures. C’est une grande famille le rugby. Tout le monde aime le rugby, moi le premier, sinon je n’aurais pas bossé pendant 10 ans. Sinon je n’aurais pas écrit le livre de Marc Lièvremont, ou « La France du rugby » qui est, j’estime, un très beau bouquin. Donc on veut préserver ce trésor. Ça passe par là aussi.

LD