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Athlétisme: Le journaliste qui a sorti l’affaire explique les dessous des soupçons sur Amdouni

Forfait pour les Mondiaux de Doha (Qatar), où il devait s’aligner sur le marathon, le Français Morhad Amdouni, champion d'Europe du 10.000m, est soupçonné de dopage par la chaîne de télévision allemande ARD. Hajo Seppelt, grand connaisseur de l’antidopage et l’un des journalistes d’investigation qui ont sorti l’affaire ce jeudi, a accepté de répondre à nos questions pour nous en dire plus sur cette enquête.

Son nom ne dira rien au grand public. Mais pour les sportifs qui franchissent la ligne jaune du dopage, il est une crainte réelle. Spécialisé dans le dopage et la corruption dans le sport, Hajo Seppelt est l’un des quatre journalistes d’investigation de la chaîne ARD qui ont révélé les soupçons de dopage autour de l’athlète français Morhad Amdouni. Et l’homme n’est pas n’importe qui dans le milieu de l’antidopage puisqu’il est notamment l’une des personnes à l’origine de l’affaire qui a éclaboussé tout le sport russe ces dernières années.

Du très, très sérieux, quoi. On peut donc tout de suite balayer l’argument de ceux qui remettraient en cause la crédibilité de la source. "On ne diffuse que des informations pour lesquelles le niveau de preuves est tellement évident qu’on peut tirer des conclusions, et c’est ce qu’on a fait dans cette affaire", confirme le journaliste allemand. 

"Il faut bien rappeler que ce sont que des suspicions"

Alors que l’Agence française de lutte contre le dopage (AFLD) a annoncé être "parfaitement au courant" des "soupçons et allégations" entourant le champion d’Europe 2018 du 10.000 mètres, qui s’est lui-même défendu en parlant à l’AFP, Hajo Seppelt a accepté de répondre aux questions de RMC Sport pour mieux comprendre les dessous de cette affaire. Il faut déjà savoir que Amdouni n’est pas la cible unique des investigations des journalistes de de la chaîne ARD.

Leur enquête, disponible en vidéo sur la toile, se concentre plus globalement sur la culture du dopage développée au Maroc, un pays qui a souvent été dans le viseur des autorités pour son peu d’action sur ce plan et ses lieux d’entraînement retirés à la réputation sulfureuse comme Ifrane, à l’image de l’affaire Clémence Calvin ces derniers mois en France. "On savait que beaucoup d’athlètes s’entraînaient à Ifrane, par exemple, et pas seulement des Marocains mais des athlètes européens et particulièrement de France", explique Hajo Seppelt. 

"Il y a tellement d’indices, tellement de choses bizarres..."

Le cas Morhad Amdouni découle de cette enquête. "Il faut bien rappeler que ce sont que des suspicions, pas un cas de dopage avéré", démarre le journaliste. Et de poursuivre tout de suite : "Mais il y a tellement d’indices, tellement de choses bizarres qui se sont passées avec notamment ces communications WhatsApp..." La chaîne ARD fait état de messages dans lesquels un fournisseur de produits dopants réclame à l’athlète français un paiement pour de l'EPO et de l'hormone de croissance. La chaîne détient par ailleurs un message envoyé "par l'entourage d'Amdouni" à son informateur dans lequel ce dernier est implicitement menacé de mort pour avoir parlé aux journalistes. Et liste un certain nombre de comportements "étranges" qui font selon elle du coureur un profil "potentiel" de dopé.

A commencer par son forfait de dernière minute pour les Mondiaux. "Quand on a demandé une interview à la Fédération française à Doha, ça a pris très peu de temps à Amdouni pour décider de ne pas participer aux Mondiaux en expliquant qu’il n’était pas remis à 100% d’une blessure, raconte Hajo Seppelt. Cela soulève beaucoup de questions, cela vous fait vous demander ce qui se passe vraiment dans cette affaire." L’enchaînement des événements laisse bien la place au doute sur la réelle motivation de son forfait de dernière minute pour les Mondiaux, où il devait prendre part au marathon. 

"Je sais grâce à des sources que ma photo de profil WhatsApp circulait entre des gens de l’entourage d'Amdouni" 

La peur des questions de l’équipe ARD? "Si on regarde comment tout s’est passé, c’est au moins possible que cela ait été une des raisons de son retrait. Je sais grâce à des sources que ma photo de profil WhatsApp circulait entre des gens de l’entourage d'Amdouni, révèle Hajo Seppelt. Ils savaient qu’on enquêtait sur cette affaire et cela ne faisait aucun sens pour nous de ne pas l’interroger. On a fait des demandes d’interview officielles à la Fédération pour différents athlètes, dont Amdouni. Mais ça ne lui a pas pris longtemps après notre demande pour se retirer. Quand on regarde ça avec du recul, on a un fort sentiment qu’il a pu vouloir éviter nos questions." 

Pas du genre à abandonner, les enquêteurs de la chaîne ARD ont traqué l’intéressé jusque dans... sa cage d’escalier parisienne. "Il n’y a rien", a alors répété Amdouni.

"On lui a envoyé seize questions mais il n’a même pas répondu à une seule précisément" 

Les journalistes lui ont ensuite envoyé un questionnaire mais sans vraiment plus de réussite. "Je ne comprends pas pourquoi il n’a pas saisi la chance, s’il le peut, pour absolument nier toutes les allégations à son encontre, s’interroge notre témoin. On lui a envoyé un questionnaire composé de seize questions. Mais il n’a même pas répondu à une seule question précisément. Ça fait s’interroger." Tout comme son rythme d’activité. Alors qu’il avait par exemple disputé douze courses en 2016 selon l’IAAF, il ne sort plus que trois fois par an depuis. Pour des grands résultats, à l’image de son 2h09’14’’ au dernier marathon de Paris en avril, septième performance française de l’histoire pour sa première sur la discipline. 

"Aux autorités françaises de décider si elles commencent à enquêter ou pas"

Moins de compétitions mais plus de succès, un combo qui alerte les autorités. "Pour les enquêteurs de l’antidopage, c’est un drapeau rouge, un paramètre suspicieux, explique Hajo Seppelt, grand connaisseur de l’antidopage et de ses rouages. C’est typique et c’est un signal d’alarme pour aller enquêter sur ces gars. C’est souvent ce qui arrive. Une agence antidopage dit qu’elle voit un comportement inhabituel d’un athlète, ou de nombreux changements de localisation dans le système ADAMS, ce qui est également typique et évident, selon mon opinion, d’une idée de possible triche. C’est le modèle pour Amdouni donc ça faisait sens pour nous d’enquêter. Mais une nouvelle fois, on ne parle que de suspicion. Chacun peut tirer ses propres conclusions sur cette affaire."

Les autorités françaises la pousseront-elle jusqu’à ouvrir une enquête? "Je n’en ai aucune idée, répond le journaliste allemand. Je sais que la police française est intéressée par cette affaire, en tout cas c’est ce que j’ai entendu. Cela ne veut pas dire que je sois au courant d’une quelconque procédure qui aurait été ouverte. C’est maintenant à eux de décider s’ils commencent à enquêter ou pas." 

Hajo Seppelt, lui, confirme que les investigations de son équipe n’ont pas mis en lumière un autre cas d’athlète français(e) qui méritait de s’y attarder: "Nous n’avons pas vraiment eu de vrais détails ou de vraies informations sur d’autres athlètes. Et si nous n’avons pas ça, nous ne diffusons pas. Je ne peux pas faire de commentaires sur d’autres cas."

"Un très bon exemple de ce qui peut se passer dans un pays où un système antidopage n’est pas installé de la bonne façon"

Il peut plus facilement évoquer la lutte antidopage globale et le rôle d’un pays comme le Maroc, point de départ de l’enquête qui a mené à Amdouni. "C’est un très bon exemple de ce qui peut se passer dans un pays où un système antidopage n’est pas installé de la bonne façon, où il n’y a pas de contrôles antidopage réguliers, où vous pouvez vous entraîner dans des endroits retirés sans être inquiétés par les contrôles. Je comprends qu’il est difficile pour ces petites unités d’enquêter dans tous les pays du monde. Mais ce que je pense qui doit être géré de façon beaucoup plus forte, c’est la façon dont l’Agence mondiale antidopage gère ce genre d’affaires. Il y a plusieurs possibilités, basées sur le code de l’AMA, pour punir ces pays."

"Seule la pression sur les pays ou les entités aide à régler les problèmes ou à améliorer la situation"

Et de compléter: "Si un pays ne répond pas aux questions, qu’ils ne suivent pas les dossiers, qu’ils ont un programme antidopage faible, il y a un fort effet de levier possible pour que l’AMA puisse faire quelque chose. Le nouveau code de l’AMA permet à l’AMA de recommander la suspension d’un pays, par exemple. Cela aiderait car mon opinion, après toutes ces années à enquêter sur le dopage dans le sport, est que seule la pression sur les pays ou les entités aide à régler les problèmes ou à améliorer la situation. Si vous dites juste aux gens: 'Faites-le s’il-vous-plaît', ils ne le feront jamais. L’AMA est un peu plus performante qu’avant dans certains pays mais mon opinion générale est qu’ils sont toujours trop hésitants à utiliser les propres armes qu’ils ont dans leur code."

Alexandre HERBINET (@LexaB)