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Maradona et la politique, les liaisons dangereuses

Soutien inconditionnel des grandes figures de l’extrême gauche sud-américaine, Diego Maradona, décédé mercredi à 60 ans, a toujours exprimé avec force ses convictions politiques. Quitte à souvent flirter avec les plus grands dictateurs...

5 novembre 2005, Mar del Plata, Argentine. Le président américain George W. Bush débute une tournée sur le continent sud-américain. A l’occasion de ce sommet réunissant 34 pays, le chef d’Etat des Etats-Unis milite pour l’instauration d’une zone de libre-échange des Amériques (ALCA). Mais ce jour-là, il trouve face à lui un opposant inattendu. Venu en train de Buenos Aires avec de nombreux manifestants, Diego Armando Maradona, 44 ans, porte un t-shirt noir à l’effigie du président américain sur lequel il est écrit "war criminal" ("criminel de guerre"). Accompagné par Hugo Chavez, le président vénézuélien et Evo Morales, futur président bolivien, il exhorte la foule rassemblée en masse dans le stade de Mar del Plata à s’opposer au chef d’Etat US: "Je vous aime. L'Argentine est digne. Virons Bush", clame-t-il avant d’être ovationné. Cet engagement contre les Etats-Unis et son impérialisme n’est pas nouveau. Il est le fruit d’une fibre politique que Diego Maradona a toujours revendiqué.

Castro et Maradona
Castro et Maradona © AFP

Issu de Villa Fiorito, un bidonville de la banlieue de Buenos Aires, le génie argentin n’a jamais caché ses convictions fortement ancrées à gauche. Et même à l’extrême gauche. Quand Pelé devient ministre au Brésil et proche des institutions, notamment de la Fifa, lui prend le contre-pied et revendique ses racines proches du peuple.

Fidel Castro le surnomme "le Che du sport"

Durant toute sa carrière, il noue des liens solides avec les leaders de l’extrême-gauche sud-américaine. Tant pis si certains sont considérés comme des dictateurs. Avec Fidel Castro, mort quatre ans jour pour jour avant lui, Diego Maradona trouve un père spirituel qui l’accompagnera dans les bons et surtout les mauvais moments. La première rencontre entre l’Argentin et le dictateur cubain remonte à 1987, alors qu’El pibe de Oro est au sommet de sa gloire. Après cette première visite à Cuba, les deux hommes ne se quittent plus. Au début des années 2000, alors qu’il est au plus mal à cause de son addiction à la cocaïne, Maradona décide de se faire soigner à Cuba. Castro le surnomme "le Che du sport". Quelques années plus tard, c’est au tour du révolutionnaire de rassurer l’Argentin sur son état de santé dans une lettre. A la mort de Castro, en 2016, Maradona déplore la perte d'un "second père" et pleure: "Je me sens Cubain." De leur amitié restera un tatouage sur le mollet gauche de l’Argentin. Maradona s’est aussi fait tatouer le visage de Che Guevara, l’autre figure de la révolution cubaine sur l’épaule droite.

2018 : Maradona soutient Nicolas Maduro
2018 : Maradona soutient Nicolas Maduro © AFP

Le "soldat" de Chavez 

Outre Fidel Castro, Diego Maradona se montre proche d’autres dirigeants d’extrême gauche. C’est le cas d’Hugo Chavez, l’ex-président du Venezuela qu’il qualifie de "géant" en 2005, une année marquante pour son engagement politique: "Avec Castro, Chavez, Lula et Kirchner (alors présidents du Brésil et de l'Argentine), je crois que l'on peut former une bonne alliance contre la pauvreté, la corruption et rompre la relation filiale avec les Etats-Unis", affirme-t-il alors. Sa rencontre avec Chavez le marque tellement qu’il l'estime "peut-être plus forte" qu’une victoire en Coupe du monde. En 2013 puis 2018, il se présente comme un "soldat" du successeur de Chavez, Nicolas Maduro, et assiste à ses meetings de campagne. Dans son pays aussi, en Argentine, Maradona a embrassé le pouvoir, quand il était à gauche. A la mort de Nestor Kirchner en 2010, il écrit que "l'Argentine a perdu un gladiateur". En 2015, il envoie des roses à Cristina Kirchner pour la fin de son mandat.

Des liens aussi avec le sulfureux chef tchétchène Kadyrov

A l’image de ses relations avec les dictateurs sud-américains, les liens entre la star argentine et le pouvoir flirtent souvent avec les lignes. Entre convictions et compromissions, la frontière est parfois ténue. S’il lui est facile de dézinguer la puissante Fifa, l’irrévérencieux Maradona n’a pas le moindre scrupule lorsqu’il joue les conseillers sportifs de Saadi Kadhafi, le fils du dictateur libyen Mouammar Kadhafi, en 1999 (avec le sprinteur dopé Ben Johnson en préparateur physique!). En 2011, il jette aussi le trouble sur ses convictions en acceptant l’invitation du sulfureux président tchétchène Ramzan Kadyrov pour disputer un match pour l’inauguration d’un stade à Grozny.

2011 : Maradona en duel avec le  président tchétchène Ramzan Kadirov
2011 : Maradona en duel avec le président tchétchène Ramzan Kadirov © AFP

Un tacle à "la marionnette" Trump pour finir

Lui le héros du peuple argentin, toujours en première ligne pour négocier les primes de ses partenaires, n’est pas non plus le dernier à contribuer à l’expansion du foot-business, ni à participer à des campagnes publicitaires très lucratives. Sans doute plus soucieux de ses rentrées d’argent que de ses propres contradictions, il a néanmoins exprimé ses idéaux jusqu’au bout.

En 2019, alors entraîneur des Dorados de Sinaloa (D2 mexicaine), il s'en prend à Donald Trump: "Les shérifs du monde que sont ces yankees croient que parce qu'ils ont la plus grande bombe au monde ils peuvent nous diriger. Mais non, pas nous. Cette marionnette qu'ils ont comme président ne peut pas nous acheter." Avant de s'envoler, Diego Maradona aura au moins vu Donald Trump tomber. Aujourd’hui, les dirigeants du monde entier saluent le génie qu’il était. Certains, à l’image de Jean-Luc Mélenchon en France, préfèrent d'ailleurs retenir son engagement politique: "C'était aussi un compagnon de combat, rappelle le chef de la France Insoumise, un poil opportuniste. Fortune ou pas Maradona était resté du côté du peuple."

ABr