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Biathlon: Jacquelin, la blessure "comme un coup de pied au cul"

Après une préparation perturbée par une blessure au poignet gauche, Emilien Jacquelin attaque la saison de biathlon ce week-end à Ostersund (Suède) avec de nouveaux défis.

Fin juillet, il pensait avoir fait une croix sur ses rêves olympiques à la suite d’une chute à vélo, sa première passion. A terre, sur le bitume d’une descente en Norvège où il est en stage avec l’équipe de France, Emilien Jacquelin regarde son poignet gauche: "J’ai vu qu’il était cassé et déplacé… La première pensée a été de me dire : les Jeux et la saison, c’est terminé". Avec une opération, une plaque et neuf vis dans le poignet, l’Isérois a dû cravacher pour rattraper son retard dans la préparation estivale. Si la forme physique est revenue, comme il a pu le constater lors de la première course de la saison sur neige à Sjusjoen mi-novembre, Emilien Jacquelin va débuter la Coupe du monde avec une position sur le tir couché peu académique. La carabine posée entre l’index et le majeur de sa main gauche, ce qui n’a jamais été fait par un biathlète de ce niveau… Mais la seule solution pour le moment, en raison d’une mobilité pas encore retrouvée de son poignet gauche.

Une blessure qui, paradoxalement, a permis de dissiper la brume apparue dans l’esprit du double champion du monde en titre de la poursuite, après ses exploits des deux dernières saisons. "Clairement un mal pour un bien", raconte à RMC Sport Emilien Jacquelin, à la veille du début de la saison de Coupe du monde à Ostersund, en Suède (20km individuel samedi à 15h).

Emilien Jacquelin, vous souvenez-vous des premiers moments après votre chute en Norvège ?

Quand je suis tombé, j’ai vu l’état de mon poignet qui était cassé et déplacé… La première pensée a été de me dire : les Jeux et la saison, c’est terminé. Ce qui a été très intrigant, c’est que je l’ai très vite assimilé et accepté. Dès que j’ai vu le poignet je n’ai pas senti de stress ni de crainte. J’étais vraiment dans une sorte de fatalisme. C’est comme ça, c’est la vie, c’est peut-être mon destin. Ce n’est pas au bon moment mais c’est comme ça. Et un peu plus tard, je me suis dit : je suis capable de revenir, mais j’ai envie de revenir plus fort aussi.

Ça a été dur d’être patient ?

Très dur… Si vous me demandez un de mes défauts, je vous répondrai que je suis impatient. Donc me demander d’être patient, avec une blessure qui génère beaucoup de frustration, ce n’est pas évident. Mais j’ai fait preuve de résilience et de patience et je pense que ça va me servir pour la suite de ma carrière. Ça me permet d’évoluer et je vais en faire une force, je pense. Ça me permet de travailler d’autres aspects, que ce soit sur mon tir ou l’aspect mental. Je suis dans une optique où j’ai envie de donner 100% de moi-même à chaque entraînement et chaque course, ce qui m’a fait défaut par le passé. J’ai parfois tendance à baisser les bras, et ça je n’ai plus envie. J’ai envie de donner le maximum de moi-même chaque jour. La blessure est un super challenge. Et j’aime les challenges. Cette sensation de savoir si oui ou non tu es capable de performer et de retrouver ton niveau, c’est stressant, il y a eu des hauts et des bas. Mais j’adore ça et ça rend le challenge encore plus beau.

Vous en êtes où de vos capacités, vous pensez avoir perdu combien de temps ?

Il y a un mois, j’avais tendance à dire que j’avais trois semaines de retard sur les gars de l’équipe. Un retard qui était plus physique et musculaire. Je sentais que j’avais perdu mes capacités d’explosivité et de dynamisme, des qualités qui m’ont toujours poussé dans mes exploits. Et ça me faisait très peur de sentir que je les avais perdues. Si je n’ai plus ça, comment je vais faire ? Aujourd’hui, j’ai l’impression d’être revenu à mon bon niveau. J’ai des bonnes sensations sur les skis. Techniquement, je pense avoir bien évolué. Sur les intensités, j’ai le cœur qui répond bien, les jambes aussi. Tous les feux sont presque au vert. Après, il reste quelque chose qui n’est pas quantifiable, c’est l’impact du mental. Toute l’énergie que j’ai mis pour me concentrer sur le poignet, puis ensuite à ne pas y penser. A donner le maximum de moi-même, alors que je pense que le corps est très concentré sur ces zones-là. Ça, je pense que c’est impossible de savoir s’il y aura un impact sur ma performance ou non. J’essaye de ne pas trop y penser, je pense que c’est la meilleure manière de laisser mon corps tranquille et de donner le maximum. C’est une donnée que je n’ai pas et qui me crée beaucoup d’appréhension.

Il y a de l’appréhension ?

Oui, mais l’appréhension va avec l’envie. Si je n’avais pas d’appréhension, c’est que je n’aurais pas envie de bien faire. Je vois ça comme ça. J’ai envie de revenir aussi fort, voire plus fort.

Toujours ce manque de confiance…

Ça ne change et je pense que j’ai fait le deuil de ça. Je ne serai jamais la personne la plus sure d’elle du circuit. Mais je pense que c’est aussi ma force, parce qu’avec du recul, je pense que c’est ce qui m’a permis d’arriver au niveau où je suis aujourd’hui. Il y a 10 ans, je ne me serais jamais vu arriver au plus haut niveau. Quand je suis arrivé en Coupe du monde, je ne me serais jamais vu champion du monde. Il y a toujours ce manque de confiance, mais qui finalement me pousse à donner le meilleur de moi-même et toujours être sur le qui-vive. Donc maintenant, je l’accepte. Je sais que je suis comme ça et très souvent, quand j’ai cette appréhension, c’est là que je fais des bonnes performances. Parce que ça me permet d’être vraiment acteur de ce que je fais et pas juste dans un mode où je tire vite et je fais n’importe quoi. Là, j’ai envie de bien faire et l’appréhension va avec l’envie de bien faire.

Il reste une conséquence visible de la blessure, c’est la position sur le tir couché…

En biathlon, le tir couché demande la pleine mobilité sur le poignet car on lui demande de faire une double rotation et en plus de venir à l’intérieur casser le poignet. Ça, j’en suis juste incapable, même à vide sans carabine. Ça me fait encore trop mal. Donc la position a évolué. C’est une nouveauté, c’est une position qui n’a encore jamais fait ses preuves en Coupe du monde car aucun tireur biathlète, ni en tir sportif à ma connaissance, ne le fait comme ça. Mais c’est un challenge et c’est la seule manière que j’ai pour pouvoir prendre le départ d’une course. Donc je ne vais pas me plaindre. Si ça se passait mal, j’aurais pu ne pas prendre le départ d’une course car mon poignet m’empêcherait de courir. Je prends la chance qu’on me donne, je la saisis et je vais aller à fond avec ce projet-là. Parce que c’est un projet quoi (rire). On tente et on verra bien. Mais jusqu’à aujourd’hui, ça fait ses preuves, le tir couché est plutôt bien. Il y aura peut-être des hauts et des bas, bien sûr, comme il y en a toujours eu. Et surement qu’il y en aura avec cette position et cette préparation un peu tronquée. Mais j’espère être prêt à l’encaisser et je me prépare à ça.

C’est facile à accepter de ne pas pouvoir tirer comme d’habitude ?

Comme la blessure, la position, je l’ai acceptée parce que je n’ai pas d’autre choix, je dois faire avec. J’ai juste envie de donner mon 100% avec cette position-là et les capacités du moment. Je n’ai pas envie de me plaindre, me dire que je n’ai pas ma position, me demander quand je vais retrouver ma position, est-ce que mon poignet va aller mieux ? Non, je sais que j’ai donné mon 100% dans cette préparation différente et difficile. Je n’ai rien à me reprocher, j’ai donné mon max. C’est quelque chose dont je suis très content et qui change des années précédentes. J’ai cette sensation du devoir accompli même si la préparation a été compliquée. J’ai fait tout ce que j’avais à faire. Après, c’est les courses, et mon corps parlera pour moi, mais j’ai fait tout ce que je pouvais pour l’aider.

Cette blessure finalement a accéléré des choses ?

Mentalement oui. Je sens que ça m’a fait évoluer. Depuis le premier titre mondial, j’avais du mal à me trouver, à évoluer et essayer de voir plus grand et plus haut. J’étais déjà très content d’avoir un titre. Aller chercher le deuxième titre, ça m’a beaucoup couté aussi. Derrière, la fin de saison a été très usante. Je sentais que j’étais sur le bon chemin depuis le début de la préparation mais la blessure a accéléré les choses. Comme si on m’avait mis un coup de pied au cul, pour me dire "tu arrêtes de te poser des questions pour rien maintenant, t’adores ce que tu fais, ça marche, donc fonce !". C’est un peu : "Oublie que tu n’as aucune chance… fonce". Mentalement ça m’a vraiment fait beaucoup de bien, pour oublier le passé, aller de l’avant et viser plus haut. J’ai retrouvé cette énergie-là, cette volonté et c’est quelque chose qui me fait très plaisir parce que ça faisait plus d’un an que je n’avais pas ressenti autant d’énergie et de volonté. C’est clairement un mal pour un bien.

Du coup, cette blessure change quoi dans les ambitions, les attentes de cette saison ?

Si je dois garder ma trame globale sur ma carrière, là où j’ai envie d’aller, je ne vais pas changer mes plans. J’ai envie d’être plus régulier et de pouvoir jouer dans les années futures le classement général. C’est pour ça que je travaille tous les jours, ce n’est pas seulement pour retrouver mon niveau sur ce début de saison. C’est aussi pour progresser et évoluer. Ça reste la trame de base. Après, c’est vrai qu’avec la blessure, je me suis recentré sur les Jeux olympiques, mais finalement je me rends compte que plus la saison arrive, et plus j’ai eu d’entraînement et de temps pour récupérer de ma blessure, que je recommence à repenser à tout. J’ai envie d’être performant de A à Z, du début à la fin de la saison. C’est quelque chose qui est nouveau. Il y a un mois, je ne raisonnais pas dans ce sens-là.

"J’aimerais être champion olympique, mais il y a certaines limites à ne pas dépasser"

Vous parliez des Jeux olympiques qui se profilent. On ne sait que peu de choses sur le site olympique du biathlon. Si ce n’est qu’il y fera très froid, qu’il y aura beaucoup de vent, de la neige artificielle et quasiment pas de public… C’est n’est pas super engageant sur le papier pour disputer des JO…

Je pense que ça fait vraiment rêver, surtout pour des vacances (rire). J’adorerais y aller pour des vacances, ce serait génial… Sérieusement, ça fait peur. Sportivement parlant ce n’est pas ce que souhaitent les biathlètes, je pense. Personnellement, il y a le sportif et puis il y a les êtres humains que l’on est. C’est-à-dire que se lancer dans une course où il fait -25°C… Sincèrement, je me poserais la question de savoir si ça vaut la peine. Titre olympique ou pas. Oui, j’ai de la volonté et j’aimerais être champion olympique, mais il y a certaines limites à ne pas dépasser ! Si c’est pour avoir des séquelles physiques derrière… Rien ne vaut la santé, pas même un titre olympique.

Ça rentre en compte ?

Je sais que je pourrais monter au créneau si vraiment les conditions ne sont pas bonnes pour courir. Je sais que c’est les Jeux olympiques et que c’est un évènement ultra-important, que surement ça courra malgré les conditions. Mais si vraiment c’est risqué, parce qu’on parle de températures où c’est juste risqué d’être dehors... Mais, en plus, avec un effort où on demande à nos poumons d’être en capacité respiratoire maximale, ce n’est pas conseillé. Restez chez vous !

La saison débute, il y a un vrai engouement populaire autour du biathlon depuis plusieurs années, les audiences se confirment. C’est important d’entretenir cette popularité du biathlon ?

Ce que je ressens clairement, c’est que le biathlon est un sport qui plait, qui a commencé à plaire au travers d’un seul homme : Martin Fourcade. Aujourd’hui, beaucoup de personnes se passionnent pour le biathlon et pour l’équipe de France. Il n’y a pas d’individualité qui sort du lot. Il y a des exploits sportifs mais il y a surtout une équipe qui par ses valeurs et ses personnalités différentes font qu’on adhère et qu’on aime ces athlètes-là. Moi, j’entends des personnes dire, mon biathlète préféré c’est untel, moi c’est l’autre… C’est chouette, ça ressemble vraiment à une série où chacun a son personnage préféré et on le suit durant toute une saison. C’est important de continuer à développer l’image du biathlon. Je prends ça à cœur parce que nos ainés l’ont très bien fait et j’ai envie pour les générations futures que le biathlon continue à se développer.

Pour ça, ça passe par une cohésion d’équipe qui n’est pas forcément évident car vous êtes aussi adversaires… Cet équilibre-là est-il difficile à garder ?

Je pense qu’il est facile à garder parce que ce n’est pas quelque chose qui nous est imposé et que l’on découvre sur la Coupe du monde. Il faut savoir que depuis qu’on a 13-14 ans, on s’entraîne dans des comités où on est mis en concurrence pour ensuite intégrer les groupes juniors. Dès qu’on est dans les groupes juniors et qu’on évolue dans les différentes équipes de France de biathlon, on est toujours mis en concurrence. Et pour autant, on s’entraîne toujours dans des groupes. Chacun de nous est capable de faire la part des choses, de profiter des moments de groupe, comme on sait très bien le faire entre nous (rire). Mais on connait la vérité, ça reste un sport individuel pratiqué en équipe. Ça se passe dans des super conditions parce qu’on est habitués depuis notre plus jeune âge.

Julien Richard