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Biathlon: pourquoi le fartage doit apprendre à se passer du fluor

Pour se conformer à une directive européenne, les fabricants des produits de fartage ont dû drastiquement baisser les taux de fluor, néfaste pour l’environnement et la santé. Alors que la Coupe du monde de biathlon reprend ce samedi en Suède, les techniciens français ont donc dû s'adapter.

Le fluor, ça sert à quoi ?

La Coupe du monde de biathlon reprend ce samedi à Ostersund, en Suède. Avec dans le viseur, les Jeux olympiques de Pékin (4 au 20 février 2022). Une saison qui démarre avec un point d’interrogation pour les biathlètes, et surtout pour les techniciens qui préparent leurs skis. Pour se conformer à une directive européenne, les fabricants des produits de fartage ont dû drastiquement baisser les taux de fluor, néfaste pour l’environnement et la santé, mais indispensable jusque-là pour la glisse. A Sjusjoen (Norvège) il y a dix jours, le camion de fartage de l’équipe de France a fait le déplacement avec ses techniciens qui ont multiplié les tests des nouveaux produits sur neige. Mais à quoi sert concrètement le fluor ?

Ce produit utilisé depuis les années 1980 aide à rendre les skis plus glissants ou adhérents. "La quantité de fluor gère l’hydrophobie des skis, la quantité des flux d’eau, explique à RMC Sport Grégoire Deschamps, patron de la cellule glisse pour le ski nordique à la fédération française de ski. On se rend compte que pour qu’un ski glisse bien il faut toujours qu’il ait de l’eau dessous, un flux d’eau très fin, en permanence. Ces produits poly-carbones, poly-fluorés nous aident à gérer cette qualité d’eau. A l’évacuer s’il y a beaucoup d’eau, ou à en conserver. C’est une limite qui a été baissée, mais on travaille sur la même base de produits, avec des taux de fluor un peu moins importants."

Qu’est-ce qui change cette saison ?

"La directive européenne était à la base destinée à l’industrie du textile, dans une démarche écologique et sanitaire, indique Grégoire Deschamps. Par résidu, ça a touché le milieu du ski parce que c’est une molécule qui était énormément utilisée dans les produits de fartage. Ce qu’ils ont demandé c’est d’abaisser la présence du fluor à un taux limite de particules. 90% des farts que l’on avait dans le camion ces dix dernières années dépassaient ce taux. Cet été, ça a été un gros travail de tous les laboratoires de vente de farts pour nous proposer des produits performants, qui restent fluorés, mais qui sont en dessous du taux légal imposé désormais." Pour la glisse, cette directive est-elle un gros coup dur ?

"C’est un gros changement, ce n’est pas anodin, reconnaît Grégoire Deschamps. Mais en terme de performance ça ne va pas changer grand-chose parce que on les a testés, et par rapport aux anciens c’est largement aussi performant. Ça change un peu mais on ne le ressent pas beaucoup. Peut-être dans certaines conditions bien spécifiques que je n’ai pas encore rencontré où les anciens produits seraient bien plus performants. Mais pour l’instant les écarts sont minimes. Mais on perd de l’expérience." Le responsable de la cellule fartage de l’équipe de France reconnaît qu’il faut "réapprendre".

"Avec toute l’expérience que l’on avait sur les anciens produits, quand on arrivait sur un site on était capables de dire, dans ces neiges là on a tel et tel produit que l’on connait et qui vont bien. A Sjusjoen, on a enchaîné des batteries de tests sur les nouveaux produits pour commencer à se familiariser avec, apprendre à les connaître pour être capables dans les semaines à venir de se dire sur cette neige-là, on va s’orienter sur un type de produit." Des contrôles de l’IBU ou des forces de police sont prévus dans les camions et les hôtels des équipes pour vérifier que les farts utilisés sont bien réglementaires. Des échantillons seront récoltés et analysés.

Quels sont les risques ?

Dans une longue enquête publiée début novembre, L’Equipe Explore dénonce un scandale sanitaire provoqué par ces produits fluorés dans le milieu du ski et particulièrement dans le milieu du ski de fond et du biathlon. Le recours généralisé à des produits à forte concentration de fluor, utilisés en compétition en raison de ses performances, serait en lien avec le développement de certaines maladies respiratoires et de cancers. Les premiers touchés seraient les techniciens sur les courses du circuit professionnel. Des employés de magasins de location en stations en auraient aussi subi les conséquences, après avoir farté des skis dans des ateliers non ventilés et sans protection.

Cet article de L’Equipe n’est pas passé inaperçu chez les techniciens français et le staff de l’équipe de France de biathlon. Et n’a pas manqué de faire réagir. "Ce qui est décrit dans l’article était valable il y a 30 ans oui, mais plus du tout maintenant, tempère le patron du nordique à la fédération française de ski, Stéphane Bouthiaux. Nos techniciens sont en sécurité à quasi 100%." "Moi, quand j’ai attaqué le métier, on savait que le fluor, ce n’était pas terrible, complète Grégoire Deschamps. Je n’avais pas envie de me dire, ‘je fais 4-5 ans et une fois que je suis en mauvaise santé, j’arrête’. C’est un métier que l’on apprend avec de l’expérience. L’idée, c’est de pouvoir le faire pendant de nombreuses années. Donc pour ça il a fallu sécuriser ce boulot-là. Et le sécuriser correctement, en se renseignant sur les molécules des produits utilisés et en se protégeant en conséquences. L’équipe que l’on a aujourd’hui, ça fait déjà une paire d’années que l’on est ensemble. Donc c’est que les gens se sentent en confiance par rapport à ce qui est mis en place."

Bien sûr, l’effet de ces produits est un sujet de discussion entre techniciens de tous les pays. "Les Norvégiens ont par exemple des prises de sang avant et après chaque saison, assure Grégoire Deschamps. J’en discutais encore avec le responsable des Norvégiens et il me disait que depuis qu’ils ont le camion, les taux sont vraiment très bons."

Quelles sont les protections ?

Du côté de l’équipe de France, le camion de fartage de biathlon est un atelier mobile ultra moderne inauguré en 2017. Avec espace fermé par une cloison de verre, seul endroit du camion où les farts fluorés sont manipulés. "Déjà, on travaille forcément avec un tablier, explique Grégoire Deschamps. On a des masques avec un respirateur électrique à l’arrière et deux cartouches que l’on change après chaque période de compétition pour renouveler les filtres au maximum. C’est une première étape, mais ça fait déjà près de 15 ans que l’on utilise des masques. L’avantage du camion c’est que l’on a des ventilations également sur chaque plan de travail. On a aussi une ventilation sur le fer (qui sert à chauffer et appliquer les produits sur les skis), ça aspire sur chaque côté. Ensuite on a un inverseur que l’on peut même placer sur une brosse pour l’évacuation des fumées et des poussières surtout. Parce que le problème du fluor, ce sont ces particules très fines qui font beaucoup de poussière."

Et de détailler les mesures de sécurité en place : "A côté on a une machine qui recycle l’air et qui donne une couleur de qualité de l’air. Si c’est bleu, l’air est bon. On sait que si on arrive dans le rouge c’est qu’il y a beaucoup de particules donc qu’il faut ventiler. On a des fenêtres qu’on peut ouvrir. On a un autre système de ventilation au sol et une VMC. Donc on a trois systèmes de ventilation dans ce box." Une batterie de mesures qui permettent à Grégoire Deschamps de ne pas avoir le sentiment de se mettre en danger.

"Je ne suis pas inquiet. L’article de L’Equipe Explore est actuel sur l’utilisation des produits et les courses citées, mais pas du tout sur la protection et le travail des techniciens sur ces dix dernières années. Les personnes interrogées sont des personnes qui travaillaient dans les années 90, où ces molécules arrivaient, très efficaces, et ils n’avaient pas du tout de recul sur la dangerosité et la protection. J’ai commencé à travailler avec le biathlon en 2007 et on a énormément progressé là-dessus. Mais j’ai toujours travaillé avec un masque, en changeant les cartouches toutes les trois semaines comme le préconisent les fournisseurs. Toujours avec des gants et des affaires de rechange. On a toujours fait très attention. On a encore passé un cap énorme avec l’arrivée du camion. On n’est pas très inquiets parce que je trouve qu’on ne le néglige pas du tout ce paramètre-là. On fait en sorte de se protéger correctement." Lui et ses techniciens.

Quel avenir pour le fluor ?

Au sein de l’équipe de France, l’évolution réglementaire est saluée. "Même si on est déjà bien protégés, ça ne peut être que mieux, estime Grégoire Deschamps. C’est difficile de se rendre compte, car c’est une pollution qui est invisible. De la fumée, de la vapeur. Nous, on fait le maximum que l’on peut pour se protéger de la meilleure manière. On écoute les spécialistes qui nous disent qu'avec ces taux-là, c’est moins sensible. Donc tant mieux pour le ski et pour les farteurs. Moi, je suis content que la loi soit évolutive, que l’on soit passé par un premier palier en baissant ces taux de fluor plutôt que de passer directement sur du 'no-fluor'. Parce que l’industrie du fart n’était pas prête, le milieu du ski n’était pas prêt."

"Et les premiers retours que l’on avait c’était que ça partait dans tous les sens, avec des fois des directions prises pires que le fluor… Cette transition est importante, appuie Grégoire Deschamps. Il faut laisser le temps au milieu de s’adapter et faire des choses intelligentes pour vraiment protéger les gens. Et c’est intéressant parce que pour l’instant avec le fluor on a mis en place des protocoles, un système où on se protège bien. Est-ce que demain, sur le no-fluor, avec d’autres produits, on saura se protéger ? Pour l’instant, je n’ai pas la réponse. Dans le no-fluor, il y aura forcément une molécule qui va le remplacer... Mais est-ce que ce sera moins nocif ou plus nocif ? Pour l'instant, je ne sais pas."

Julien Richard