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Vendée Globe: l'admiration de Jourdain pour Bestaven, "il s'est créé son histoire"

Yannick Bestaven (Maître Coq IV) navigue toujours en tête du Vendée Globe à la sortie du mythique cap Horn. Roland Jourdain raconte à RMC Sport cette alchimie qui existe entre le bateau, qu'il connait bien puisqu'il fut le sien, et l’homme, dont il s’est beaucoup rapproché ces dernières années.

Roland Jourdain, Yannick Bestaven a franchi le cap Horn. Peut-on dire qu’il est bien parti pour l’emporter, sachant qu’il reste quand même un bon tiers du parcours à accomplir ?

(Rires) C’est exactement ça, tant que la ligne d’arrivée n’est pas franchie... On croise les doigts, on est tous super heureux pour lui pour commencer. Parce que ce n'était pas forcément le plan, d’être en tête. Il faut engranger les bonnes nouvelles, mais bon, il faut aussi rester super vigilant. Le bateau est en bon état, je pense qu’il est moins dégradé que pas mal d’autres bateaux. C’est une bonne nouvelle, mais il peut se passer tellement de choses...Il vaut mieux être riche et bien portant que pauvre et malade. C’est mieux d’être là que derrière, mais on va rester super prudent.

Chacun va pouvoir vérifier l’état de son bateau et du matériel, la course va-t-elle devenir tactique ?

De ce qu’on arrive à savoir, c’est qu’il y a déjà certains bateaux qui déclarent leurs pannes, leurs problèmes, d’autres qui les testent beaucoup plus, donc on va voir, au fur et à mesure, le potentiel de chaque bateau. Pour le poursuivant le plus dangereux, Charlie Dalin, on sait, a priori, qu’il ne peut pas se servir d’un foil d’un côté, le foil bâbord. On sait qu’il est handicapé de ce côté-là. Est-ce qu’il a d’autres soucis ? On ne sait pas trop. Pour les autres, c’est pareil. Ensuite, il y a les aléas météorologiques. Parce que c’est compliqué. L’anticyclone de Sainte-Hélène, le fameux, qui les a déjà ralentis à la descente dans l’Atlantique, ils vont le recroiser celui-là. Les centres anticycloniques ne sont pas très simples. Donc ils peuvent faire un coup double, les deux premiers, en réussissant à passer, et puis que ça bloque derrière pour les autres. L’inverse pourrait également se produire avec un retour des autres dans les quatre ou cinq prochains jours. Tout ça est à prendre avec beaucoup de pincettes.

Le groupe de poursuivants se rapproche de Charlie Dalin, qui va devoir regarder dans le rétroviseur. Cela peut-il profiter à Yannick Bestaven ?

Je ne suis pas à 100% dessus, mais hier soir, je regardais la route de Charlie. Elle était plus à l’est que celle de Yannick, potentiellement, ce qui sur le court terme était pas mal. Mais au final, c’est un peu piégeux. On sait en général que l’avenir vient de l’est, parce qu’il vaut mieux aborder les vents de l’anticyclone de Sainte Hélène au large, pour avoir un meilleur angle. Près de la côte, c’est compliqué, vous trouverez toujours des endroits piégeux du côté de l’Argentine. Après, tout ce qu’on dit là, assis, tranquille sur notre canapé, c’est toujours plus facile.

Cela fait près d’un mois que Yannick Bestaven fait la course en tête avec votre bateau. On peut dire qu’il a eu le nez creux en le rachetant, non ?

(Rires) Il a eu le nez creux. En tous les cas, c'était un plaisir de collaborer avec lui, parce qu’il avait les idées très claires dès le départ. Il avait l’opportunité de vendre son ancien bateau et d’accéder à un bateau qui pouvait monter potentiellement sur le podium. Disons que c’était un choix culotté de sa part, aussi, parce qu’il a un joli sponsor avec Maître Coq, mais il n’a pas le budget des Formule 1. Il était clair dans sa tête, dans le sens où il voulait un bateau bien préparé, ne pas se prendre le choux à l’améliorer dans l’augmentation de petits pourcentages de performance. Et dans ce cadre-là, je l’ai trouvé super clair. On s’est bien entendu. Et puis ce qui l’intéressait Yannick, en plus du bateau, qui était bon, c’est qu’il y avait une équipe qui le connaissait. Le deal a été de collaborer ensemble. On a mis le bateau à l’eau, on est partis au Portugal, à Cascais aux mois de février et mars. On a pu plus facilement se faire une préparation et prendre le bateau en main, dans des conditions moins difficiles que la Bretagne en hiver. Et ça a continué comme ça jusqu’à aujourd’hui, où on a des gens de notre équipe, Kaïros, qui travaillent à temps plein avec lui. Il a été super chouette. Je trouve qu’en plus, cette année, dans sa préparation, il a vraiment pris confiance dans le bateau. Il ne s’est pas pris la tête. Parce que, quand on fait les entraînements, et qu’on navigue dans les petits parcours, évidemment, on a des boutons qui nous poussent quand on voit les plus grands foils qui nous dépassent, à deux nœuds ou trois nœuds de plus. Mais ramener au Vendée Globe, et c’est ce qui est en train de se passer, c’est pas mal d’être polyvalent. Le pourcentage de vitesse qu’on gagne avec des améliorations technologiques, l’immobilisation du bateau à terre et toutes les contraintes font qu’on navigue moins. Et par contre, c’est le bonhomme qui est le curseur du potentiel du bateau.

Il a investi toute son énergie dans la prise en main du bateau ? En quoi a-t-elle consisté précisément, cette préparation ?

Quand il a pris en main le bateau l’année dernière, il me disait tout de suite: 'alors, qu’est-ce qu’on pourrait améliorer ?' Je lui ai dit: 'écoute, mon conseil, c’est que tu vives le bateau pleinement, que tu navigues beaucoup.' À chaque fois qu’on reprend le bateau d’un autre, c’est comme quand on achète une maison, on a envie de l'aménager différemment. Et en fait, une fois qu’on est posé dans la maison, on finit par se dire que c’est très bien comme ça. C'est pareil pour un bateau. Et donc, Yannick a pris cette optique-là, de naviguer, de prendre à sa main, de s’habituer, à la performance, à gérer ses manœuvres au mieux. Donc de ne pas casser le petit détail qui va mettre un grain de sable dans l’engrenage et entraîner un gros souci. Bref, prendre la mesure de la chose. Cette année, il a aussi, dans le cadre de ses arbitrages budgétaires, finalement gardé l’ancienne voile du bateau, alors qu’il voulait en acheter une nouvelle, pour investir sur un préparateur mental.

Était-ce une volonté de sa part, influencée par un proche ?

C’est sans doute un travail qu'ils ont effectué à plusieurs. Parce que son adjoint, son directeur de structure, Jean-Marie Dauris, est un vieux copain à lui, ils ont beaucoup navigué ensemble depuis qu’ils sont petits. C’est peut-être quelque chose qu’ils ont analysé. Mais je crois que c’est Yannick qui a été chercher quelque chose au fond de lui, pour identifier ses points forts et ses points faibles. Je pense que dans tout ce qu’il a glané autour de lui, tout ce qu’on a pu se raconter, il a fait l’analyse au fond de lui que le potentiel du bonhomme, c’était ça qui pouvait faire la différence. Et qu’il avait peut-être quelque chose à améliorer dans ce sens-là. J’ai trouvé ça chouette d’arbitrer entre une voile qui, certes, peut vous faire gagner 3-4% de potentiel en plus par moment, et puis la force en soi qui fait que là, c’est 30-40% qu’on peut gagner quand on est en pleine forme.

Pensez-vous que cela ait pu lui servir dans les conditions musclées qu’il a pu rencontrer ces dernières semaines ?

Sûrement. Je pense que oui parce que, franchement, il nous épate tous. On était tous, lui le premier, à se dire que finir dans les cinq premiers serait formidable. Quand il a mis l’accélérateur dans l’océan Indien pour quitter le deuxième groupe et rejoindre Charlie Dalin et Thomas Ruyant, c’était là qu’il fallait appuyer. C’était un moment difficile pour tout le monde parce qu’ils en ont quand même bavé, c’était usant. Pour une meilleure vigilance ou un coup de boost qu’il a mis pendant quelques heures, il a encaissé les dividendes. Et ça, ça tient vraiment au mental. Avec, je pense aussi, tout ce côté travail d’équipe qu’il y a eu autour. Il y a non seulement l’énergie de cette équipe, mais ça percute en plus quand, techniquement, il y a un doute ou un problème. Du coup, Yannick, comme le bateau allait bien, comme il sent du monde derrière lui, comme il est fort dans sa tête, ça lui a permis de mettre l’accélérateur. Si tout ça, ça peut amener une petite étoile supplémentaire… C’est toujours pareil, c’est la spirale vertueuse, c’est toujours comme ça, ça demande le petit coup de chance. Bon, malheureusement, Thomas Ruyant a rempli son bateau d’eau. Du coup, les options étaient un peu plus hasardeuses après. Pour Charlie, je pense qu’il doit y avoir d’autres petits soucis, dont il ne parle pas forcément.

La Transat que vous aviez disputée tous les deux s’est-elle aussi inscrite dans la préparation du Vendée Globe ?

Oui, carrément. Et même là, Yannick m’avait épaté sur ce coup là. On savait que le bateau n’avait pas le potentiel sur un parcours Jacques Vabre avec ses petits foils, face à d’autres bateaux. C’était compliqué. On s’était dit qu’on visait le podium ou rien. Et en fait, il y a eu cette fameuse option où c’était très incertain jusqu’après le départ, sur une option sud ou une option ouest. En fait, dans la nuit du dimanche au lundi, ça a commencé à pencher vers l’option sud qui voulait dire longer les côtes africaines. Et sinon, l’option ouest revenait à affronter du mauvais temps, passer le front, et redescendre après. L’option était plus risquée, mais j’ai trouvé ça super. A bord, on est deux, mais le patron c’est le skipper. On partage les analyses, mais c’est le patron qui prend la décision. On a décidé l’option ouest, pour le fun, mais Yannick était aussi là dans le cadre de la préparation Vendée. Au moins on va prendre une baston ensemble et ce sera toujours ça de rayé sur la liste des choses à faire. C'était courageux vis-à-vis de la pression du sponsor, qui pouvait exister. J’ai trouvé ça vraiment très chouette de sa part. Il était clair dans sa préparation et ses objectifs.

Beaucoup de liens s’étaient créés entre vous dans l’adversité, la Transat a-t-elle permis de vous rapprocher, sur le plan humain ?

Ah ben… oui, énormément ! La Transat en particulier, oui, mais même l’année qu’on a passée ensemble, l’année dernière. Yannick, je le connaissais depuis longtemps. Ce n’était pas un ami proche parce qu’on se voyait surtout sur les courses. J’avais bien aimé Yannick et on s’était bien apprécié humainement parce que, il me l’a rappelé l’année dernière, quand il a mis au point les premiers hydrogénérateurs Watt&Sea, qui sont quasiment sur tous les bateaux, on avait été les premiers à accepter de faire l’essai. C’était en 2008, je crois. Et à l’époque, j’avais trouvé ça super de la part de ce gars-là qui avait une vision, pas égocentrée et mono compétition. C’était un ingénieur qui se remuait pour chercher des solutions, moins impactantes, plus renouvelables. J’avais trouvé ça chouette. Et déjà, ça nous avait rapprochés. Après, on se voyait relativement peu. Quand on s’est retrouvé, qu’il nous a appelé fin 2018, pour le bateau, franchement, la façon dont ça s’est passé, il y a eu une confiance mutuelle entre les deux équipes, en particulier avec nous. 

A-t-on des amis, dans le milieu de la voile ? 

Non, assez peu. C’est globalement un milieu assez sain, je pense. Mais bon, ce n’est pas pour autant qu’on part en week-end ensemble. Non, pas du tout. En revanche, Yannick, effectivement, ça va un peu au-delà de ça, je suis d’accord. Et ça n’arrive pas à tous les coups (sourire). Yannick, je pense que dans cinq ans, dans six ans, dans dix ans, quand on passe à la Rochelle, ou quand il passe ici, il vient dormir à la maison et réciproquement. Même si on est dans d’autres univers. 

Qu’est-ce qui vous rapproche en dehors de la voile ? Qu’est-ce qui fait que ça a fonctionné entre vous deux ?

J’aime bien ses racines, son côté du sud ouest. Moi je suis plutôt du nord ouest. Ce côté du Bassin d’Arcachon, les petites histoires, tout son parcours. Parce que, si je n’ai pas trop été sur les bancs de l’école, lui, il a quand même fait son école d’ingénieur. Il est parti à l’aventure sur différents trucs, il s’est créé son histoire. Il y a un côté self-made man qui est sympa. Il a le côté sud très convivial, sa tribu, ses potes, ce qui donne une ambiance chaleureuse dans tout ce qu’il fait. Et ça lui plaisait aussi de trouver une équipe conviviale, parce que j’aime aussi travailler dans la bonne humeur. Cela lui permettait de faire un petit pas de plus dans la préparation professionnelle, plus cadrée. C’est plein de petites choses comme ça qui font qu’on s’entend bien.

dossier :

Vendée Globe

Quentin Migliarini (QMigliarini)