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Tout comprendre - Comment Canal+ a ravivé la crise des droits TV du foot français

Canal+, attendu comme le sauveur par les clubs professionnels français, refuse de racheter en état les droits TV de la Ligue 1 et de la Ligue 2 abandonnés par Mediapro, et demande un nouvel appel d'offres, pour acquérir semble-t-il des lots au prix le plus bas possible. Explications.
  • Pourquoi la crise s'est accentuée ces dernières heures?

Depuis l'automne, le football professionnel français est confronté à l’une des plus graves crises de son histoire récente: celle des droits TV avec Mediapro. Le groupe sino-espagnol, qui devait diffuser la majorité des matchs de L1 et de L2 pendant quatre ans – pour environ 800 millions d’euros par saison – via sa chaîne Téléfoot, s’est finalement désengagé, incapable de payer ce qu’il devait. Pour sortir de ce bourbier, la solution semblait se trouver du côté de Canal+, partenaire historique du football hexagonal. Acteurs et observateurs imaginaient la chaîne cryptée récupérer (à tarif réduit) les matchs de Mediapro et assurer la diffusion. Une manière de limiter la casse, en somme.

Sauf que dans une interview accordée mardi au Figaro, le président de Canal+ Maxime Saada a refroidi tout le monde: non seulement la chaîne ne veut pas racheter en l’état les matchs de Mediapro, mais elle veut elle-même rendre ses droits qu’elle juge surpayés dès le 5 février (elle diffusait deux rencontres par week-end, sur les dix au programme), pour procéder à un nouvel appel d’offres. Et repartir d’une feuille blanche.

  • Pourquoi Canal veut un nouvel appel d’offre?

Pour se justifier, Saada évoque entre autres des motifs juridiques. "Tout accord de gré à gré pour la reprise des lots de Mediapro serait juridiquement contestable d’un point de vue concurrentiel car il serait contraire au code du sport, indique le dirigeant. Celui-ci spécifie qu’il ne peut y avoir de gré à gré qu’en cas d’appel d’offres infructueux. Or il n’y en a pas eu." Mais la raison principale est évidemment stratégique.

Canal+, qui s’est rendu compte depuis le début de la saison que la perte de la majeure partie de la Ligue 1 ne lui a pas été défavorable d’un point de vue abonnements, se sait aujourd’hui en position de force: s’il doit racheter des lots, il veut les racheter au prix le plus bas possible, dans des conditions encore plus favorables qu’avec un accord de gré à gré. "J’estime que le produit L1 a été dégradé dans l’absolu", lance ainsi Saada.

  • Canal peut-il vraiment rendre ses droits?

La question est technique, mais pourrait être au cœur des prochains échanges entre les acteurs. Comme expliqué précédemment, Canal considère qu’un rachat sur le tas des droits de Mediapro n’est pas possible, car il n’y a pas eu d’appel d’offres infructueux. Mais d’après Le Parisien, la Ligue fait une analyse différente: la défaillance de Mediapro acte bien, selon elle, le caractère infructueux de l’appel d’offres de 2018. Et ouvre donc la porte à une négociation au gré à gré.

En outre, Canal+ ne peut pas rendre les droits pour les deux rencontres qu’elle diffuse aujourd’hui… car ceux-ci ne lui appartiennent pas. En effet, le lot 3 en question avait été remporté en 2018 par BeIN Sports, qui l’a ensuite sous-licencié (comme une sous-location d’appartement, si vous voulez) à Canal après des accords entre les deux groupes. Si quelqu’un doit rendre les droits, c’est à la chaîne qatarie de le faire. Sauf que son président, Nasser Al-Khelaïfi, est aussi celui du PSG… Et qu’en est-il de Free, qui possède les droits du lot 6, lui permettant de diffuser en quasi-direct les buts et les plus belles actions?

  • Où est la concurrence?

Avec la disparition à venir de Téléfoot, les concurrents "naturels" à Canal+ sur le terrain des droits sportifs payants ne sont pas nombreux: il y a BeIN Sports, qui est plus devenu un allié qu’un rival ces derniers mois, Eurosport, ou encore RMC Sport, qui n’avait pas tenté sa chance en 2018 lors de la vente des droits de la Ligue 1. En cas de nouvel appel d’offres, on peut toujours imaginer l’apparition surprise d’un nouveau groupe audiovisuel venu de l’étranger, mais après le fiasco Mediapro, cela semble peu probable.

Pour le foot français, la lumière pourrait venir des GAFAM, Google, Facebook, Amazon, Netflix et les autres. Mi-décembre, Vincent Labrune, le patron de la Ligue de football professionnel (LFP), affirmait même lors d'un conseil d’administration avoir échangé avec eux. Mais cela fait des années que ces géants du numérique sont attendus, en vain. L’an passé, la Bundesliga, le championnat allemand, espérait les attirer lors de la vente de ses droits. Aucun d’entre eux n’a obtenu de lot. Derrière Canal+, c’est donc le flou complet. Et c’est pour cela que la chaîne cryptée veut fixer les règles du jeu.

  • Y’a-t-il un risque d’écran noir?

Des matchs de Ligue 1 disputés dans des stades vides, et sans diffuseur, c’est le cauchemar des clubs et des instances. Cela a tout de même peu de chances de se produire, même si rien n’est à écarter dans cette saison noire. Jusqu’au 31 janvier, la chaîne Téléfoot doit poursuivre la diffusion des rencontres. Si rien n’est réglé à ce moment-là, la Ligue pourrait lui demander de continuer quelques semaines, en attendant une sortie de crise.

Dans son interview au Figaro, Maxime Saada propose de mettre en place de manière provisoire un système de pay-per-view, de paiement au match, pour les abonnés de Canal et les autres. Comme le public américain en a l’habitude. La LFP ne peut-elle pas diffuser elle-même les rencontres sur son site? Vu les moyens techniques et le personnel nécessaires à la production d’un match, probablement pas.

  • Quelles vont être les conséquences pour les clubs français?

Elles vont être désastreuses. Déjà privés de nombreux revenus à cause de la crise sanitaire et de l’absence de public dans les stades, les clubs n’ont désormais plus les recettes issues des droits TV à se partager, qui représentent en temps normal environ 50% de leurs rentrées d’argent. Et si Canal+ ou un autre diffuseur rachète le tout pour une bouchée de pain, le manque à gagner restera quoi qu’il arrive conséquent.

Quant au marché des transferts, qui pourrait permettre de vendre des joueurs à des clubs étrangers (au risque de s’affaiblir sportivement), il tourne au ralenti, les autres championnats n’ayant pas été épargnés par la crise. Pour survivre, les clubs français se retrouvent donc à négocier avec leurs joueurs des baisses de salaire. Le risque de dépôts de bilan n’a jamais été aussi réel.

Clément Chaillou