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Top 14: Lacroix, l’homme qui a remis le Stade Toulousain à sa place

En 2017, Didier Lacroix a succédé à René Bouscatel à la présidence du Stade Toulousain. Si à son arrivée, le club était exsangue à la fois sportivement et économiquement, l’ancien 3e ligne lui a redonné un nouvel élan, dans un style très personnel, mélange d’agitation et d’ingéniosité. Avant la demi-finale face à l’Union Bordeaux-Bègles ce samedi, avec le doublé dans le viseur, les témoins et acteurs de cette renaissance racontent.

"Didier, c’est un bagarreur. C’est quelqu’un qui ne lâche rien, qui a une capacité de travail hors-norme. C’est compliqué de le suivre. Le suivre trois jours ça va, le suivre une semaine tu es vite fatigué". La phrase est de Franck Belot, proche parmi les proches, ancien 2e ligne du Stade Toulousain (de 1992 à 2002, six fois champion de France et une fois champion d’Europe), co-fondateur avec Didier Lacroix, le président du club rouge et noir, de la société "A la Une", régie commerciale du club de 1994 à 2017 et actuel membre du conseil de surveillance. Et il connaît son ancien 3e ligne.

Dans son bureau, celui qui formait l’attelage avec Hugues Miorin dans les années 90 pense déjà à la saison prochaine. Ou comment rester au niveau actuel. Et sait que Didier Lacroix est, lui aussi, déjà dans l’après. "Demain matin, qu’est-ce qu’on va faire pour motiver tous les collaborateurs, après ce qu’on vient de vivre depuis deux, trois ans ? Ça me fait penser à Guy Novès qui venait te voir quand tu étais joueur et que tu n’avais pas complètement dessoûlé du titre en te disant « oh, l’année prochaine » (il met le poing en avant) !".

Mais avant de penser à l’après, il y a eu l’avant. Il a fallu dépoussiérer le Stade Toulousain. En 2017, Didier Lacroix prend la suite de René Bouscatel à la tête du club. Guy Novès, 24 ans de règne ponctués de l’hallucinant bilan de dix Boucliers de Brennus et quatre Coupes d’Europe, est parti depuis deux ans. Son successeur, Ugo Mola, a dû gérer une génération repue sur le départ, avec les Dusautoir, Johnston, Albacete, Fritz, et plusieurs recrutement ratés (Axtens, Kunatani, Marques, Poï, Perez). Ajoutez à cela des finances dans le rouge, des affluences en berne et vous avez un immense chantier.

"Les gens passent, le club reste et on doit le servir"

Lacroix va d’emblée passer un message fort : le club avant tout. "Il a refédéré toutes les composantes du club autour de lui, autour de ce que doit être le Stade Toulousain dans sa ville, précise Belot. En disant : le club doit être citoyen, l’ensemble des collaborateurs, sportifs ou non, sont au service du club, le club est plus important que tout. Les gens passent, le club reste et on doit le servir". Et l’homme s’attache à relier toutes les composantes du cette entité si particulière, de l’association à la SASP ou les "Amis du Stade", groupement d’anciens du club, propriétaires du stade Ernest-Wallon et gardiens du temple.

"Je suis admiratif avant tout, dit son ancien coéquipier et actuel manager chez les jeunes Emile Ntamack. Car la tâche était ardue, bien plus compliquée que l’on ne pense. Mais il l’a fait avec brio. En remettant l’état d’esprit, les forces vives, pour recréer le lien, qui s’était un peu étiolé, qui avait fondu un peu avec le temps. Il a su fédérer autour de lui, faire l’unanimité, en gardant sa personnalité, sa proximité. Il a fait jusqu’à présent un drôle de boulot." L’accent sur la formation, qui a nourri l’équipe première, et la ligne directrice entre l’administratif et le sportif, matérialisée par sa relation avec le manager Ugo Mola.

La clef de beaucoup de choses dans la réussite toulousaine selon Ntamack : "Il a su trouver son homme de confiance sportif en la personne d’Ugo Mola et être fidèle. Et je pense qu’ils forment un duo indissociable et extrêmement soudé, ce qui est bien pour l’ensemble du club. Ça donne une direction, une conviction de faire les choses dans la durée et je pense que ça rassure tout le monde". Il faut dire que Didier Lacroix connaissait toutes les strates et même les secrets et pièges de ce Stade Toulousain qu’il chérit.

"Didier a toujours vécu sa vie à fond"

Ses parents dirigeants et encadrants à l’école de rugby, lui-même né à Toulouse et formé au club depuis le plus jeune âge, joueur de l’équipe première de 1990 à 2002, il a même entraîné les jeunes. C’est un "stadiste" pur jus, jusqu’au bout des ongles. "C’est quelqu’un qui a travaillé pendant 25 ans autour de l’économie du club, qui a dans ses relations des décideurs économiques et politiques. C’est un enfant du club, il a connu toutes les évolutions. Et à part sa famille c’est ce qu’il aime le plus au monde" avoue Belot. Constat auquel il faut ajouter la personnalité de l’homme, pas trop éloignée de celle du joueur, plaqueur rouge et noir inlassable.

"Quand il était joueur, ce n’était pas le meilleur mais il finissait toujours par jouer" se remémore Belot. "Ce n’était pas le plus grand, le plus rapide, le plus fort mais ça a toujours été un garçon qui était utile explique de son côté Ntamack. Un chaînon essentiel. Et je pense qu’aujourd’hui, à la position à laquelle il est, il remplit encore plus ce rôle-là. Il cristallise. Moi je le détermine comme quelqu’un de brillant. Il a toujours été brillant. Je l’ai toujours connu à fond, jeune, à jouer au rugby et en même temps valider ses masters en se couchant à 5h du matin, en faisant des petits boulots. Didier a toujours vécu sa vie à fond. Il le fait encore, avec beaucoup de brio. Grand coup de chapeau." Mais il a dû trouver son rythme. Ne pas s’éparpiller, pour cet épicurien qui se passionne pour les corridas, a le goût des cigares et des longues heures d’agapes.

Jérôme Cazalbou, manager du haut niveau au club, discret mais ô combien important rouage de cette réussite, lui aussi compagnon des terrains de Lacroix, sept Boucliers de Brennus au compteur en tant que joueur, sait que la frontière entre succès et déception est mince et que le président ne doit pas se brûler. "Il essaye d’insuffler d’être toujours en mouvement, toujours en éveil. Avoir des idées en permanence, ne pas être replié sur soi. Ensuite, il faut voir ce qui est capacité d’être mené ou pas. Parfois on ne peut pas tout mener, il ne faut pas donner cette impression d’un manque d’organisation. Et si nous en sommes arrivés là, c’est qu’il y avait au sein du club des personnes qui étaient toutes avec la volonté de permettre au club de rebondir, de se régénérer. Mais ce n’est pas encore gagné car ça reste une remise en cause perpétuelle, une attention de tous les instants et un équilibre fragile du fait du modèle économique".

Les sponsors frappent de nouveau à la porte

Celui qui a dû le plus s’adapter, se nomme Bruno Gravelet, son assistant. Car la passion du dirigeant n’était pas compatible avec la rigueur d’un agenda présidentiel. "Il a vu sa capacité à s’améliorer, ajoute Cazalbou. Car il y a eu un temps où la ponctualité était compliquée. Il avait tellement de sujets, aimait tellement en parler que tous ses rendez-vous débordaient et il avait beaucoup de retards." Il a rectifié le tir, tout comme les finances du club. Au-delà de la crise sanitaire, les sponsors frappent de nouveau à la porte. Il faut dire que les résultats sont là. La déception de l’élimination en barrages en 2018 face au voisin castrais passée, la revanche est vite arrivée.

Une saison 2018-2019 de rêve, lors de laquelle l’équipe a pulvérisé tous les records, à la fois grâce à son pack d’acier et les arabesques des lignes arrières. Sept ans après, le Bouclier revenait place du Capitole, ouvrant la possibilité d’une nouvelle ère des "Rouge et Noir", sentiment confirmé par le 5e titre de champion d’Europe obtenu cette saison. "Il vous dirait même que les Espoirs viennent d‘être champions de France" glisse avec un sourire Jérôme Cazalbou. Pour l’anecdote, comme un symbole, Didier Lacroix avait organisé un bus pour que les joueurs de l’équipe première, vainqueurs à Bordeaux le samedi soir lors de la 26e journée, soient le dimanche après-midi dans les tribunes du stade de la Méditerranée à Béziers pour encourager leurs cadets lors de la finale face à Perpignan.

On parle des têtes d’affiches nommées Dupont, Ntamack, Kolbe, Baille, Marchand et consorts, qui ont refait de Toulouse un glouton de titre et pour qui le doublé est aujourd’hui dans le viseur. A la tête de ces insatiables, Didier Lacroix a même pris du poids dans les instances nationales, tant il a œuvré pour l’élection de René Bouscatel à la présidence de la Ligue nationale de rugby et pour le rapprochement avec la FFR du duo Laporte-Simon. Ça a pu faire des étincelles, crisper au sein même de son club (on évoque le départ imminent de Thomas Castaignède du directoire), mais lui fonce. Comme investi d’une mission. Celle d’une vie.

Wilfried Templier