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Irlande-France: "Il faut qu'il sache ce qu’il encourt", les commotions de Sexton inquiètent

Jonathan Sexton affrontera-t-il la France dimanche à Dublin dans le Tournoi des VI Nations? Sorti le week-end dernier à la 70e minute face au pays de Galles à la suite d’un choc, la star irlandaise, victime de nombreuses commotions par le passé, a déclaré espérer jouer ce match. Jean-François Chermann, neurologue spécialiste des commotions cérébrales et qui suit de nombreux sportifs de haut niveau, pense que tout dépendra des tests que Sexton fera cette semaine. Mais aussi qu'au regard des futures conséquences, les rugbymen doivent aujourd’hui prendre leurs responsabilités dans ce qu’on appelle un "consentement éclairé".

Jonathan Sexton a subi un choc dimanche avec l’Irlande face au pays de Galles. Sa tête a heurté le genou de Justin Tipuric. Il est resté au sol puis a quitté le terrain. Est-il possible de savoir, sur la preuve des images, s’il a été victime d’une commotion?

Jean-François Chermann. Pour moi ça paraît évident qu’il y a eu une commotion. On voit qu’il est sonné, qu’il a du mal à se relever. On voit aussi qu’il est énervé, qu’il n’a pas envie de sortir. On sent qu’il y a eu un malaise en tout cas. Après, on n’est pas certain qu’il ait perdu connaissance, qu’il y ait eu un KO. Mais ce n’est pas le problème. Le problème, c’est qu’on sent qu’il y a eu une altération des fonctions neurologiques, ce qui est le propre de la commotion.

Pouvez-vous nous dire s’il y a un risque à ce que Sexton soit aligné dimanche prochain face à la France après avoir subi ce choc sept jours avant?

C’est difficile de m’exprimer sur un cas que je n’ai pas vu. Mais en tout cas, pour n’importe quelle personne qui a une commotion, il est indéniable qu'il y a un risque à reprendre une activité "traumatogène", en cas de nouvel impact sur le cerveau qui n’est pas cicatrisé correctement. Il y a un risque aussi de seconde blessure, autre que celle du cerveau. On sait qu’il y a énormément de blessures pour des joueurs qui restent sur un terrain alors qu’ils sont commotionnés, parce qu’ils sont ralentis, qu’ils ne prennent pas les bonnes décisions... Ils peuvent avoir une rupture d’un ligament croisé, une fracture au niveau de l’épaule, ou autre. Donc bien sûr qu’il y a un risque.

Mais peut-on jouer dans ce cas?

Alors, ce n’est pas parce que vous avez subi une commotion à un moment donné que vous ne pouvez pas jouer la semaine suivante. Le protocole que nous avons mis en place avec la Ligue nationale de rugby consiste à ce qu’un neurologue indépendant voit le joueur 48 heures après le match, pour évaluer si les symptômes persistent à ce moment-là et voir s’il y a une chance que le joueur puisse jouer le week-end suivant. S’il n’y a aucun symptôme et qu’il n’y a pas eu de commotion récente, en ce qui me concerne, la possibilité que le joueur puisse disputer la rencontre suivante est tout à fait d’actualité. Il reprendra l’entraînement par paliers et refera des tests avec le médecin de l’équipe d’Irlande avant le week-end prochain. En revanche, s’il y a le moindre symptôme, un mal de tête, une fatigue, un trouble de la mémoire, un trouble du caractère, une insomnie, c’est une contre-indication formelle a la reprise de l’activité la semaine suivante.

Après ce choc face au pays de Galles, il y a beaucoup de réactions autour de la personne de Jonathan Sexton, du fait de son passif et des nombreuses commotions qu’il a subies. Est-ce que ce bilan rentre en ligne de compte ou non dans le jugement qui sera fait de sa santé cette semaine?

La chose importante, c’est qu’on doit expliquer au joueur ce qu’il encourt quand il a eu plusieurs commotions. On a beaucoup de questionnement au sujet des complications à long terme autour des commotions. Et la question qui se pose, c’est, est-ce qu’à un moment donné, on ne va développer ces complications à la suite de la répétition des commotions? Mais c’est un vrai débat actuellement. Est-ce qu’une, deux, trois, quatre commotions sont nécessaires pour développer par exemple une maladie du type Alzheimer, Parkinson, ou est-ce que chez certaines personnes on peut avoir une dizaine de commotions sans ces complications à long terme? Et dans ce cas-là, je pense que ce qui est très important, c’est que si le patient est asymptomatique, s’il a bien récupéré, si ses tests sont bons sur le plan cognitif, s’il n’a pas de perte d’équilibre et même s’il a fait plusieurs commotions, ce que je pense être fondamental, c’est vraiment ce qu’on appelle le consentement éclairé.

Qu’est-ce que cela signifie?

D’un point de vue philosophique, d’un point de vue éthique, quand on pratique à haut niveau le rugby, quand on pratique la boxe ou un sport dit traumatique, il y a évidemment des risques qui sont encourus. Mais il y a également des bénéfices tellement extraordinaires, sur le plan narcissique, sur le plan de la vie sociale, le sportif va se constituer des souvenirs tellement extraordinaires… D’un autre côté, on n’a pas la certitude que des KO répétés peuvent engendrer forcément une pathologie au long cours. Donc je pense qu’il est important de lui expliquer. Là, je crois que Jonny Sexton est dans l’ordre d’une trentaine de commotions dans ses antécédents de carrière, c’est vrai que c’est énorme. Mais tous les tests qui ont été faits sur ce joueur, par exemple quand il jouait au Racing, montraient qu’il avait des performances cognitives exceptionnelles. Alors ce qu’il faut, c’est qu’il sache ce qu’il encourt et prenne les bonnes décisions. Je pense qu’on peut entendre actuellement 'oui, j’ai un risque de développer une pathologie neurodégénérative mais j’ai envie de prendre ce risque-là'. Mais il faut qu’on lui explique ce qu’il en est. La part du médecin, fondamentale dans cette histoire, c’est: s’il existe des symptômes, si ses tests sont perturbés, le médecin doit l’empêcher de jouer dimanche. A l’inverse, s’il n’y a pas de symptômes, si les tests sont parfaits, le fait qu’il ait eu de nombreuses commotions avant est un problème, mais je pense qu’on n’a pas assez d’éléments évidents pour l’empêcher de continuer sa carrière de rugbyman.

Ce consentement résonne comme un écho à la procédure voulue par des rugbymen britanniques contre la Fédération internationale et leurs propres fédérations…

Oui, je suis au courant de ces cas et je le comprends. Et je trouve, à la limite, que dans un cas comme celui de Sexton, on pourrait envisager que lorsqu’il y a eu tant de commotions dans les antécédents, on se pose des questions, que justement les joueurs prennent, dans certains cas, la décision de continuer à jouer. Ça leur appartient aussi d’une certaine manière. Parce que parfois c’est compliqué pour nous. Moi je trouve qu’il y a des éléments évidents pour lesquels on interdit aux joueurs de jouer. Un joueur qui est symptomatique, qui a mal à la tête, qui est fatigué, insomniaque, qui a des troubles du caractère, des troubles cognitifs à la suite d’une commotion, il est évident qu’il ne peut pas jouer. Mais quand il a des tests de mémoire qui sont normaux, aucun symptôme, qu’il reprend l’entraînement par paliers et qu’il se sent bien, même s’il a plusieurs commotions dans ses antécédents, c’est quand même très compliqué parce qu’on n’a pas la preuve de manière certaine qu’il va développer une pathologie neurodégénérative. Il est difficile de l’empêcher de pratiquer sa passion. 

Propos recueillis par Wilfried Templier