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Aston Villa: jambe plus courte que l'autre, papa à 14 ans... l'histoire étonnante de Wesley

Il a grandi dans un milieu défavorisé, a perdu son père à neuf ans, est lui-même devenu papa à quatorze, puis une deuxième fois à seize, et pour couronner le tout, il possède une jambe bien plus courte que l’autre. Pourtant, Wesley Moraes, ou Wesley tout court, a réussi à se faire un nom au Club Bruges, pour devenir l’été dernier la recrue la plus chère de l’histoire d’Aston Villa. A bientôt 23 ans, voilà le Brésilien au physique de déménageur parti à la conquête de la Premier League. Ce n’était pas gagné.

Dans la famille des joueurs à la jeunesse chaotique, le Brésil a sa place réservée à table avec quelques beaux spécimens. On pense à Rivaldo, bien sûr, élevé dans une extrême pauvreté, confronté durant des années à la malnutrition avant de conquérir l’Europe et un Ballon d’or. Plus récemment, les réseaux sociaux ont relayé jusqu’à l’indigestion l’histoire de Gabriel Jesus, qui peignait les trottoirs de Sao Paulo durant la Coupe du monde 2014 avant de vivre l’édition 2018 sur le terrain. Wesley Moraes, depuis son Minas Gerais natal jusqu’à Birmingham, en passant par la Slovaquie et la Belgique, a aussi de quoi écrire un scénario.

A vingt-trois ans, l’avant-centre auriverde est devenu l’été dernier la recrue la plus chère de l’histoire d’Aston Villa, qui a misé 25 millions d’euros sur lui pour fêter le retour en Premier League. Depuis, le golgoth (1,91m, 95 kg) a eu le temps de faire trembler les filets à quatre reprises outre-Manche. Et de raconter, un peu, son incroyable cheminement.

Père à 14 ans: "Je devais trouver de l'argent, je devais tout faire pour devenir footballeur professionnel"

Par où débuter? Ses tatouages, peut-être. Plus que des œuvres, Wesley a fait graver sur son corps des souvenirs. Il y a ce "Paulo", derrière sa nuque, en hommage à son père décédé d’une tumeur au cerveau alors qu’il n’avait que neuf ans. Et puis il y a le nom de Yan, le fils qu’il a eu à quatorze ans, dans les quartiers pauvres de Juiz de Fora, entre Rio de Janeiro et Belo Horizonte. Et encore celui de Maria, sa fille, née deux ans plus tard d’une autre maman, alors que Wesley venait de souffler ses seize bougies. Bref, autant d’inscriptions qui rappellent que le Brésilien était destiné à une vie de labeur plutôt qu’aux ors du championnat anglais.

Pourtant, c’est peut-être cette adolescence tumultueuse qui est à l’origine de tout. "Ma source de motivation? C’est mon premier enfant. Je devais trouver de l’argent", expliquait l’attaquant il y a quelques semaines dans une interview à Sky Sports. Mais de l’argent, au début des années 2010, il n’y en a pas à la maison. Plus de père, donc, une mère qui doit travailler jour et nuit pour protéger la petite tribu, des cousins en galère… Une idée lui vient en tête et ne veut plus s’effacer. "Je me suis dit que je devais tout faire pour devenir footballeur professionnel."

Un essai à... Nancy

Problème numéro 1: à seize ans, Wesley n’a joué qu’en futsal. Il semble au-dessus du lot, certes, mais n’a aucune connaissance tactique, aucun sens du placement. Problème numéro 2: Wesley… a une jambe plus courte que l’autre. Trois centimètres de décalage, c’est deux fois moins que le grand Garrincha dans les années 60, mais suffisant pour inquiéter les clubs sollicités. Les formations de Belo Horizonte le recalent, le Grêmio aussi. Wesley atterrit finalement à Itabuna, un club de division inférieure, grâce à l’intervention de l’agent Paulo Nehmy, qui perçoit du potentiel chez le joueur autant qu’il se prend d’affection pour le garçon.

Le début de la success st... Eh non, pas encore. A force de réseau, le puissant attaquant fait un test avec les U17 de l’Atlético de Madrid, sans suite. Il participe aussi à un essai à l’AS Nancy, mais rentre chez lui au bout de quelques semaines, dépité. Le spleen commence à l’attraper et Wesley, en plus des entraînements, doit trier des vis et des boulons dans une usine pour 150 euros par mois.

Wesley en 2018
Wesley en 2018 © Icon

Du Brésil à la Belgique, en passant par la Slovaquie

Débarque alors un autre homme, un scout néerlandais: Hans Coret. "A travers un ami commun, je suis entré en contact avec Paulo (Nehmy). Il m’a énormément parlé de Wesley, et de son histoire, nous raconte-t-il. Il m’a aussi parlé de son passage en Europe, à l’Atlético de Madrid, et des problèmes rencontrés avec un agent croate. C’est pour cela que Paulo avait décidé de le faire revenir au Brésil jusqu’à ce qu’il ait dix-huit ans, en attendant de nouvelles opportunités. Après cette conversation, j’ai fait comme tout le monde, je suis allé checker sur Internet et j’ai trouvé quelques vidéos de Wesley."

Suffisamment pour lui taper dans l’œil. "Je me rappelle avoir trouvé des vidéos d’un tournoi international de jeunes à Basauri (Espagne), en avril 2014, auquel l’Atlético participait avec Wesley, poursuit le scout. Il y avait la Juventus, le Real Madrid, la sélection basque, et Toulouse, qui avait battu l’Atlético en finale. Wesley avait mis deux buts, mais surtout, j’ai découvert sa posture, son potentiel athlétique. Je lui ai vu des caractéristiques de vrai numéro 9." Quant à l’histoire de la jambe plus courte, Coret ne s’en inquiète pas. "Paulo avait tout vérifié de ce côté-là, notamment avec un docteur très réputé au Brésil. Le docteur lui a dit: 'Son corps est comme ça, vous ne pouvez rien y faire, mais cela ne lui causera aucune blessure particulière'."

L'envol seul pour l'Europe de l'Est à dix-huit ans

Le scout a donc un joueur sous la main, et cela tombe bien puisqu’il connait à cette époque un club qui cherche un attaquant: l’AS Trencin, en Slovaquie. "J’étais assez proche du propriétaire (l’ancien international batave Tchen La Ling, ndlr). J’avais déjà scouté William et Jairo da Silva pour eux. Et puis il y avait un autre Brésilien là-bas, Ramon. On s’est dit que ce serait plus facile pour son adaptation." Début 2015, Wesley a dix-huit ans, il s’envole seul pour une triste cité de 50.000 âmes en Europe de l’Est. Un choc des mondes. Une leçon de foot, aussi.

Pendant quelques mois, le Brésilien apprend les bases du poste de numéro 9 (il jouait jusque-là milieu offensif) avec les U19 du club, peaufine sa finition. En juillet, il atterrit en équipe première… et saisit sa chance. Lors d’un tour préliminaire de Ligue des champions contre le Steaua Bucarest, il inscrit son premier doublé sous les yeux de nombreux recruteurs. Un tournant. Même si Trencin est éliminé, même si son début de saison en championnat est mitigé, quelques prétendants se font connaître. Janvier 2016: le Club Bruges met un million sur la table pour le faire venir immédiatement. Une marche de plus.

Wesley après son premier titre
Wesley après son premier titre © Icon

"Gros bébé", boursouflure à l'oreille et hygiène de vie déplorable

"Est-ce que je l’ai remarqué? Tu es obligé de le remarquer, vu la bête que c’est." Au bout du fil, Benoit Poulain rigole. Le défenseur français, arrivé en même temps que Wesley à Bruges cet hiver-là – et parti à Kayserispor l’été dernier –, n’a pas oublié leurs débuts communs. "Quand il est venu, on l’a vu avec sa copine et un enfant. Des fois, il y a des événements dans la vie qui te rendent mature très tôt, mais… pas pour lui. (Rires.)" Ah bon? "Il était plutôt immature que mature, c’était le gros bébé, précise l’ex-Nîmois. C’était un monstre physique, avec son petit caractère, il ne se laissait pas faire dans le vestiaire, mais c’était vraiment un bébé. Et je pense qu’à Bruges, il s’est aussi construit là-dessus, en tant qu’homme. Il a été bien entouré. Il y avait un autre Brésilien, Claudemir, qui l’a tiré vers le haut. On connait les Brésiliens, ils sont vite attirés par la fête, et à Bruges un ou deux ont d’ailleurs mal tourné. Mais lui a basculé du bon côté. Dévy Rigaux, notre manager d'équipe, s’est bien occupé de lui également. A Bruges il y a beaucoup de règles à respecter, il faut être carré. Dévy l’a aidé là-dessus. Il avait besoin d’être cadré."

Dans les colonnes du Guardian, Rigaux avait raconté en début d’été sa rencontre avec le jeune Brésilien au corps de déménageur. "Quand vous perdez votre père très jeune, et que vous devenez vous-même père alors que vous n’êtes qu’un enfant, cela a forcément un impact. Ses enfants étaient restés au Brésil, c’était difficile pour lui. Nous avons dû bâtir une relation de confiance, il s’est ouvert peu à peu et nous a parlé de sa famille…" Wesley a aussi appris la notion d‘hygiène de vie. "Nous avons fait les courses ensemble à plusieurs reprises, confiait Rigaux à l’hebdo belge Sport/Foot Magazine. Dans son chariot, il y avait des biscuits, des boissons rafraîchissantes et des barres énergétiques. Beaucoup de sucre pour couper la faim alors qu'il aurait mieux valu qu'il mange des fruits ou des yaourts maigres. Il fallait aussi qu'il mange plus léger le soir. Pas de plats à emporter mais des salades qu'il devait préparer lui-même. Quand il cuisinait, il m'envoyait régulièrement une photo. Il était fier. Et il sentait qu'il avait plus d'énergie, qu'il était en meilleure forme. Au début, c'était un sacrifice. Désormais, c'est une habitude. Il a compris que son corps déterminerait son avenir et que lui seul en décidait."

Un corps qui a valu quelques vannes au Brésilien. "Sa jambe, c’est anecdotique, ça ne se voit pas, confirme Poulain. Après, c’est vrai qu’il a une démarche particulière, mais je ne sais pas si c’est à cause de ça ou pas. On le chambrait plus sur son oreille en fait, parce qu’il a une boursouflure bizarre, il s’est fait opérer plusieurs fois et à chaque fois ça repoussait." Une jambe trop courte, une oreille trop grosse? Pas grave. Wesley a convaincu ses nouveaux camarades sur la pelouse. "Les six premiers mois il n’a pas dû beaucoup jouer, il n’était pas toujours dans le groupe, mais il s’entraînait correctement, note Poulain. C’était six mois d’adaptation, pour découvrir le haut niveau, avec une équipe qui jouait très bien sous les ordres de Michel Preud’homme. Et dès qu’on a attaqué la saison suivante (2017-2018), on a vu qu’il était déterminé à tout faire pour être aligné et que le club comptait sur lui aussi. On se posait plein de fois la question de le faire jouer ou non. Souvent, nous les joueurs, on disait oui, parce qu’on le trouvait bon et chiant à jouer. Il a continué à progresser, et je pense que sa meilleure saison ce n’est pas sa dernière, mais la première avec le nouveau coach Ivan Leko, en 2017-2018."

Wesley avec son trophée de meilleur Espoir en Belgique
Wesley avec son trophée de meilleur Espoir en Belgique © Icon

"Il peut faire mieux: il va vite mais ne prend jamais la profondeur, et il est super grand mais n’a pas de jeu de tête"

Après un exercice 2016-2017 à six réalisations, Wesley claque cette saison-là treize buts en quarante-quatre matches, envoie valser les défenseurs adverses les uns après les autres, et joue un rôle important dans l’obtention du quinzième titre de champion du Club Bruges. Elu Espoir de l'année, il montre également tous les progrès accomplis dans le contenu, et dans l’attitude. Wesley court plus, s’énerve moins. "Il a dû progresser sur un truc, c’est qu’il est tellement grand qu’il mettait beaucoup de coups de coude, plus ou moins involontaires, explique Benoit Poulain. Il a pris deux rouges là-dessus à Bruges, et c’était assez mal vu. Mais il a corrigé ça, il s’est adapté."

La dernière saison belge de Wesley, en 2018-2019, est sur le papier la plus prolifique, avec dix-sept buts en quarante-huit apparitions, dont deux réalisations en Ligue des champions face à Monaco. Mais elle n’est pas de tout repos. Approché par un club chinois durant l’hiver, avec un salaire mirobolant à la clé, le Brésilien pense un temps partir. Sa régularité en pâtit, preuve que le joueur a encore du travail à faire sur lui-même. Pour ceux qui le connaissent, le chemin parcouru reste énorme. "Je savais qu’il avait du potentiel, mais il y avait des questions autour de lui, glisse Poulain. Au début, en Europe, beaucoup de clubs ne voulaient pas de lui parce qu’ils ne le trouvaient pas assez technique, ils estimaient qu’il n’avait que son physique. Moi, je lui ai trouvé des qualités techniques dès le début mais il a dû le montrer sur le terrain. Je pense qu’il peut encore faire mieux, je reste parfois sur ma faim, notamment sur deux points: il va vite mais ne prend jamais la profondeur et il est super grand mais n’a pas de jeu de tête… Après, Bruges a vraiment été le palier parfait pour lui. Il a eu la chance d’avoir deux coachzs, Preud’homme et Leko, chacun dans leur style, qui lui ont appris beaucoup de choses et surtout qui lui ont fait confiance."

Coret approuve: "Le changement de niveau et de pays l’a fait évoluer, il n’est plus le même joueur, mais au fond le garçon reste le même, toujours heureux, toujours positif, malgré son histoire familiale qui a forcément influencé sa personnalité. Jusqu’où peut-il aller? Il doit désormais se concentrer sur les résultats avec Aston Villa, s’adapter petit à petit au niveau de la Premier League. Après, nous verrons… Tout le monde au club connait son potentiel et travaille dur avec lui pour poursuivre son développement. Il n’a que vingt deux ans. Il peut encore grandir énormément."

Clément CHAILLOU