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Pourquoi la Croatie correspond mieux à la France tactiquement

Face à une Croatie qui aime avoir le ballon et défendre en avançant, l'équipe de France devrait retrouver une configuration de jeu qui lui plaît: la possession majoritairement pour l'adversaire et des espaces à exploiter sur attaques rapides. À condition de maîtriser le technique entrejeu croate.

Au coeur de sa causerie, Aimé Jacquet se permet une parenthèse professorale devant ses vingt-deux élèves. "Pour ceux qui ont un peu de vision du football international, vous savez que la Yougoslavie a explosé... Mais c'est les mêmes hein! Et là, attention hein! De grands joueurs de football! De bons joueurs de football. D'excellents joueurs de football! Des techniciens!" Vingt ans après la demi-finale de la Coupe du monde 1998, dont les extraits de la causerie seront rejoués dans la rediffusion des Yeux dans les Bleus ce jeudi sur C8, les Boban, Asanovic, Vlaovic et Suker ont cédé la place aux Modric, Rakitic, Perisic et Mandzukic, mais l'avertissement du sélectionneur vaut toujours. Surtout pour le premier cité.

Valdano: "(Avec Modric) Le jeu coule comme si le football était la chose la plus facile au monde"

Car Luka Modric, numéro dix sur le dos, est la clé de voûte de l'organisation croate, qu'il évolue dans un double pivot devant la défense, en relayeur ou en meneur de jeu avancé. Plaque tournante omniprésente, le guide organise, donne le tempo, oriente. "On ne parle pas d’un don comme celui de Diego Maradona, mais plutôt d’un talent qui consiste à remplir le jeu de bon sens, loue la légende Jorge Valdano dans le Guardian. Quand le ballon passe par ses pieds, le jeu coule comme si le football était la chose la plus facile au monde."

Dans une Coupe du monde bouchée, où l'espace – surtout dans l'axe – se fait rare, Modric en trouve et crée du temps, pour lui et ses coéquipiers, en maître des deux dimensions clés du jeu. "C’est naturel, c’est mon instinct sur le terrain, tentait-il d'expliquer dans El País en mai dernier. C’est quelque chose qu’on ne peut pas apprendre, voir les choses avant qu’elles se passent et savoir où sont les coéquipiers. Le ballon me donne de la joie. Quand j’ai le ballon, je suis content."

L'entrejeu croate, l'une des clés du match

Timide hors du terrain, Modric ne s'exprime pleinement que sur le rectangle vert, dans son élément. Il lui a pourtant fallu s'y imposer en dépit des apparences: 1 mètre 72 et une maigreur qui lui ont valu d'être refoulé à l'adolescence par l'Hajduk Split puis accueilli avec scepticisme par l'Angleterre, quand Damien Comolli l'a recruté à Tottenham en 2008. Il compense par un volume de jeu gargantuesque: Modric est le joueur qui a parcouru le plus de kilomètres (63) depuis le début du tournoi, "aidé" il est vrai par les trois prolongations harassantes disputées avec son équipe. "Sur le terrain, c’est un cerveau, mais c’est aussi un dur dans l’engagement et l’impact physique, soulignait déjà Harry Redknapp, son entraîneur chez les Spurs. Il bosse pour l’équipe, il prend des coups, il challenge l’adversaire."

Résoudre la problématique Modric, et plus globalement celle du technique entrejeu croate, sera l'une des clés du succès pour les Bleus. Jusqu'ici, c'est justement au milieu, grâce à la puissance et à la rigueur de Kanté, Pogba et Matuidi/Tolisso, parfois renforcés par Griezmann, que l'équipe de France a bâti sa réussite, neutralisant d'abord Messi en le coupant de Banega, maîtrisant ensuite la fougue uruguayenne avant de chlorophormer la possession belge.

La Croatie, machine à centres

Un cran plus bas, la défense tricolore, a aussi démontré sa solidité sur les centres adverses, dans le sillage d'un Raphaël Varane taille patron. Il faudra la confirmer, les Croates s'appuyant majoritairement sur ces phases de jeu pour porter le danger dans la surface: sur la phase à élimination directe, ils centrent en moyenne vingt-deux fois par match (rapporté à quatre-vingt-dix minutes), là où l'équipe de France a centré vingt-deux fois... au total de ses trois rencontres. Cinq jours après avoir grandement souffert face à Eden Hazard, Benjamin Pavard devra cette fois répondre au défi Ivan Perisic, auteur de quinze centres dans le jeu à lui seul sur les trois derniers matches et directement impliqué sur les deux buts de son équipe face à l'Angleterre, en demie.

Les Croates aiment avoir le ballon, les Bleus aiment le laisser

Pour autant, l'équipe de France se présente à Moscou en favorite, et pas seulement parce qu'elle est globalement, sur le papier, mieux armée individuellement. La Croatie aime avoir le ballon (58% de possession moyenne sur la phase à élimination directe), et cela conviendra parfaitement aux Bleus de le lui céder, comme face à l'Argentine (40% de possession) et à la Belgique (36%), pour évoluer dans leur configuration privilégiée en attaques rapides.

Contrairement à la majorité des sélections de ce Mondial, la formation de Zlatko Dalic aime également aller presser dans le camp adverse, préférant maintenir le ballon éloigné de ses buts plutôt que de défendre regroupée devant sa surface – des principes appliqués jusqu'en fin de prolongation face aux Anglais.

Si les Bleus parviennent à s'extraire de cette pression à la récupération du ballon, par les percussions de Pogba, les relais intelligents de Griezmann, le jeu long vers Giroud ou par une action collective construite de classe comme sur le quatrième but contre l'Argentine, alors la vitesse de Kylian Mbappé, sur le côté faible de la défense croate (Strinic ou Pivaric), pourra être exploitée dans des conditions optimales. D'autant plus si la fatigue, qui n'a pas trop affecté les Vatreni jusqu'ici, finit par altérer l'intensité et la cohésion de ce pressing. "Ça peut être un problème pour nous, mais on ne n'en servira pas comme excuse", a déjà prévenu le sélectionneur Zlatko Dalic.

Deschamps en 1998: "On ne lâchera rien! Pas maintenant, hein!"

"C'est votre match, vous l'avez mérité, lançait Aimé Jacquet dans sa causerie d'avant finale en 1998. Je pense que c'est l'aboutissement de tout un travail, énorme ! Le moment est venu de faire un grand truc. On fera un grand truc tous ensemble!" À l'époque, son capitaine était son premier relais vocal, sur le terrain comme dans le vestiaire. Pour son propre discours, Didier Deschamps n'aura qu'à se souvenir de ses propres paroles d'il y a vingt ans: "On ne lâchera rien ! Pas maintenant, hein!" 

Julien Momont