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Lièvremont: "La crise a montré que le rugby vivait au-dessus de ses moyens"

Dans un entretien à RMC Sport, Marc Lièvremont, ancien sélectionneur du XV de France, estime que la crise du coronavirus doit amener le monde du rugby à revoir son modèle pour "être plus solidaire et raisonnable".

Marc Lièvremont, quel est votre regard sur la reprise du rugby en Nouvelle-Zélande, où les stades sont pleins?

J'ai passé l'après-midi avec Grant Ross (ancien 2e ligne néo-zélandais du Stade Français, NDLR) qui est un de mes amis. J'ai regardé le match des Otago Highlanders avec un final assez chouette avec le drop du fils Gatland (Bryn) qui crucifie les espoirs de son cher papa entraîneur des adversaires, les Waikato Chiefs. C'est chouette en tout cas que la vie reprenne normalement, que ça se fasse en Nouvelle-Zélande, avec du monde, avec de l'engouement et avec un joli spectacle, ça fait du bien. Ils ont été très précautionneux et pris des mesures assez radicales puisque leurs frontières sont encore fermées et ils ont plutôt bien géré la crise sanitaire ce qui permet de revoir du rugby et ce qui permet de voir aussi que l'engouement chez les Néo-Zélandais est toujours aussi fort pour leur sport préféré.

Le rugby français en est à la phase 2 sur un protocole qui stipule que la phase 4 sera la reprise des matchs. Est-ce trop long?

On était dans le rouge pendant très longtemps, le personnel médical et les services hospitaliers très en tension, il y a eu plusieurs milliers de morts quand même. Même si on peut regretter que le sport soit secondaire voire tertiaire à l'échelle de notre pays, il y avait quand des préoccupations légitimes et plus importantes que ça et notamment les vies de beaucoup de gens et de plus démunis en plus. Je suis tellement mal placé pour juger de la politique et des décisions de nos gouvernants que l'on a pas d'autre choix que de faire confiance, d'être patient et d'espérer.

Comment peut se passer la reprise du rugby?

J'espère que tous ceux qui sont impliqués, joueurs et entraîneurs, vont se lâcher! Mais c'est encore loin. La reprise en France du rugby n'est pas programmée avant septembre, en tout cas pour la compétition. Malgré les conditions liées à la crise sanitaire, ils ont repris le physique avec beaucoup d'enthousiasme et ça va aller crescendo. Je n'ai jamais vécu ça comme joueur sauf sur blessure et c'est déjà frustrant. Là, être privé au-delà de son métier, de la passion de jouer, des relations avec ses potes, ses coéquipiers, du plaisir du jeu, je pense qu'il y aura beaucoup d'enthousiasme.

Estimez-vous que World Rugby, les ligues et les fédérations ont la volonté suffisante de changer les choses, notamment concernant le calendrier?

Oui mais est-ce que ces volontés vont se rejoindre? Déjà c'est une nécessité parce que la crise a secoué beaucoup de monde, elle a montré que le rugby comme d'autres vivait au-dessus de ses moyens. Est-ce qu'il y aura une volonté commune de trouver un modèle sportif et économique qui puisse satisfaire tout le monde, qui puisse respecter tout le monde? Les enjeux? Les contextes particuliers? Je n'en suis pas sûr.

A l'échelon de la France ça a été compliqué. Comme trop souvent chacun regarde ses propres intérêts avant de décider. A l'échelon international cela risque d'être encore plus complexe. Ce serait bien de tenir compte de cette crise pour prendre des décisions meilleures dans l'intérêt de tous, être plus solidaires, plus raisonnables, savoir écouter les problèmes des autres et pas seulement les siens. Ce serait chouette. On peut nourrir encore quelques doutes mais il y a une réunion ce lundi à Dublin qui va être essentielle pour l'organisation du rugby mondial. Donc on va croiser les doigts.

World Rugby a sorti un document de refonte du calendrier global sans associer les ligues anglaise et française à ce travail. Qu'en pensez-vous?

Je n'ai pas toutes informations, mais c'est un peu surprenant et cavalier que World Rugby ait sorti un projet sans consulter les deux grandes ligues professionnelles que sont la Premiership et la LNR. Déjà, ça part mal. Je me mets à la place des présidents de clubs français et anglais qui sont déjà dans la difficulté après la crise sanitaire et qui se voient imposer un projet qui bouleverse leur quotidien, leurs habitudes, leurs modèles, sans être consultés. La démarche venant de World Rugby part déjà mal, quoi! On n'impose pas ça à des partenaires, à des acteurs de ce jeu.

Donc j'espère qu'à Dublin tous ces gens sauront s'entendre dans l'intérêt supérieur du rugby, dans l'intérêt de tous et y compris, on l'oublie souvent, des nations mineures. On vit au-dessus de nos moyens et en cas de crise on est vite exsangue. Depuis l'avènement du rugby professionnel on a oublié de s'investir du rugby à l'international, des nations mineures. Globalement les puissants se comportent de manière égoïste. Ce serait bien aussi de tenir compte de ces enjeux-là qui sont pour moi essentiels pour le développement du rugby à l'échelon planétaire. Je parlais de cynisme et de craintes pour le monde de demain.

A l'échelon du rugby j'ai toujours cette même crainte quand on voit les décisions qui sont prises, elles le sont de manière unilatérale, toujours en fonction des puissants, des plus riches. Et les petits qui sont pourtant des acteurs extraordinaires de notre sport qui est extrêmement fragile à l'échelon planétaire sont toujours aussi peu considérés voire même spoliés et c'est bien dommage. Ce serait bien que ça bouge de ce côté-là, ça me parait tellement indispensable.

Comment vous positionnez-vous par rapport à l'opposition entre Bernard Laporte et Florian Grill pour la présidence de la fédération?

Vous n'êtes pas sans savoir que j'ai été impliqué. J'ai l'impression que c'était il y a très longtemps, mais c'était il y a un an seulement, avant de quitter l'équipe de Florian Grill. Effectivement, ce sont deux regards extrêmement différents. Je ne cache pas, même si je ne suis plus directement impliqué, que j'aimerais que Florian Grill puisse réussir, puisse gagner, puisse être entendu, que ses actions menées au sein de la ligue d'Ile-de-France de rugby puissent être déclinées à l'échelon national.

Pour le reste, j'ai envie de dire "que le meilleur gagne". Bernard Laporte, c'est aussi de la passion, des compétences, un savoir-faire, un certain nombre de qualités. Et on peut penser que son élection en tant que vice-président de World Rugby peut donner plus de poids à la France, si tant est que ses décisions, son action, sa volonté, ses ambitions aillent encore une fois dans le sens du plus grand nombre et des plus démunis. Mais que le meilleur gagne.

Comment faire en sorte que le rugby français devienne plus raisonnable?

Evidemment il y a des contrats signés, il faut les honorer. Même s'il y a des accords et des négociations dans beaucoup de clubs pour alléger avec l'accord des joueurs - et de leurs représentants - la masse salariale, et donc les charges en cette période où il n'y a pas de compétition et donc pas de rentrées.

Bien évidemment, je prône un modèle avec une forme de retour en arrière et un compromis entre un rugby professionnel qui permet à ce sport d'être toujours attractif et la notion de double projet prônée par des Didier Lacroix, Thomas Lombard ou encore Thierry Dusautoir et bien d'autres, avec des préparations de reconversion. Et donc de baisser sensiblement les salaires pour qu'il y ait aussi une meilleure redistribution aussi vers le rugby amateur qui est le socle de notre sport.

Laurent Depret