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Ligue 1: les nombreux bugs de la Goal line technology

C’est un dossier qui embarrasse la Ligue 1 depuis maintenant plusieurs mois. Le fournisseur de la Goal line technology en France est loin de faire l’unanimité. Son système, fourni par la société allemande Goal Control, est pourtant homologué par la Fifa, tout comme le concurrent, Hawk-Eye utilisé par les championnats anglais, allemand et italien.

Circulez, il n’y a rien à voir. Dans un communiqué par ce mercredi, la LFP assure que des tests ont eu lieu le 6 octobre et qu’ils ont "confirmé le parfait fonctionnement" de la Goal line technology et que l’incident du 30 septembre entre Rennes et Caen (la montre des arbitres avait vibré alors que la balle n’avait pas franchi la ligne) était dû aux drapeaux. Une défense qui ne répond que très partiellement aux accusations d’anciens employés de Goal Control, notamment dans l’After Foot sur RMC. Des documents dont RMC a pu prendre connaissance prouvent que ces dysfonctionnements sont nombreux et que la santé économique de la société pose question.

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Il y a un grand pas entre les textes et la réalité. Le "programme qualité" de la Goal line Technology édité par la Fifa est clair: "l’indication qu’un but a bel et bien été marqué doit être immédiatement et automatiquement confirmée en une seconde". Autrement dit, la machine doit envoyer seule et directement à l’arbitre l’information "goal" ou "no goal". Sauf qu’en Ligue 1, la réalité semble être bien différente.

"Le système n'est pas fiable"

En effet, Suzana Castaignede, ancienne opératrice de Goal Control, n’en finit plus de faire des révélations dans la presse depuis le mois d’août dernier, au moment où elle a été licenciée par la société allemande. Comme à d’autres médias avant, elle a expliqué à RMC Sport que le système était loin d’être fiable à 100%. "Nous avons eu plusieurs fois des bugs qui ont mené à des "trigger manuels" (déclenchements manuels de la vibration de la montre de l’arbitre, ndlr) de notre part et des modifications d’animation 3D. Aujourd’hui c’est une certitude: le système n’est pas fiable". Autrement dit, quand l’appareil est victime d’un dysfonctionnement, l’opérateur présent dans un van déclenche lui-même le signal "but" à destination de l’arbitre, en fonction de ce qu’il a pu voir sur les images de ses caméras.

Après chaque rencontre, les opérateurs sont amenés à remplir un "rapport de match" à destination interne. Ni les arbitres, ni la Ligue de Football Professionnelle n’y a accès. Nous avons pu en consulter plusieurs qui prouvent l’utilisation à plusieurs reprises ces dernières années du mode manuel.

Une utilisation a priori illégale

Contactée par RMC Sport, la Fifa est pourtant claire sur le sujet: "les tests effectués par les laboratoires indépendants ont pour but de démontrer que le système marche de manière autonome sans influence particulière d’un opérateur. La réalité des stades a montré que l’opérateur s’avère nécessaire pour veiller sur le système en cas de changements de circonstances extérieures (lumières, pluie, mouvements des caméras) et pour la liaison avec les diffuseurs (afin de montrer les replays). Mais les systèmes approuvés eux-mêmes fonctionnent sans opérateur", comme nous l’a précisé Giovanni Marti, membre du département médias de la FIFA, spécialiste des questions d’arbitrage et de technologie. La simple utilisation d’un mode manuel semble donc illégale. D’autant plus de la part d’individus ayant une formation d’informaticien, en aucun cas d’arbitre.

Depuis l’introduction de la Goal line Technology en France en 2015, les bugs s’enchaînent. Il y a ceux dont la Ligue a connaissance, car ils ont (plus ou moins) perturbés des matchs, et ceux dont ils n’auront jamais connaissance, car l’opérateur a l’interdiction formelle de communiquer des informations aux arbitres ou aux délégués des matchs. L’image de la société (et son avenir) sont en jeu. Ce qui se passe dans le van, reste dans le van! Sauf que les hommes en noir veulent en général connaître les raisons d’un problème. Alors Goal Control a tout prévu, comme pour les hommes politiques, la société allemande a communiqué des éléments de langage à ses employés pour qu’ils n’en disent jamais trop.

Une communication minimaliste (et très surveillée)

Ainsi, en février 2016 un opérateur s’est semble-t-il montré un peu trop bavard avec un arbitre. Le directeur général de l’époque, Carlo Murinni (qui a récemment été licencié), a alors envoyé un mail en forme de rappel à l’ordre à ses équipes le 25 février: "Lors des 2 dernières journées, 3 situations critiques se sont produites, avec notamment une influence directe sur le déroulement des matchs, les arbitres, les délégués et même la presse. Les problématiques peuvent avoir des raisons multiples (…). Lors des échanges qui s’en sont suivis entre l’opérateur sur place et les délégués et/ou arbitres, des déclarations et justifications leur ont donc été délivrées de manière imprudente". Alors un peu plus loin le dirigeant rappelle 3 phrases toutes faites destinées à rassurer les officiels. Des déclarations qui doivent être faites "en quelques mots simples" comme le réclame Murinni.

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Mais cette communication minimaliste est souvent loin de satisfaire les arbitres. Selon nos informations à chaque bug dont les officiels ont connaissance, il y a un rapport de l’arbitre qui est envoyé à la Direction Technique de l’Arbitrage. Un proche des arbitres français nous confirme qu’il n’y a aucun contact entre les arbitres et la société Goal Control. Une communication maîtrisée qui a certainement permis jusqu’à maintenant d’éviter de rompre la confiance nécessaire entre l’arbitre et sa montre vibrante.

Goal Control sur le carreau pour le Mondial?

Car la Ligue 1 a dans ses mains la santé financière de la société toute entière. Aucun des autres grands championnats européens n’a choisi la société allemande pour sa Goal Line Technology. Angleterre, Allemagne, Italie, tous ont préféré le concurrent, Hawk-Eye, qui avait déjà fait ses preuves notamment dans le tennis. Pour permettre à une nouvelle offre d’émerger, la Fifa avait bien utilisée Goal Control pour la Coupe du monde 2014, mais cela ne devrait pas être le cas en Russie. Si la Fifa nous a précisé être "toujours en négociation" pour cette compétition, un ancien dirigeant étranger de la boite allemande n’a guère de doute : "c’est le système Hawk Eye qui a été utilisé durant la Coupe des confédérations en Russie. En principe le système retenu pour la Coupe du monde est le même que pour la Coupe des confédérations". Pas une bonne nouvelle pour Goal Control, qui avait déjà raté l’Euro 2016 en France, l’UEFA ayant préférée la concurrence. 

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Une santé financière en questions

Car la santé financière de Goal Control pose aussi beaucoup de questions. Dans l’univers des nouvelles technologies, l’investissement est primordial pour avoir un dispositif toujours plus performant et surtout bien entretenu. Le 21 août dernier, la société a ainsi annoncé que l’ancien international allemand, Simon Rolfes prenait le contrôle de Goal Control. Pour un membre de l’ancienne équipe, basé en Allemagne que nous avons contacté, rien d’alarmant à cela. "Comme dans toutes les entreprises, on a toujours besoin de nouveaux investisseurs. Simon Rolfes a voulu investir de l’argent pour développer ce marché" et de poursuivre au sujet de la Coupe du monde 2014 qui selon certains observateurs aurait être un gouffre financier pour l’entreprise : "la Coupe du monde est toujours quelque chose de particulier. Vous ne gagnez pas beaucoup d’argent avec. A partir du moment où vous remportez le contrat vous devez accepter de ne pas avoir beaucoup de marge. Mais vous ne perdez pas d’argent. Ça n’a pas été le cas".

La Ligue de Football Professionnelle s’est aussi plusieurs fois interrogée sur la santé financière de Goal Control. Des interrogations qui se sont transformées en craintes durant certaines réunions, comme lors de l’assemblée générale du 13 décembre dernier au cours de laquelle Sébastien Cazali, directeur administratif et financier de la LFP a indiqué avoir "passé une dépréciation de 1 M€ dans les comptes en raison des incertitudes relativement fortes que l’on a sur la poursuite et les difficultés financières de la société Goal Control et du fait que le marché français est le seul avec cette solution technique, puisque l'UEFA a choisi Hawk Eye pour l’ensemble de ses compétitions. On se retrouve avec un matériel qui n'a plus de valeur de revente".

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Sous contrat jusqu'en 2019 avec la Ligue 1

Pour le moment la Ligue 1 semble avoir peu de marge de manœuvre sur ce dossier. Le contrat qui lie le championnat de France à l’entreprise ne prendra fin qu’en 2019 et elle pourrait bien devoir attendre le terme de cet engagement pour changer de fournisseur. Seule une décision de la FIFA pourrait conduire à une rupture de contrat si la Fédération Internationale décidait de retirer l’homologation à Goal Control. Officiellement, l’institution n’a pas l’intention d’aller dans ce sens à l’heure actuelle.

Antoine Arlot