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Wimbledon: la première victime de Roger Federer sur le circuit se confie

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Retraité depuis 2004, Julien Boutter a assisté à l'éclosion d'une légende sur le circuit: Roger Federer. Avant le huitième de finale du Suisse face à Grigor Dimitrov, l'actuel directeur du Moselle Open a accepté d'évoquer l'évolution du jeu de Federer et son retour au premier plan.

Julien Boutter, quelle impression vous a laissé Federer lors de votre première rencontre, à Grenoble en 1999 ?

C’était déjà un gamin talentueux, mais aussi très énervé, très colérique. A Milan (finale du tournoi, en janvier 2001) c’est une toute autre personne que j’ai rencontré, surtout en terme de comportement. Il était transfiguré. A l’époque on disait déjà de lui qu’il serait le successeur de Pete Sampras, il a passé un cap émotionnel du jour au lendemain.

Gardez-vous un souvenir impérissable de cette finale à Milan ? Lui, qui a une excellente mémoire, doit vous en parler, lorsque vous le croisez.

Quand on se croise oui, mais bizarrement, il parle presque plus du match à Grenoble (rires). En plus à Milan, c’était un match assez cocasse avec des revirements de situation. Moi, c’était ma première finale, lui, je crois que c’était la deuxième, il avait perdu la première. C’était un moment assez particulier.

Avoir été le premier homme à perdre en finale contre lui, avec le recul, cela relève-t-il de l’anecdote ? Quand on est sportif, on a envie de gagner, ce n’est pas forcément resté parce que c’était Roger Federer en face, si ?

Non, après c’est un souvenir parce que pour moi, c’était la première finale. Comme je suis arrivé à ce stade de la compétition sur le tard, c’était inenvisageable. C’était un match assez chaud, nous étions deux attaquants, donc beaucoup de revirements de situation. Il y avait eu un fait de match un peu particulier dans cette finale. Au début du troisième (c’était Lars Graf sur la chaise), l‘arbitre devait donner le service à Roger Federer comme j'avais débuté le jeu décisif de la deuxième manche au service, j’ai finalement servi. Il s’est trompé... C’est un match, quand on se croise, qui est riche en anecdotes.

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Boutter: "Il est revenu aux sources de son jeu"

En tant qu’attaquant, vous avez toujours eu des affinités particulières avec le jeu de Federer. Qu’est ce qui vous a le plus marqué dans son évolution en tant que joueur ?

Moi, ce qui m’impressionne, c’est que c’était un des rares joueurs à être capable de prendre la balle très tôt, d’être très offensif. Passées les années 2002-2003, même s’il restait un attaquant, il a pris l’option de rester un peu plus dans des schémas de jeu de fond de court.

Notamment à Roland-Garros ...

Oui, je ne sais pas à quoi c’est lié, alors qu’il a joué Nadal de façon très offensive par moments. On se rappelle même d’un match à Roland-Garros où il mène 6-1, 1-0 avec break (Finale de Roland-Garros, édition 2006). Après il s’est arrêté. Quand il l’a battu à Hambourg (2-6, 6-2, 6-0 en 2007), il était très offensif aussi, même si les conditions de terre étaient plus favorable pour lui. Là, de nouveau, il vient, il rentre tôt, il recouvre, il gagne du temps. Il ne faut pas oublier que le tennis est un sport d’opposition et que lui, il a les qualités pour prendre tôt, pour jouer beaucoup plus que les autres en demi-volée. Ce changement un petit peu tactique, revenir aux sources finalement, puisque c’était comme cela qu’il pouvait jouer avant, lui fait économiser de l’énergie et lui donne des situations où il est le décideur. Alors, d’accord, il fait plus de fautes, peut-être, mais il a plus de points gratuits. Et puis il met ses adversaires beaucoup plus dans l’urgence, ces nouveaux joueurs qui aiment bien frapper deux, trois, quatres, cinq, dix frappes, meilleurs ils sont. Le fait de les interdire de jouer, ça les déstabilise aussi. C’est lui qui impose ces rythmes. Ça reste une énigme pour moi. Pourquoi, dès le début, n’a-t-il pas poursuivi sur cette dynamique ?

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Boutter: "Cette mémoire du tennis"

N’est-ce pas une question d’ego finalement ? Ne s’est-il pas dit qu’il parviendrait un jour à battre Rafael Nadal dans sa propre filière, dans son jardin ?

Oui, peu-être. Après, ce qu’il faut savoir, c’est que quand on a du temps et qu’on peut frapper de plus loin, c’est plus confortable aussi. Ce qui se fait à l’heure actuelle, c’est se mettre soi-même en urgence. Si j’ai du temps, je m’enlève du temps pour prendre la balle plus tôt. Alors, évidemment, ça demande des facultés d’organisation et de concentration qui sont beaucoup plus importantes, mais en terme de gestion, il gère plus ses jeux de services comme ça. Cela lui donne la liberté de tenter sur les jeux de retour. Automatiquement, ça met beaucoup plus de pression sur les adversaires parce qu’ils savent très bien qu’en prenant tôt, il y a bien deux trois jeux par set où il va être très menaçant. Dans l’opposition, c’est capital.

Une anecdote avec le plus grand joueur de tous les temps ?

Une fois avec l’équipe du Moselle Open (Tournoi ATP 250, dont Julien Boutter est le directeur) nous étions allés à Rotterdam pour voir le tournoi, et puis nous l’avons croisé. Point par point, il avait retracé certains moments de nos confrontations avec les gars de l’équipe. Et pourtant à l’époque, il devait être 100e mondial, lorsque nous avons joué l’un contre l’autre à Grenoble. Il a cette mémoire du tennis. Dans les player’s lounge, on se retrouvait parfois, et il regardait les matches comme un fan. Il a ce côté hyper passionné et une connaissance du jeu, des adversaires, qui assez incroyable, je dois dire. J’ai rarement vu ça chez d’autres joueurs.

Propos recueillis par Quentin Migliarini

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Roger Federer

QM