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OL-Besiktas: "La France n’est pas forcément préparée à gérer ce genre d’incidents", déplore Hourcade

Supporters de Besiktas

Supporters de Besiktas - AFP

Sociologue et spécialiste des supporters de football, Nicolas Hourcade souligne le manque de préparation des autorités françaises dans l’encadrement des supporters à risque. Un manque d’habitude lié aux nombreux arrêtés préfectoraux interdisant les déplacements de supporters en France. Et qui ont conduit à la mauvaise gestion des incidents lors d’OL-Besiktas.

Les arrêtés préfectoraux d’interdiction de déplacement des supporters se sont multipliés en France ces dernières années. Les autorités savent-elles encore appréhender les rencontres à risque ?

Je pense clairement que l’on paye le fait que la politique française de gestion des supporters en déplacement est d’interdire les supporters visiteurs dès qu’il y a un risque. Or, c’est extrêmement compliqué de gérer des foules importantes de supporters en déplacement pour un Euro ou pour un match de Coupe d’Europe et comme en plus, les policiers français n’ont pas l’habitude de gérer ce genre de situations, il n’y a pas de routine de travail, pas d’expertise en la matière. Et donc, on débouche sur des incidents graves comme ceux de Marseille pour Angleterre-Russie (lors de l’Euro 2016) et comme ceux de jeudi soir. Cela témoigne du fait que la France n’est pas forcément préparée, ou en tout cas moins bien préparée, que d’autres pays, à gérer genre d’incidents.

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Les mesures de sécurité étaient-elles suffisantes pour un match entouré d’un tel risque ?

Je pense que ce n’est pas une question de manque de moyens, mais une question de manque de méthode. Est-ce que les forces de sécurité publiques et privées françaises savent gérer un match comme celui ? Pas forcément, car elles n’en ont pas l’habitude et que c’est quelque chose de compliqué. Gérer 20-25 000 supporters visiteurs dans un stade de 60 000 places, c’est quelque chose de difficile. Quand on n’a pas pris l’habitude de gérer régulièrement déjà 2-3 000 supporters visiteurs, quand on passe de zéro supporter visiteur sur la plupart des matchs voire 50-100 sur des matchs sans risque à 20-25 000 supporters visiteurs dont une partie de supporters plus radicaux, là ça devient extrêmement difficile à appréhender.

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Vous évoquiez les affrontements à Marseille en marge d’Angleterre-Russie. La répétition de ce type de heurts jeudi indique-t-elle que l’on n’a pas tiré les enseignements de l’Euro 2016 ?

Si on regarde les incidents graves sur les vingt dernières années sur un Euro ou un Mondial, il y en a beaucoup qui ont eu lieu en France. Il y a eu en 1998 les incidents de Marseille en marge d’Angleterre-Tunisie et l’agression du gendarme Nivel. Il y a eu en 2016 à Marseille les incidents autour d’Angleterre-Russie. Entre ces faits, il y a eu un incident grave en Pologne pour l’Euro 2012 et en Belgique (lors de l’Euro 2000) mais c’est quand même en France qu’il y a les incidents les plus significatifs ces dernières années.

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Ça devrait plus nous interpeller sur la manière de gérer. La solution que la France a trouvé est une solution qui, quelque part, porte ses fruits puisque lorsque l’on interdit les supporters visiteurs on limite très fortement les possibilités de confrontation. Mais quand on se retrouve dans une situation de devoir les accueillir, on ne sait plus forcément faire.

Par quels moyens, la France pourrait « réapprendre » à encadrer et gérer ce type de supporters ?

Très concrètement en essayant de travailler avec les clubs et les supporters français pour trouver des routines permettant aux supporters de se déplacer y compris sur des matchs à risque et pour trouver des moyens de gérer ces foules. Il n’y a pas de solution miracle mais par contre, il y a une méthode un peu rigoureuse en mettant tout le monde autour de la table. Il s’agit de réfléchir à comment on peut convoyer les supporters en bus ou en train, les transports du bus ou du train jusqu’au stade, comment les forces de police se positionnent.

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C’est essayer d’avoir une réflexion globale là-dessus. Mais comme on était plutôt dans une politique d’interdiction ces derniers temps et que l’on a supposé qu’à l’Euro il y aurait essentiellement des supporters festifs, ce qui était le cas dans 95 % des cas, quand on est confronté à, d’une part des supporters turcs radicaux, et d’autre part une frange de supporters lyonnais elle aussi radicale, les forces de l’ordre sont assez vite dépassées.

Ces groupes de supporters de l’OL et de Besiktas qui se sont affrontés jeudi au Parc OL peuvent-ils être qualifiés d’hooligans purs et durs ?

Oui et non. Les torts sont partagés. Tant du côté Besiktas que du côté de l’Olympique Lyonnais, il y a des supporters radicaux qui peuvent être catégorisés comme des hooligans, donc des gens qui viennent au stade avec l’intention de se battre. Mais du fait de l’ampleur prise par les événements, on voit bien que des supporters beaucoup plus classiques ont été aussi pris dans ces incidents voire ont réagi ou suréagi. Il ne s’agit pas de savoir si ce sont les Turcs ou les Français qui ont commencé mais de constater qu’il y a des supporters plus calmes qui ont été pris dans ces incidents.

Les incidents ont eu lieu au Parc OL qui a accueilli l’Euro 2016 et où se déroulera la finale de la Ligue Europa en 2018. Les stades français sont-ils suffisamment équipés pour accueillir ce type de supporters ?

La grande surprise, c’est que l’OL ait commercialisé de manière un peu curieuse les billets. C’est l’un des clubs français les plus professionnels sur ces sujets-là, c’est celui qui a le plus l’habitude de gérer son stade. Là, il y a eu une faille de sécurité que le club a reconnu implicitement avant-même le match en disant qu’ils avaient commercialisé un peu trop vite certaines parties du stade. Effectivement, les incidents qui ont eu lieu dans le stade sont aussi liés à cela. Et ceux qui ont eu lieu en dehors du stade sont aussi liés à cette commercialisation car beaucoup de supporters turcs ont pu avoir des places et sont venus aux abords du stade.

C’est un précédent qui doit faire réfléchir l’ensemble des clubs français sur des matchs de Coupes d’Europe à fort enjeu ou fort risque sur comment on commercialise les places. On n’est pas forcément obligé de les mettre sur internet, peut-être que l’on peut faire de la vente physique qui permet aussi de limiter un certain nombre d’incidents.

Mathieu Idiart