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Mondiaux de biathlon: "Un côté excitant de défendre un titre", reconnaît Jacquelin champion de la poursuite

Tenant du titre de la poursuite à Anthloz-Anterselva. Emilien Jacquelin s'apprête ce vendredi à s'élancer sur le sprint des Mondiaux de Pokljuka en Slovénie, course déterminante pour le départ de la poursuite le lendemain. Le biathlète français attend avec impatience la confrontation avec le Norvégien Johannes Boe, leader de la Coupe du monde.

Vous êtes dans la peau de celui qui va défendre son titre sur la poursuite lors de ces Mondiaux. C’est une pression positive?

Je ne sais pas encore, je vais le découvrir en même temps que vous. C’est vrai qu’il y a un côté excitant de défendre un titre. Voilà ça me rappelle des bons souvenirs et bien sûr que j’ai envie de défendre ce titre et que j’aimerais le jouer. Avant cela, il va falloir faire un très bon sprint, bien sûr une bonne poursuite. Je ne ressens pas la pression particulièrement. Je pense du fait que c’est nouveau. Tout ce qui est nouveau finalement on s’en rend compte après avec du recul et non pas sur le moment.

Vous êtes tenant du titre pour la poursuite, vous avez le dossard doré, est-ce important pour vous?

C’est quelque chose qui vient d’être mis en place par la fédération internationale. Pour tout avouer, j’ai revu cette information il y a deux ou trois jours. Ce qui m’était totalement sorti de la tête. C’est vrai que je suis du genre à préférer les liserés de Champion du monde à un dossard couleur dorée mais je le porte volontiers et je le garderai chez moi avec plaisir.

Vous avez beaucoup dit en début de saison que vous aviez du mal à assumer votre nouveau statut. Là, vous arrivez sur les Mondiaux qui sont vraiment l’événement qui vous a exposé au grand public. Est-ce que cela va être simple de ne pas se rajouter encore une couche de pression sur cet événement précis?

Pour le moment je ne ressens pas cette pression-là. Je pense que j’aurais la sincérité de le dire si je la ressentais. C’est vrai que les Mondiaux m’ont fait découvrir pour beaucoup de personnes. Encore une fois ce sont des courses que j’affectionne tout particulièrement. Ce sont des courses d’un jour, c’est ma vision du sport. C’est une sorte de quitte ou double, comme je le dis souvent et c’est pour cela que je fais du sport. J’adore jouer, j’adore tenter quitte à perdre et c’est ça aussi les courses d’un jour. Il faut savoir tenter pour aller décrocher des médailles, parce que bien sur une quatrième place même si ça compte pour le classement général de la Coupe du monde, sur des Championnats du monde personne n’a envie d’être quatrième ou cinquième. On a tous envie d’être sur le podium et pour cela il faut se donner à 100%, en vouloir plus que les autres et mon état d’esprit est beaucoup plus proche des courses d’un jour que celui d’être performant sur toute une saison. Bien sûr, par la suite j’aimerais évoluer mais c’est un autre sujet. Pour l’instant je ne ressens pas de pression supplémentaire du fait que ce soit des Championnats du monde.

Lors du test à Prémanon, comment vous vous êtes senti et pourquoi nous n’avez pas fini?

Tout va bien, je n’ai pas fini tout simplement parce que je pense que vous l’avez vu sur l’ensemble des réseaux sociaux, il y a eu cette tempête de sable qui est arrivée sur l’ensemble du sud de la France qui est remontée sur le Jura. Dès l’échauffement de ce test, on parle bien de chrono test, je toussais un petit peu, cela me gênait un peu en tout cas. Durant le chrono j’ai eu des sensations au niveau des bronches qui n’était pas exceptionnelles. J’ai préféré ne pas forcer sur la machine et justement essayer de favoriser ma récupération et de mettre ma priorité sur ma santé, pas sur un chrono.

Justement la santé, votre dos qui vous avez fait souffrir sur les dernières étapes c’est de l’histoire ancienne désormais?

Non ce n’est pas une histoire ancienne, on va dire que c’est comme une rupture. Tu l’oublies, ça va mieux, mais tu l’as toujours quelque part en toi. Pour ma part j’ai toujours des douleurs au niveau du dos dès qu’on commence à me manipuler, dès qu’on essaye de s’attarder sur le sujet avec les kinés et le staff. Je ressens encore des douleurs lorsqu’on fait un long trajet en bus, par exemple comme ici pour venir jusqu’ici sur Pokljuka. Donc c’est toujours d’actualité mais la chance que j’ai maintenant c’est que grâce à tous les soins et au travail que j’ai pu faire ces dernières semaines, parce que j’ai mis l’accent sur ce travail de dos, je n’ai plus de douleurs en ski. C’est vraiment quelque chose de chouette parce que ce n’était pas du tout le cas sur les deux semaines d’Oberhof en janvier. J’avais de grosses douleurs qui, je ne vais pas dire qui m’empêchaient de performer, mais qui mentalement m’usaient. Aujourd’hui ça fait du bien de ne pas penser à son dos 24h sur 24.

Les problèmes physiques que vous avez eu de mise en route au début de saison peuvent être dus à un entraînement trop intense? On sait que Vincent Vittoz aime bien hausser le curseur. Vous pensez, sans dire que vous en avez fait trop, qu’il y a peut-être eu un trop plein?

Je pense qu’on en parlera à la fin de la saison lorsque l’on verra vraiment ce qu’on aura donné sur l’ensemble de cet hiver. Pour ma part, je me suis très bien préparé. J’avais l’impression d’être mieux que l’an dernier. En tout cas je parle seulement en mon nom, je trouve que le souci est d’autant plus mental que physique parce que mes temps de ski sont meilleurs que l’an dernier et surtout beaucoup plus réguliers. Cela montre bien que la préparation a été bonne. Parfois, il peut manquer de la fraicheur, physique ou mentale, donc bien sûr c’est peut-être lié à un entrainement qui a été intensif mais ça peut être dû aussi à cette année dernière qui a été incroyable et fructueuse. Peut-être qu’il me faut plus de temps pour digérer tout ça et pour retrouver la flamme qui m’animait l’an dernier. Mais en tout cas, je ne pense pas qu’on en ait trop fait non plus. Je pense qu’on a très bien travaillé. Cela reste du haut niveau, parfois ce sont des petits détails qui font la différence. On s’est entrainé sur Bessans à 1700m d’altitude au lieu d’être sur "Chouchen" qui est à 900m les deux dernières semaines avant le début de la Coupe du monde. Et ça, ce sont des détails pour le commun des mortels mais pour nous, cela peut faire des grosses différences parce que directement, notre organisme est plus usé avant le début de saison. Donc voilà cela peut avoir une incidence mais en tout cas on a fait ce qu’on a pu faire avec aussi toutes les règles sanitaires et les confinements qu’on a eu cette année.

Votre carabine est réparée? Tout va bien?

Impeccable! Elle est réparée, elle tire bien. Je ne me pose plus trop de question sur le matériel, donc c’est chouette. C’est plus frustrant sur le coup de casser sa carabine. Après, dès la semaine suivante elle est opérationnelle donc tout va bien.

C’est un circuit qui vous convient bien?

Je n’ai pas de très bons souvenirs sur ce circuit. L’an dernier, j’étais arrivé fatigué sur Pokljuka, c’était en troisième semaine de Coupe du monde en janvier. J’avais eu des sensations mauvaises sur les skis et mentalement j’étais très fatigué. Par expérience, j’ai aussi appris à ne pas me fixer de limites, c’est-à-dire à que l’an dernier dès le début de saison je me mettais des limites sur des individuels, sur des circuits très compliqués comme sur Ostersund ou sur Oberhof et finalement j’y ai performé. Donc voilà je pense cette année, avoir les capacités pour performer sur l’ensemble des circuits. Et oui, cette année il y aura des courses compliquées d’autant plus que le parcours à de plus gros dénivelés que les années précédentes et que les autres circuits. Donc cela va demander d’être endurant et surtout de très bien gérer son effort. On sait que des fois j’ai tendance à partir vite juste parce que je préfère tenter que de garder de l’énergie. Ça va être un mélange d’audace et d’expérience qui sera important pour moi si je veux performer ici.

Un mot sur la domination norvégienne surtout en début de saison qui était assez écrasante, cela a pu mettre un coup au moral, mettre une chape de plomb sur le groupe en général?

En tout cas pour moi ça n’a pas été un choc du tout. On connait les qualités d’un Johannes Boe, Tarjei Boe et d’un Johannes Dale aussi qui continuer d’évoluer dans la lancée de son hiver dernier. Il y a un nouveau qui vient d’arriver, Sturla Holm Laegreid qui est très très fort, qui a des statistiques de tirs qui sont assez impressionnantes pour son âge comme pour un athlète plus expérimenté. Ce sont des statistiques qui sont énormes et on l’a vu chez très peu de biathlètes. Donc bien sûr pendant le début de saison, quand on attaque sur Ostersund, on se rend compte qu’ils sont en forme, très bien. On arrive sur Hochfiltzen, ils ont eu du super matériel et là ils sont au top sur toutes les courses et on commence à se poser des questions. Est-ce qu’ils ont passé un cap ? On est moins en forme ? Toutes ces questions-là m’ont trotté dans la tête. Pour l’instant ils continuent leur démonstration. Qui sait peut-être que dès ces Championnats du monde ils seront beaucoup moins performants. On n’en sait rien. On verra bien ces deux prochaines semaines. Mais en tout cas je ne pense qu’il y ait de surprise. Les Norvégiens sont au ski de fond ce que les Brésiliens sont au football. C’est-à-dire que c’est une nation qui a ça dans le sang. C’est culturel, ils font du ski depuis leur plus jeune âge. En tout cas il n’y a rien de surprenant non plus à cette domination-là.

Que pensez-vous de l’annonce de Johannes Boe sur son changement total de carabine (les deux biathlètes ont désormais quasiment la même carabine, ndlr) en milieu de saison? Même quand on n’est pas biathlète, cela semble assez bizarre...

Oui et non. Oui cela peut paraitre bizarre quand on sait qu’un biathlète a besoin de se familiariser avec son arme pour être performant. Et non parce que ça reste un sport de tête où il faut être bien mentalement, être confiant en son matériel. Et si ce n’était pas le cas pour Johannes, même si sa moyenne de tir n’est pas catastrophique, loin de là, je pense que pour lui c’était très important de faire des changements pour se sentir bien, pour être le plus naturel possible. En tout cas, j’étais au courant depuis plusieurs semaines de ses changements. Je trouve ça audacieux. La chance sourit aux audacieux. Je pense qu’il saura très bien réussir dans ces mondiaux avec cette nouvelle carabine.

Votre frère a participé à la création de la nouvelle carabine de Johannes Boe. Vous avez eu une petite discussion a Oberhof avec Johannes, qu’est-ce que vous vous êtes dit à ce moment-là?

Je savais que Johannes allait changer de carabine parce que cela faisait quelques semaines qu’il me parlait de ma carabine, de détails techniques. On échangeait beaucoup au niveau du tir. C’était très chouette de partager ça avec Johannes parce qu’il n’y avait aucune animosité. Il n’y avait aucun duel franco-norvégien, on se disait les choses clairement, en se donnant des conseils, avec un regard extérieur sur ce que pouvait faire et c’était super intéressant. On parlait simplement de pièces ergonomiques qu’il a fait rajouter sur sa carabine. Ce qu’il voulait faire, ce qu’il voulait retrouver dans son tir. C’était vraiment un partage enrichissant des deux côtés je pense pour nous deux. Ce n’était que des bons mots.

Vous êtes-vous repassé ces derniers jours ce sprint contre Johannes Boe l’année dernière (lors des championnats du monde 2020 d’Anthloz-Anterselva)?

Ces derniers jours non. Après, lors du premier confinement je l’ai beaucoup fait. C’est vrai que j’avais besoin de me poser, de voir tout ce qu’il s’était passé. Donc ce sprint face à Johannes Boe, bien sûr que je l’ai revu. C’était un moment assez incroyable, assez particulier, un moment où l’adrénaline a pris le dessus sur le stress. Et finalement, lors de ce dernier tour et ce sprint final il a fallu mettre ce respect que j’ai pour lui de côté pour malheureusement oser lui passer devant et le confronter. Je ne l’ai pas revu dernièrement mais oui il reste dans un coin de la tête c’est certain.

Vous avez fait un tweet ce week-end pour faire part de votre étonnement de ne pas avoir subi plus de contrôles antidopage à l’approche de ces Mondiaux. Pourquoi êtes-vous étonné? Y-avait-il un sous-entendu? Qu’est-ce que vous vouliez faire passer comme message?

Non, il n’y avait vraiment aucun sous-entendu. Je vois les réactions à ce tweet et cela m’a plutôt étonné parce que lorsque j’ai tweeté, il n’y avait vraiment pas de sous-entendu derrière. C’était une réflexion que je me faisais de manière générale sur l’ensemble de la saison. Des contrôles hors courses je dis bien hors courses, c’est-à-dire hors contrôle après des performances où souvent le premier et l’ensemble du podium est testé. C’est vrai que l’ensemble des contrôles était beaucoup moins important que l’année précédente. Par exemple l’an dernier avant les mondiaux j’ai eu deux tests à la suite : le premier un mercredi soir, l’autre le jeudi matin donc à même pas 10 heures d’intervalle. C’était pour vous montrer que la lutte antidopage était bien présente et cette année c’est simplement un constat que je faisais qui ne prend en compte que mon ressenti. Je ne parle pas au nom d’autres athlètes. Mais voilà, finalement pour un champion du monde qui en plus l’an dernier avant les championnats n’avait jamais gagné, si je voulais vraiment lutter contre le dopage, et je ne dis pas que je suis suspicieux loin de là, je trouve ça étrange qu’il n’y ait pas eu plus de contrôle que cela en tout cas pour moi. Sur l’ensemble de la saison, on en a parlé avec d’autres gars de l’équipe, on s’est fait très peu contrôlés en dehors des courses. Donc il n’y a pas de sous-entendu. C’était vraiment juste quelque chose qui me semblait bon de partager parce qu’il faut toujours lutter, malgré l’épidémie je comprends aussi que pour la lutte antidopage c’est compliqué mais je pense qu’on ne doit pas s’arrêter à cela.

Le tweet arrive un peu après le rapport de la commission de l’IBU (International Biathlon Union) sur notamment les pratiques de l’ancien président (Anders Besseberg) vis-à-vis du dopage de la Russie. Quelle est votre opinion sur ce rapport, avez-vous la sensation qu’il y a désormais une volonté aujourd’hui à la fédération internationale de profondément faire évoluer les choses?

Tout d’abord, je n’ai pas lu l’ensemble du dossier. Je n’ai lu que les grandes lignes. Je pense qu’aujourd’hui l’IBU fait tout pour se racheter et faire évoluer les choses. Je pense que la lutte (contre le dopage ndlr) est d’autant plus présente aujourd’hui. L’époque Besseberg finalement c’était une époque où j’étais encore sur le circuit inférieur, où je n’étais pas encore en Coupe du monde, et donc cela me semblait très lointain pour moi. Je ne m’en préoccupais pas forcément. Après, sur la question du dopage, je suis toujours pour la présomption d’innocence et la rédemption, plutôt que directement dire que telle personne est dopée. Je pense sincèrement que L’IBU fait tout pour aller dans le bon sens. Alors malheureusement il y a ce tweet, comme je disais et en ce moment il y a beaucoup moins de contrôles antidopage. De ce que j’ai pu comprendre, ce serait surement lié au aussi aux règles sanitaires où il est plus compliqué pour les préleveurs de venir dans plein d’hôtels différents pour faire des contrôles antidopage. Alors bien sûr c’est quelque chose que je peux comprendre, priorité à la santé globale d’abord mais après voilà, la lutte antidopage doit quand même continuer. Donc s’il faut faire des petits tweets pour rappeler ça, il n’y a pas de soucis.

On s’habitue au huis clos? Qu’est-ce que cela change?

Malheureusement oui. Petit à petit on s’y fait mais on ne ressent pas la même passion. Pour ma part je fais aussi du sport de haut niveau pour vivre des émotions fortes. Pour en procurer bien sûr aussi mais surtout pour les vivre et malheureusement quand on est à huis clos on ne les vit pas. Cela reste des chronos avec bien sûr un niveau supérieur que si je devais faire un chrono sur le plateau du Vercors. Mais en tout cas dans l’état esprit c’est très dur de ressentir l’excitation et tout ce qu’il y a autour d’une course de biathlon avec ce public, cette pression. Pour ma part cela me manque énormément.

Emilien, quel est le scénario d’une course idéale?

Ça serait une poursuite parce que j’aimerais rejouer mon titre. Où, après le dernier tir je me retrouve encore avec Johannes. Après avoir l’an dernier joué au chat et à la souris, après cette année sur le relais d’Antholtz où il a décidé de mener tout le dernier tour vraiment très fort et j’ai réussi à tenir. J’aimerais avoir une sorte de sur-place, de duel comme on peut le voir en vélo. J’aimerais bien voir ce que cela donne. Ça, c’est dans mes rêves les plus fous mais d’ici là, il faut faire un super sprint, une très belle poursuite et après on verra.

Propos recueillis par Julien Richard