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Foot US, basket: George Floyd, le "gentil géant" multisport

Son décès tragique, le genou d’un policier appuyé sur son cou, embrase les Etats-Unis depuis une semaine. George Floyd était un père de famille de quarante-six ans parti trop tôt. Pour qui le sport a tenu une place essentielle. Retour sur son parcours sportif entre basket et foot US. Avec des mots qui reviennent en boucle: gentil, doux, humble, attachant et opposé à la violence.

L’anecdote raconte la personne dont le nom est au centre de toutes les attentions outre-Atlantique. Oscar Smallwood a partagé avec George Floyd, au début des années 90, le maillot de l’équipe de football américain des Lions de la Jack Yates High School, un lycée de Houston (Texas). Un jour, lors d’un match d’entraînement, ce futur joueur de l’université de Texas Tech qui évolue au poste de linebacker (en défense) se prépare à lui rentrer dedans alors que le tight end (receveur rapproché) vient d’attraper une longue passe. Mais George préfère lui... donner la balle. "Il n’aimait pas prendre des coups", résume son ancien coéquipier, qui marchait parfois avec lui pour aller à l’école, sur le site du Houston Chronicle

Quand on connaît son futur destin, la phrase fait froid dans le dos. Le décès tragique de George Floyd, le genou d’un policier appuyé sur son cou, a embrasé les Etats-Unis comme jamais depuis une semaine. Un immense cri du cœur, avec ses dérives et ses excès, qui n’empêche pas certains de dénigrer la victime, pointant notamment son passé carcéral pour "vol aggravé". Pour mieux savoir qui était l’homme venu prendre un nouveau départ à Minneapolis, où il trouvera la mort six ans après, on préférera se tourner vers ceux qui l’ont vraiment connu. Ceux qui ont côtoyé George Floyd l’athlète multisport.

Au lycée, l’homme décédé à quarante-six ans ne se contentait pas que du foot US. C’est même l’inverse: il a fallu le pousser à rejoindre l’équipe. Son truc, son véritable amour sportif, c’était le basket. Plutôt logique quand on pousse jusqu’à 2,01 mètres sous la toise. Une taille qui ne prive pas "Big Floyd" (son surnom alors) de toucher, bien au contraire. "Balle en main, il était fluide, se souvient Redick Edwards IV, ancien coéquipier arrivé à Yates après lui. Certains font des mouvements qui paraissent maladroits, empotés, mais lui savait manier le cuir et trouver ses positions."

Leader par l’exemple, avec ça. "Voir quelqu’un de si grand et agile à la fois m’avait fait dire que si quelqu’un de plus grand que moi pouvait être si à l’aise pour dribbler, je devrais y arriver aussi", poursuit Edwards. Qui n’oublie pas non plus comment George Floyd, avec qui il avait joué pour la première fois juste avant son entrée au lycée sur un playground où son nom est désormais peint de Third Ward – quartier historique noir au sud du centre-ville, celui où "Floyd" (ceux qui le connaissaient bien l’appelaient comme ça) a grandi et où il a toujours vécu quand il était à Houston, où il est arrivé bébé après être né en Caroline du Nord –, l’avait pris sous son aile et poussé à se dépasser: "Cette première fois, il m’a dit: 'Mec, si tu peux dunker avec une main, tu peux le faire avec deux'. C’était un de ces moments où quelqu’un vous encourage assez et vous dit les mots nécessaires pour vous rendre compte que la seule personne qui vous bloque est vous-même. (...) Il a pris le temps de devenir ami avec quelqu’un qui allait entrer en première année pour lui faciliter la tâche et me permettre d’avoir quelqu’un sur qui s’appuyer dans ce nouvel environnement. Je lui en serai à jamais reconnaissant. Mon cœur est avec sa famille."

Edwards évoque "un garçon très connu dans sa communauté", un "gentil géant", "doux" par nature. Un grand échalas calme, posé, humble, surnommé "Big Floyd". Ses anciens coéquipiers qui se sont exprimés partagent la description. Ils la renforcent, même, peu importe le sport. Coach de l’équipe de foot US de Yates depuis 2019, nomination pour laquelle il avait reçu un message de félicitations de George Floyd, Michael Hickey a été diplômé du lycée deux ans plus tôt mais a eu le temps de partager le terrain avec lui. Il n’a d’abord pas pu croire que celui dont le décès violent fracture le pays était SON George Floyd, ce grand maigre sans aucune once de méchanceté en lui. Quelques coups de fil aux anciens de l’équipe pour la confirmation et son cœur se brisait. 

"Il était adoré par tout le monde, se rappelle-t-il sur le site du Houston Chronicle. Il n’était pas une personne violente. Je ne l’ai jamais vu être violent au lycée et je n’ai jamais entendu qu’il avait été violent après. Je n’en sais pas beaucoup sur sa vie d’adulte mais je n’ai entendu que des bonnes choses. Il avait toujours le sourire quand on se voyait. J’ai tellement de peine pour ses très proches." Loué par ses potes et admiré par ses pairs lycéens pour ses prouesses sur le parquet de basket, George Floyd va surtout participer à une des plus belles pages sportives de l’histoire de Yates en foot US, discipline dans laquelle il était également un bon petit joueur.

Convaincu par Maurice McGowan, coach des Lions de 1989 à 2001, de ne pas se contenter de la balle orange, il fera partie de l’équipe de 1992, avec un bilan de 13-2-1 avant une défaite en finale du championnat d’Etat de Class 5A Division II contre Temple (38-20) malgré trois réceptions pour dix-huit yards par "Floyd". Hickey, qui ne l’avait pas beaucoup vu ces dernières années mais souligne qu’il y avait "toujours plein d’amour entre (eux)" à chaque occasion, avait alors déjà quitté les bancs de l’école. Mais les entraînements contre cette génération lui avaient mis la puce à l’oreille sur son potentiel: "Cette année-là, ils avaient plusieurs athlètes à part, dont George. Il était très fier de porter les couleurs des Jack Yates Lions. Il avait confiance en lui et il était facile à coacher, jamais arrogant, jamais flambeur. C’était quelqu’un de spécial." 

Particularité des Lions de McGowan à cette époque? Un jeu très physique. Pour lequel l’ancien coach raconte qu’il a fallu pousser George à aller contre sa nature pour en faire, avec succès, un des plus gros contributeurs de l’équipe. Qui aimait la pression: une action pour les conversions à deux points après un touchdown (parfois choisies à la place du coup de pied à un point selon la situation au score) était dessinée pour lui et sa stature difficile à défendre dans la zone de marque où on lui envoyait une balle haute et flottante pour rendre chèvre son vis-à-vis. Selon Oscar Smallwood, autre membre de cette équipe de 1992 dont le père tenait un café à Third Ward, la chose marchait environ 70% du temps. Efficace. Son ancien coéquipier conclut sur la note qui revient en boucle, soulignant l’amour qu’il portait aux gens autour de lui: "Il paraissait méchant avec son casque, comme nous tous, mais c’était juste un gars gentil". 

Diplômé de Yates en 1993, George Floyd quitte le lycée pour aller jouer au basket à l’université. George Walker le recrute au South Florida Community College, depuis devenu South Florida State College, à Avon Park (Floride), où il passe deux ans sans finir son cursus scolaire. L’ancien coach raconte à CNN: "Il ne m’a posé aucun souci. C’était un bon athlète, qui marquait entre 12 et 14 points de moyenne par match, et une bonne personne." Qui prend vite une place de choix pour Gloria Walker, la femme du coach, qui préparait parfois des repas pour les étudiants-athlètes (école sans gros budget oblige) et dont il va devenir le chouchou. "C’était un garçon au grand cœur qu’on pouvait coacher sans souci, se souvient-elle. Être avec lui était fun car il est comme ça. Il ne blâmait jamais les autres pour ses erreurs. Il les assumait et essayait toujours de s’améliorer. C’était un gars bien." Le couple apprendra sa mort par leur fils, qui avait vu la vidéo sur les réseaux sociaux.

Camarade de classe à South Florida, Gerald Snell raconte une personne "fun et ouverte" qu’il se souvient croiser à l’église, dont il était un jour venu refaire le tapis avec coach Walker. "Ce n’est pas quelqu’un qui méritait ça, lance-t-il avec émotion pour Fox 13 Tampa Bay. Tout ça doit prendre fin maintenant. C’était un être humain, peu importe la couleur de sa peau." Maurice McGowan, son coach au lycée, ne cache pas non plus son énorme colère: "On a déjà vu des policiers blancs qui tuent des noirs, mais cette fois, ça nous est arrivé à nous, on a pu le ressentir dans notre chair. C’est juste dingue. Pour nous, c’est vraiment devenu personnel."

Après South Florida, outre une entrée dans le hip-hop via le collectif Screwed Up Click à son retour à Houston, George Floyd aurait selon la radio KIIIT repris le foot US à Texas A&M University-Kingsville, une fac texane où il est passé entre 1995 et 1997. Plusieurs anciens joueurs des Javelinas ont d’ailleurs exprimé leur tristesse après sa mort et expliqué qu’ils l’avaient côtoyé là-bas. Où George est resté "Floyd", "une personnalité calme et un bel esprit" (dixit Donnell Cooper, qui était avec lui à Kingsville). Au fil d’une existence conclue comme elle n’aurait pas dû, George Floyd a marqué des paniers et des touchdowns. Il a surtout marqué des vies, à l’image de celle de Stephen Jackson, natif du Texas, qui l’a bien connu et avec qui ils se surnommaient "Twins" (jumeaux) pour leur ressemblance frappante. 

L’ancien joueur NBA lui parlait régulièrement depuis son départ pour Minneapolis en quête de boulot en 2014. Il évoque sur les réseaux sociaux un homme qui s’entendait bien avec tout le monde, qui n’attendait rien quand il aidait les autres, qui lui expliquait "son envie de devenir meilleur, lui-même et en tant que père" et qui a simplement eu "moins d’opportunités que (lui)". Jackson a promis d’aider ses enfants, une fille de six ans et une autre fille plus âgée qui a déjà une fille de trois ans (George ne l’avait pas encore rencontrée), et "de prendre la place de Floyd" sur ce plan pour s’assurer qu’ils ne manquent de rien. George Floyd a bel et bien marqué des vies. Celles de ceux qui l’ont côtoyé sur un terrain comme en dehors. 

Alexandre HERBINET (@LexaB)