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Comment réussir sa séance de tirs au but

La France rentre enfin de plain-pied dans les phases finales de son Mondial, contre le Brésil ce dimanche au Havre (21h). Mais si elle veut aller le plus loin possible, voire remporter la compétition, l’équipe de Corinne Diacre va devoir hausser son niveau de jeu et surtout réussir de potentielles séances de tirs au but, symboles des matchs à élimination directe. Mais existe-t-il des solutions scientifiques pour performer à tous les coups?

Il faut éviter le cataclysme de 2015, lors du Mondial canadien, où les filles de Philippe Bergeroo, à l’époque, s’étaient faites sortir aux tirs au but par l’Allemagne dès les quarts de finale, malgré un statut de favori et un match totalement maîtrisé.

Pour la Coupe du monde 2019, jouée à domicile, devant leur public, les joueuses de l’équipe de France doivent prendre toutes les précautions. Si elles veulent soulever le titre, le 7 juillet prochain, à Lyon, il va falloir maximiser ses chances, et aussi en vue de potentielles séances de tirs au but.

Heureusement pour elles, et pour tous les aficionados du football, il existe une littérature scientifique importante et conséquente sur la science des penalties et des tirs au but. Cela fait plusieurs années que de nombreux universitaires européens et américains ont tenté de trouver des pistes pour réussir à tous les coups sa séance.

Revue d’effectif.

Pour réussir ses tirs, il faut s'entraîner

C’est une légende bien ancrée dans l’esprit des coachs, s’entraîner aux tirs au but ne servirait à rien. Qu’il s’agisse de Didier Deschamps, qui avait interdit, lors de l’Euro 2016, aux Bleus de répéter une séance, ou de Johan Cruyff, jugeant "inutile et inefficace" de se préparer, tout le monde considère cela comme absurde.

En 2006, Raymond Domenech était même allé beaucoup plus loin et avait stoppé net l’échauffement de David Trezeguet, la veille de la finale contre l’Italie, au Mondial allemand, après que ce dernier ait réussi sa première frappe: "Tu t’arrêtes là, tu le tires comme ça demain".

Et Trezeguet, 24 heures plus tard, rata sa frappe face à Buffon…

Pourtant, les chiffres affirment bel et bien qu’il faut s’entraîner. L’économiste Ignacio Palacios-Huerta, auteur du livre 'L’économie expliquée par le foot', a démontré qu’un entraînement régulier aux penalties, voire une reconstitution parfaite d’une séance, permettait d’augmenter les chances de réussite et de réduire la peur et la crainte d’un tel moment.

"Statistiquement, toutes choses égales par ailleurs, en bloquant la force et les compétences des tireurs et des gardiens, les joueurs qui s’entraînent affichent un niveau d’expérience plus élevé que les autres. […] Il est possible de contrôler et de maîtriser ses émotions et ses peurs. […] Pour réussir son penalty, pas la peine de boire du maté, il faut juste s’entraîner, et au moins 150 fois dans l’année."

Bien choisir ses tireurs

Dans son livre 'Onze mètres', devenu depuis quelques années, une référence en matière de science du penalty, le journaliste anglais Ben Lyttleton précise que le choix des tireurs est primordial dans la réussite future de la séance.

Si le match ne s’est pas conclu sur un score vierge, il faut impérativement sélectionner le ou les buteurs pour la séance de tirs au but. "Globalement, la chance de transformer un penalty (ou un tir au but) est de 70% en moyenne. Mais lorsque le joueur a déjà marqué en cours de match, qu’il a donc un niveau de confiance plus élevé, la chance passe à 89%."

Le seul véritable facteur qui augmente la probabilité de marquer, c’est d’avoir déjà marqué.

Ne pas prendre le capitaine

En analysant 519 tirs au but entre 1990 et 2010, sur les coupes nationales des championnats du 'big five', en Coupes d’Europe et lors des grandes compétitions internationales, Ben Lyttleton accompagné de son complice James W. Grayson, responsable statistique chez Infostrada, ont montré que les capitaines avaient tendance à plus rater leur tir.

"Lors d’une séance de tirs au but, les non-capitaines présentent un meilleur résultat, avec un taux de succès de 73%, contre 71,4% pour les capitaines", affirment-ils.

Ces derniers se mettraient un tel impératif, une telle obligation de résultat – car en tant que capitaines, ils ont le devoir de réussir leur geste – que les niveaux de conversion baissent terriblement.

Remporter le toss et commencer la séance

L’économiste Ignacio Palacios-Huerta a épluché 1.001 séances de tirs au but, soit 10.431 penaltys tirés entre 1970 et 2013, lors des compétitions internationales (Coupes du monde, Coupes d’Europe, Copa America, Gold Cup, Ligue des Champions, coupe de l’UEFA, Europa League) et lors des coupes nationales de trois grands championnats européens (Espagne, Angleterre et Allemagne).

Conclusion: l’équipe qui tire en premier gagne dans 60% des cas.

Cela s’explique par la pression du résultat et la peur du terrain. Il y a un facteur psychologique, le fait de tirer en premier ou en dernier va impacter les performances. Le deuxième tireur connaît la peur, au moment de s’avancer en direction du point de penalty, il doit suivre le score, il a la pression du résultat.

Mettre le meilleur joueur en 4e position

Contrairement à un fait bien établi dans l’esprit des footeux, il ne faut pas mettre son meilleur joueur en 5e position de frappe. Il va certes conclure la séance mais ne montrer l’exemple à personne, à supposer que l’exercice s’arrête à ce moment-là.

D’après Palacio-Huerta, le tir le plus important est le premier, car il ouvre la voie à tous les autres, et le 4e, car il réveille la conscience du dernier tireur. Statistiquement, réussir le 4e penalty offre plus de chances au 5e de le réussir, comparativement à tous les autres.

Pour l’Espagnol, "le quatrième tireur est potentiellement le plus important de toute la séance. Tous les meilleurs joueurs feraient bien d’en prendre conscience et de se placer à la quatrième position."

Ne pas regarder son adversaire

Le psychologue norvégien Jordet Geir est l’auteur d’un article universitaire sur l’art du penalty. En tant qu’adepte des sciences humaines et à partir de ses observations rigoureuses, il préconise un point très particulier: la meilleure chose à faire serait de ne pas croiser le regard de son "ennemi", de se concentrer uniquement sur le ballon et d’ignorer toute le reste. Rien d’autr:"Croiser l’œil de son adversaire est psychologiquement atroce. On entame un exercice difficile, mentalement dur. Si, en plus, on doit rajouter à cela le combat mental, on s’oublie et on perd ses moyens."

Pour gagner, il ne faut pas croiser le regard de son adversaire, car il risque de nous déconcentrer, tout simplement.

Passer pour un fou et tirer au milieu

Les américains Steven Levitt et Stephen Dubner sont les auteurs du best-seller mondialement connu 'Freakonomics'. Mais ils sont aussi de grands fans de foot. Dans leur livre, ils ont étudié 2.000 penalties, entre 1990 et 2010, dans les grands championnats européens et les Coupes du monde, et ont constaté la chose suivante: pendant l’exercice, le gardien plonge dans 98% des cas, 57% à gauche et 41% à droite.

Autrement dit, il ne reste au centre que dans 2% des cas. Ainsi, il serait préférable, statistiquement, que le buteur tire… au milieu. Or, seulement 17% des penalties sont tirés dans cette zone. Une irrationalité qui pourrait profiter à l’équipe de France, si elle venait à participer à une séance de tirs au but lors de cette Coupe du monde 2019…

Bibliographie:

- Ben Lyttleton, Onze mètres, Hugo Sports, 2015

- Ignacio Palacios Huerta, L’Economie expliquée par le foot, De Boeck, 2015

- Pierre Rondeau, Pourquoi les tirs au but devraient être tirés avant la prolongation, le Bord de l’Eau, 2017.

Pierre Rondeau