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Droits TV: que faut-il attendre du résultat de l'appel d'offres?

Après le fiasco impulsé par Mediapro, la LFP attend ce lundi matin les réponses à son appel d'offres pour les droits TV de la Ligue 1. Avec une grande incertitude en raison de la position de défiance de Canal +. L'enjeu est crucial pour l'avenir du foot français. Explications avec l'économiste Christophe Lepetit (responsable des études économiques au CDES).

Christophe Lepetit, quel est l’enjeu de cette journée de lundi pour le football français ?

Les enjeux sont très importants: pour la Ligue et les clubs, bien évidemment, sur le plan économique. Depuis la dernière échéance, qui a fait l’objet d’un prêt de la LFP, les clubs ne touchent plus ou quasiment plus de droits TV car seuls tombent les montants versés par Canal + et Free. On a des clubs qui font face à de grosses difficultés de trésorerie. L’enjeu majeur est de savoir le montant qui va être obtenu par la LFP et à partir de quand les clubs vont pouvoir encaisser à nouveau des droits TV.

L’autre enjeu est un enjeu d’image. Depuis de trop nombreux mois maintenant, le football français se débat dans cette crise des droits TV. Cette situation a probablement assez duré et il faudrait désormais retrouver de la visibilité pour le football français, savoir qui diffusera les matchs pour la fin de saison et pour les trois prochaines. Il faut espérer qu’il y ait un résultat favorable.

Que se passerait-il si aucune offre n’était déposée?

Dans ce cas, la LFP estime que cela l’exonérerait de devoir passer par une procédure d’appel d’offres et qu’elle pourrait lancer des négociations dites de "gré à gré", c’est-à-dire qu’elle pourrait aller voir des opérateurs potentiellement intéressés de façon privative, en face-à-face. Cela pourrait être les opérateurs classiques Canal +, Bein Sport, RMC Sport, voire de télévision gratuite, mais aussi les opérateurs d’Internet comme Amazon ou DAZN.

Mais cela signifierait qu’il faudrait attendre encore plusieurs jours ou semaines avant d’avoir un accord avec l’un ou plusieurs de ces acteurs. Mais le temps manque au football français, puisqu’on a des clubs en grande difficulté sur le plan de la trésorerie. Je pense tout de même qu’il y aura des réponses ce lundi, mais il est possible que les réponses ne soient pas conformes aux attentes de la LFP et ne dépassent pas les éventuels prix de réserve.

Dans ce cas, on entrerait à nouveau dans une période de négociations?

Dans ce cas-là, la LFP pourrait relancer une sorte de second tour. L’UEFA est notamment coutumière de ce type d’enchères à plusieurs tours. Ou bien elle devra passer par les négociations de gré à gré à l’issue incertaine, puisque la concurrence aujourd’hui sur le marché des droits est bien moindre qu’en 2018, lorsque l’appel précédent avait été lancé. A moins qu’un nouvel acteur fasse monter les prix. Mais même ce type de négociations ne serait pas facile à mener parce que les opérateurs savent que la Ligue et le football sont dans une situation d’urgence. Et ils sont dans une situation favorable pour négocier les tarifs.

D’après nos informations, le prix de réserve du lot Mediapro serait de 300 millions d’euros: est-ce trop élevé ou trop bas?

Si ce prix de réserve est avéré, il a été très certainement le fruit de discussions et d’une analyse de marché de la part des représentants de la LFP. Ils estiment que les lots remis sur le marché ne doivent pas partir en-dessous de ce prix. Ce qui est certain, c’est que c‘est très largement inférieur à ce que devait payer Mediapro sur le cycle. Et de fait quel que soit le résultat, si on est à 300 millions d’euros, cela posera des questions: comment le football français va s’adapter à cette diminution? Il faudra très probablement en passer par une sorte d’avance de trésorerie sur la saison 2020-2021, pour permettre aux clubs d’amortir le choc et ensuite espérer que sur les saisons restantes du cycle, les clubs soient en mesure d’ajuster l’ensemble de leur structure de coûts, en particulier leur masse salariale.

Cela voudrait dire, très probablement, des non-reconductions de contrat ou alors des reconductions avec des baisses de salaire pour les joueurs concernés. Ou encore des difficultés pour les clubs à être compétitifs sur le marché des transferts pour attirer des joueurs de talent. On est plutôt face à une période qui s’avère compliquée et qui va peut-être marquer un déclin, alors qu’avec l’appel d’offres de 2018, on était censé entrer dans un cercle vertueux.

On parle ces derniers jours des GAFA, comme Amazon, quelle stratégie devraient-ils adopter dans cet appel d’offres?

On parle depuis longtemps de l’arrivée des GAFA et on sait qu’Amazon serait éventuellement dans les parages. Attention à ça, car il peut y avoir d’un côté la LFP qui a intérêt à faire planer la menace Amazon et Amazon qui n’a pas forcément intérêt à démentir être intéressé par les droits. Les GAFA sont arrivés un peu partout dans le sport. Amazon, par exemple, a acquis des droits de Premier League et diffusera les night sessions de Roland-Garros dès mai prochain. Et puis on a DAZN, qui vient de faire une offre sur l’appel d’offres de la Série A. Elle serait supérieure à celle de Sky, l’acteur historique.

S’il y a des éléments de nature à refroidir une arrivée (le cycle 2020-2024 avait été figé à la base, le contexte défavorable, et les actions en justice de Canal + qui font planer une menace sur l’appel d’offres), Amazon pourrait considérer tout de même que les lots remis en jeu entrent dans sa stratégie d’acquisitions. Alors ils viendront. La question, c’est à quel montant? Les 100 millions d’euros annuels de la Premier League ne suffiront pas.

Si les négociations durent au vu du contexte, jusqu’à quand les clubs peuvent-ils tenir?

Plus le temps va passer, plus les choses vont être compliquées, en particulier pour les clubs. Ils ont un besoin très important de liquidités à brève échéance et donc le risque de cessation de paiement pourrait se matérialiser. Peut-être dès l’arrivée du printemps. Alors là, il faudrait que les clubs trouvent des moyens de rentrer des liquidités: soit par la négociation de prêts garantis par l’Etat, s’ils peuvent encore être éligibles, soit par la monétisation de créances de transferts. Et en dernier recours, espérer que les actionnaires des clubs soient en capacité de soutenir leur activité. Si aucune solution n’est trouvée, on pourrait avoir potentiellement une ou des faillites de club. C’est un risque qui existe, je ne suis pas sûr qu’il se matérialisera, mais il existe.

Anthony Rech