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Arsenal a mal à son Alexis Sanchez

Alexis Sanchez

Alexis Sanchez - AFP

Observateur avisé de la Premier League, chroniqueur pour SFR Sport et pilier de l'After Foot, Philippe Auclair revient pour RMC Sport sur l'imbroglio Alexis Sanchez à Arsenal.

Nommez-moi une équipe dans laquelle on épargne ses coéquipiers quand on tacle dans les cinq-contre-cinqs à l’entraînement, et je saurai que vous me parlez d’une équipe qui flanchera au moment où il faudra sortir de la tranchée.

Je n’aime pas les images guerrières en football, pourtant. “Le foot, c’est la guerre”, quelle connerie. Evidemment que ce n’est pas la guerre; et quand ça l’est, ce n’est plus du football. C’est un combat, nuance, car c’est le combat qui est l’essence même des sports collectifs, la raison pour laquelle on parle de “match”. Match, en anglais présuppose la présence de deux forces qui cherchent une vérité éphémère dans la lutte. Quand ‘il n’y a pas photo’, il n’y a pas de match. Mais je m’écarte un brin du sujet, lequel est Alexis Sanchez, un joueur à qui l’idée de ne pas ‘se battre’ n’a jamais effleuré l’esprit, qui ne s’est jamais caché sur un terrain et, qui, aujourd’hui, parait destiné à mettre le feu à un autre que celui de l’Emirates l’an prochain, à moins qu’il ne sorte alors du vestiaire des visiteurs. Un joueur qui a toujours été le premier à mettre le casque au dessus du parapet lorsqu’il a reçu l’ordre de charger sus à l’ennemi.

Mots durs

Samedi après-midi, alors que Salim, William, Damien Comolli et moi-même préparions notre présentation du match Liverpool – Arsenal pour SFR Sport – on croyait qu’il y en aurait un, enfin, trois d’entre nous le pensaient… -, le bruit nous est parvenu de ce que le dernier entraînement des Gunners ne s’était pas passé aussi harmonieusement qu’Arsène Wenger l’aurait souhaité. Je n’entrerai pas dans les détails, puisqu’il m’a été impossible de les vérifier suffisamment pour en être satisfait. Disons seulement que des mots assez durs, et sans doute plus, ont été échangés, et que le porte-bonheur chilien des Gunners s’est éclipsé de la pelouse plus tôt que ses coéquipiers. Le différent, des plus vifs, s’est poursuivi lorsque les joueurs se sont retrouvés dans le vestiaire de London Colney. Alexis était seul contre tous, m’a-t-on dit, ce qui n’aurait rien d’étrange. Il est un footballeur d’un autre type, qui se fiche royalement du ‘milieu’, et préfère passer son temps avec ses labradors ou à son piano que chez le tatoueur du coin. Voilà pourquoi c’est sur le banc que Sanchez – le pire jeu de mots de l’histoire d’un confrère que je ne nommerai pas – se retrouva à Anfield, quand bien même Wenger, devant jouer les gardiens de la paix pour la énième fois, affirma que le plan de jeu d’Arsenal était d’allonger le jeu, de pratiquer un football plus direct, dans lequel Olivier Giroud pourrait servir de point de référence.

Ce qui, quand on fait face à une équipe qui, comme Liverpool, presse si haut, n’avait rien d’absurde. Il n’est pas besoin d’avoir sa licence Pro de l’UEFA pour savoir que l’une des façons les plus sûres d’échapper au pressing est de sauter les lignes. Mais rien n’empêchait Wenger de placer Alexis à gauche, voire en attaquant de soutien dans un système de ce type. S’il ne le fit pas, c’est bien à cause de l’orage qui avait fini par crever au-dessus de London Colney, après avoir obscurci son ciel depuis des semaines – depuis des mois.

Aucun fidèle d'Arsenal ne s'imagine qu'Alexis Sanchez sera encore là l'an prochain

Massés face au Kop, les milliers de supporters des Gunners qui avaient bravé la fermeture de la gare de Liverpool Lime Street entamèrent leur chant habituel (Alexis Sanchez Baby, sur l’air du Don’t You Want Me Baby de The Human League) dès que le pariah du jour commença à s’échauffer le long de la ligne de touche. C’est qu’ils étaient, d’une certaine manière, déjà en deuil de leur héros. Parlez-leur, comme je le fais chaque jour, et vous verrez que presque aucun de ces fidèles ne s’imagine qu’Alexis sera encore un des leurs l’an prochain. Ils ont mal à leur Alexis. Je serai franc: moi aussi.

Ce ne sera, ou serait pas la première fois qu’Arsenal aurait perdu une ‘icône’ à un an de la fin de son contrat. Mais ce serait pourtant une première en son genre. Quand van Persie fut vendu, ce fut un peu à cause du forcing du joueur et de son agent Darren Dein, mais un peu aussi, voire beaucoup, parce qu'Arsenal, endetté par la construction de l’Emirates, avait fait de la vente de ses meilleurs éléments une des pierres fondatrices de sa stratégie financière. Les circonstances ne sont plus les mêmes aujourd’hui. Economiquement parlant, Arsenal a tout à perdre de la vente d’un joueur acquis pour 45 millions d'euros il y a deux ans et demi de cela, et dont la valeur absolue (65-70 millions d'euros) est très largement supérieure à sa cote actuelle, en raison du peu de temps qu’il lui reste pour purger sa ‘peine’…moins de seize mois.

Sanchez, un bâton de dynamite qui n'en finit pas d'exploser

Sportivement, se séparer de lui serait encore plus insensé. Il a été impliqué dans vingt-sept des cinquante-cinq buts marqués par les Gunners en championnat cette saison (dix-sept buts, dix passes décisives). Telle est son habitude. A ceux qui disent qu’il n’était qu’un joueur d’appoint au Barça quand il en partit, on rappellera qu’il avait pris part à 34 des 38 matchs des Blaugrana en 2013-14, marquant dix-neuf buts au passage, mieux que Pedro, Neymar ou Fabregas. Roue de secours? A d’autres! Ou alors, c’est de celles qu’on lance en guise de bouée à quelqu’un qui risque de se noyer.

Alexis, c’est 62 buts en 128 matchs pour Arsenal en moins de trois saisons, et c’est tellement plus que cela. C’est le bâton de dynamite qui n’en finit pas d’exploser. C’est un appétit que rien ne peut rassasier, car plus il mange, plus il veut manger, un Gargantua de l’effort et du désir. J’ai posé la question à Wenger, plusieurs fois, du temps qu’Alexis était en odeur de sainteté à l’Emirates. “Pourquoi tu ne le fais pas se reposer de temps en temps?”. “Parce qu’il ne veut pas, dit Arsène. Il veut profiter de chaque seconde de sa vie de footballeur professionnel, parce que rien d’autre n’a plus d’importance que de jouer au foot pour lui”.

Peut-être bien qu’Alexis est…chiant. Je n’aime pas les gros mots non plus, j’en entends beaucoup trop. Mais peut-être bien qu’il l’est aussi parce que, par son activité incessante, cette rage qui lui fait gagner des ballons de la tête contre des défenseurs qui en font deux de plus que lui, il est un rappel constant de ce que quelques autres, au lieu de se donner, font l’aumône du bout de leurs doigts un peu trop parfumés.

Il en est de même dans tout métier. Je me souviens d’un job épisodique qui me fut confié dans un restaurant, du temps que je jonglais entre la cuisine, le stade et le studio d’enregistrement pour survivre. Le ‘chef’ me plaça aux desserts, où mon rôle était de préparer et de placer des fruits frais sous une coupole de sucre filé. Je commis l’erreur, fatale à ses yeux, d’ôter la peau âcre des segments de pamplemousse avant de les éventailler sur l’assiette. “C’est quoi, ça?”, hurla-t-il. “Tu t’imagines qu’on va perdre notre temps à faire ça?”

Je rendis mon tablier le jour même.

Alexis, lui, n’est pas loin de rendre son maillot.

Je sais que la comparaison n’en est pas vraiment une, et merci de ne pas me le rappeller. Le parallèle ne me sert qu’à une chose, à donner un goût, que beaucoup d’entre vous connaissez sans doute, de ce que c’est que d’être puni ou mis à l’écart quand on a raison.

Et ce soir, qui d’entre nous doute que ce soit le rebelle présumé qui ait eu raison?

Philippe Auclair