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Thibault Giroud, directeur performance du XV de France: "On n’est pas dans le tout data"

Entretien RMC SPORT - Thibault Giroud, déjà présent lors de la Coupe du monde, est un relais important du sélectionneur Fabien Galthié. Le directeur de la performance du XV de France fait souffrir physiquement les Bleus depuis dix jours à Nice, avant de débuter le Tournoi. Il détaille sa méthode et ses attentes.

Thibault Giroud, quel bilan tirez-vous de ce stage de préparation à Nice?

En ce qui concerne mon domaine de la performance, il est clair qu’on a bossé dur. On a pu avoir une vision un peu élargie sur ce groupe de 42 joueurs, et mieux connaitre ceux qui n’étaient pas à la Coupe du monde avec nous au Japon. On a pu planifier, programmer et réaliser ce que nous voulions la semaine dernière sur les entraînements à haute intensité, ainsi que sur la séance de mardi. Il nous reste une dernière séance jeudi avant de lâcher les 14 joueurs qui rentreront en club, mais qui ne joueront pas cette semaine étant donné qu’il n’y a pas de Top 14. On a vu pas mal de choses individuellement et collectivement. C’était très important pour nous d’avoir une continuité par rapport à ce que nous avions entrepris à la Coupe du monde. 

Vous insistez beaucoup sur la notion d’entraînement à haute intensité. Que voulez-vous dire?

On a fait le choix en équipe de France d’avoir des entraînements qui pouvaient taper assez fort, avec des intensités, des volumes et du combat important. Ce n’est ni plus ni moins que ce que font beaucoup de clubs depuis des années. J’aime bien donner l’exemple de l’époque de Guy Novès à Toulouse, où la célèbre opposition du milieu de semaine était récurrente. La seule différence c’est qu’aujourd’hui, on contrôle la séance avec des données. On a des thèmes au départ, des objectifs physiologiques à l’intérieur du rugby, et ça nous permet d’être très précis et pertinents dans ce que l’on va accomplir physiologiquement, techniquement et rugbystiquement. Ce n’est ni plus ni moins qu’une opposition à 15 contre 15 comme on a pu le connaitre par le passé mais, grâce à ces outils, on peut vraiment programmer ce que l’on veut atteindre lors de cette opposition. 

Qu’avez-vous concrètement changé par rapport à ce qui était auparavant effectué en équipe de France?

On a identifié avant la Coupe du monde le retard de l’équipe de France sur les autres nations, notamment dans le domaine de la performance en ce qui me concerne, et on a essayé de se coller à ça durant la préparation. Si on n'avait pas eu la chance de faire cette Coupe du monde, on n’aurait pas été aussi pertinents aujourd’hui dans ce que l’on essaie de réaliser. Nous n’aurions pas eu toutes ces données lors des cinq mois passés ensemble. On a du retard sur certaines nations, sur certaines données. Il est clair qu’à chaque entraînement, on essaie d’avancer de manière très précise. On n’a pas beaucoup de temps, alors on doit développer beaucoup de choses en très peu de temps, que ce soit sur le rugby, la technique et l’aspect athlétique, le tout de manière coordonnée. 

Le risque n’est-il pas de trop tirer sur la corde et de voir certains joueurs se blesser?

Oui, évidemment. Soit on fait le choix de faire de la fraîcheur du matin au soir et on n’aura pas de progression... mais je ne suis pas sûr que ça soit la bonne solution. On a pris la direction opposée pour essayer de rattraper au mieux le niveau international Oui, on travaille fort toute la semaine. Cela a été le cas la semaine dernière, et cette semaine nous avons deux gros jours d’entraînement. Evidemment, nous ne sommes pas bêtes et abrutis à faire des oppositions la veille d’un match. C’est un choix, un parti pris. Peut-être qu’avan, on avait pris l’habitude d’être sur la fraîcheur jusqu’au match, ce n’est plus le cas. Beaucoup de clubs en Europe et dans l’hémisphère sud sont d’ailleurs dans ce même schéma, tout comme de nombreuses sélections. Nous ne sommes pas plus bêtes que les autres, il faut qu’on arrive aussi à pouvoir créer un modèle. 

"Tout sera dicté par les résultats"

L’autre piège n’est-il pas aussi de tomber dans le tout data ?

(Sourire) Nous ne sommes pas du tout dans le tout data. La data est quelque chose de naturelle en 2020. Les clubs et les sélections s’en servent depuis des années, c’est le cas depuis longtemps à l’étranger où j’ai travaillé. Elle est importante dans le sport professionnel, comme en NFL, la NBA, tous les sports majeurs aux Etats-Unis. C’est une évolution et non pas un facteur de prise de décision unique grâce à la data. C’est un facteur de performance comme beaucoup d’autres. Mais en aucun cas, il ne faut penser que c’est l’ultime outil qui va faire qu’on va ou non choisir un joueur sur une sélection. Un joueur qui va remplir les données physiologiques sur les data ne sera pas non plus obligatoirement actif sur le terrain le week-end. Je trouve que l’on fait passer la data un peu pour "le gourou" du rugby, et ce n’est pas vrai. J’ai choisi, moi, d’en parler ouvertement, d’expliquer pourquoi on s’en sert sur la semaine, sur les quatre ans, sur la programmation, etc… L’équipe de France, comme les autres, s’en servait avant l’arrivée du staff de Fabien Galthié, c’est juste quelque chose de naturel qui nous permet d’avancer dans le projet de jeu et de performance.

A titre individuel, prenez-vous du plaisir dans ce staff?

Oui, je prends du plaisir au quotidien. Mais avec un peu d’expérience, je sais que tout sera dicté par les résultats. Nous sommes partis sur un programme de quatre ans. Evidemment, c’est important de réaliser une bonne prestation dimanche. Evidemment on veut gagner. Ce sera déjà quelque chose d’énorme si on arrive à passer ce match face à ce qui se fait de mieux sur la planète. On a choisi d’avoir une équipe jeune mais ce serait tout bonus de partir sur une note forte dès dimanche. 

Vos nuits sont-elles agitées avant de lancer cette aventure?

Non, mais c’est vrai que nous n’avons pas trop coupé depuis la Coupe du monde parce qu’on s’est de suite mis sur le projet 2023. Cela veut dire beaucoup de voyages, aller voir les clubs et les joueurs, beaucoup de travail à Marcoussis, etc… Nous sommes rentrés dans cette préparation de Tournoi où nous voulons proposer les choses les plus pertinentes et précises aux 42 joueurs. C’est compliqué et lourd, mais c’est pour cela que nous avons choisi d’avoir un staff assez important pour avoir la ressource de travail. C’est vrai que les heures sont assez importantes, mais c’était la même chose dans les clubs que j’ai connus. 

JF Paturaud