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Comment Solskjaer peut changer Manchester United au-delà du déclic psychologique

À l'image des débuts réussis d'Ole Gunnar Solskjaer à Manchester United, un changement d'entraîneur génère souvent un déclic psychologique propice au rebond sportif. Mais la pérennisation du renouveau au-delà de l'étincelle initiale dépend de la faculté du nouveau venu à faire intégrer un projet de jeu clair et approfondi à ses joueurs.

– Si tu veux, je travaillerai même la nuit!
– Je marcherais à travers les flammes pour toi!
– Moi, je les éteindrai!

Dans les locaux de l'Academy of Light, le staff de Sunderland s'emballe. Nous sommes en novembre 2017, Chris Coleman vient de débarquer pour redresser la barre du géant en péril, dernier de Championship avec une seule victoire lors des seize premières journées. En quelques discussions, l'entraîneur gallois a réussi à insuffler un élan d'optimisme parmi les employés du club. Devant les caméras de Netflix, pour la captivante série-documentaire Sunderland 'Til I Die, l'un d'eux s'emballe: "Quand Chris arrive, on est un peu : 'Oui ! Je suis avec toi mec ! Je suis avec toi !' Cela a l'air fou, mais juste sa manière de parler... C'est puissant." Un autre, en plein réaménagement du bureau du staff technique, souligne le "rafraîchissement" que constitue ce "nouveau départ" pour le club. Tant pis si le précédent manager, Simon Grayson, n'a duré que quatre mois.

Ce rebond psychologique – vite dissipé avec une deuxième relégation en deux saisons au final – est l'effet escompté par un changement d'entraîneur. Déclencher une réaction, piquer au vif chaque membre du club, briser une dynamique négative, créer un nouvel espoir. Mais le renouveau mental n'est qu'éphémère et superficiel s'il ne lui est pas rapidement adjoint un projet de jeu clair, profondément intégré par les joueurs. Les pompiers de service ne doivent pas seulement éteindre l'incendie mais aussi ancrer les fondations tactiques qui éviteront tout nouveau départ de flamme, en dépit du rythme effréné de la saison déjà lancée.

À Manchester United, libération mentale et apport stratégique

"Les gens essaient de construire une philosophie, mais si vous faites cela, assurez-vous de gagner d’abord", prévenait Sean Dyche en 2017. À Manchester United, le départ parfait (cinq victoires en cinq matches) d'Ole Gunnar Solskjaer valide la métamorphose stylistique entamée. Depuis le 22 décembre dernier et le premier match sur le banc du Norvégien, à Cardiff (5-1), United est redevenu dynamique et conquérant (plus de trois buts marqués par match), porté par des joueurs apparemment libérés du carcan qui les entravait jusqu'alors. Difficile de croire, ainsi, que le Victor Lindelöf qui perce avec assurance les lignes adverses balle au pied est le même que le défenseur si timoré sous José Mourinho. Avec ses idées, mais aussi grâce au pedigree modeste des adversaires (Cardiff, Huddersfield, Bournemouth, Newcastle et Reading), Solskjaer a pu lâcher la bride. Tout le contraire de Rudi Garcia, en octobre 2016, qui avait dû bricoler "dans l'urgence" un coup tactique d'un soir, ultra-conservateur, pour arracher un 0-0 sans tirer au but face au PSG, trois jours après sa nomination à l'OM.

Trois jours, c'est la marge de manœuvre maximum autorisée à Ole Gunnar Solskjaer entre chacune des cinq rencontres qu'il a dirigées. Jusqu'ici, le Norvégien reconnaît s'être contenté, hors séances, de "discussions de cinq minutes" au tableau noir avec quelques individualités, en plus des "causeries générales pour toute l'équipe". Suffisant, toutefois, pour déjà distinguer son apport stratégique: des défenseurs centraux responsabilisés dans la construction du jeu, des défenseurs latéraux plus hauts, Paul Pogba plus proche du but adverse. Les joueurs, Marcus Rashford et Jesse Lingard en tête, parlent de “"football positif" pour résumer les principes généraux de possession au sol, de combinaisons courtes et de défense en avançant prônés par leur nouvel entraîneur.

Un renversement de paradigme qui fait un peu écho à celui que Claude Puel tente de concrétiser à Leicester, depuis l'automne 2017. Pour sa première, face à Everton (2-0), le Castrais avait tenté de placer Riyad Mahrez en soutien de Jamie Vardy. "Il est libre quand il joue juste derrière Vardy, avait-il justifié a posteriori. Il peut donner de bonnes passes décisives et apporter de la pénétration." Une innovation convaincante vingt minutes à peine, toutefois, et vite remisée au placard les rencontres suivantes, Mahrez retrouvant son couloir droit favori. Aujourd'hui encore, l'entraîneur français lutte pour faire totalement accepter son approche basée sur plus de maîtrise technique aux Vardy, Morgan et Simpson, sacrés avec un style de contre-attaque redoutablement efficace alors mais souvent neutralisé depuis par des adversaires (hors Big 6) qui leur laissent le ballon. Les Foxes ont la huitième possession de Premier League (49%, derrière le Big 6 et Everton) mais sont aussi deuxièmes en nombre de contre-attaques menées (16, derrière Wolverhampton). La transition est plus aisée pour Ole Gunnar Solskjaer, de par la tradition mancunienne incarnée par Sir Alex Ferguson et le profil technique de ses joueurs.

L'animation offensive de MU a néanmoins révélé, au fil des rencontres et à mesure que les adversaires s'acclimataient à cette nouvelle donne tactique, sa relative improvisation. L'interprétation individuelle des principes de jeu a ses limites quand l'adversaire, comme Newcastle, oppose un plan très structuré et discipliné. À St James' Park, le jeu vers l'avant mancunien a été plus laborieux, les combinaisons moins fluides. Surtout, les Magpies ont exposé le déséquilibre de Red Devils vulnérables à la perte du ballon, conséquence d'un positionnement plus ambitieux en possession et d'un contre-pressing exécuté sporadiquement.

Enfin une semaine d'entraînement complète

Trois cent soixante kilomètres plus au sud, Ralph Hasenhüttl vit la même transition à Southampton. Avec moins de succès jusqu'ici (deux victoires, un nul, trois défaites), en dépit d'une belle victoire contre Arsenal (3-2), notamment parce que l'impact psychologique de son arrivée n'est pas autant magnifié par le talent individuel de ses joueurs. Pour se faire rapidement comprendre, outre des entretiens individuels organisés avec tout son effectif, l'entraîneur autrichien a diffusé à son groupe des séquences de jeu de son Leipzig, deuxième de Bundesliga en 2017. "Tout le monde ne fait que presser, presser, presser, une fois qu'on perd le ballon, témoigne le gardien Alex McCarthy dans le Mail on Sunday. Et quand on récupère le ballon, au lieu de revenir en arrière, on essaie d'avoir la confiance pour jouer vers l'avant et faire monter tout le monde sur le terrain, donc on est beaucoup plus offensif. Il (Hasenhüttl) aime jouer un football attractif, avec un pressing haut et intense."

Si Hasenhüttl avait déjà eu une semaine pleine de travail après son baptême du feu à Cardiff (0-1), celle qui vient de débuter est une première pour Solskjaer. L'occasion d'enfin approfondir l'intégration de ses principes de jeu, de travailler les mécanismes qui les animent sur le terrain dans chaque situation pour parvenir à une unité de pensée chez les joueurs. "Tout le développement, jusqu'à obtenir un résultat, doit être une forme de synchronisation, comme un orchestre, confiait Mauricio Pochettino dans L'Équipe en octobre 2017. Tu dois être intelligent pour savoir jusqu'où tu peux transmettre à ton groupe et jusqu'à quel point il est capable d'assimiler les informations."

Dimanche (17h30 sur RMC Sport 1), l'Argentin, maître ès flexibilité tactique, présentera avec Tottenham le premier défi de taille pour le nouveau Manchester United. Dans un peu plus d'un mois, Thomas Tuchel mettra également à l'épreuve la faculté d'adaptation d'Ole Gunnar Solskjaer, dans ses choix au coup d'envoi comme dans son coaching en cours de rencontre, souvent payant jusqu'ici (deux buts et deux passes décisives de ses remplaçants). L'ancien Super Sub répète certes vouloir se concentrer sur la manière de jouer de sa propre équipe, mais c'est aussi par l'élaboration de plans de jeu pertinents, en réponse aux caractéristiques propres à chaque adversaire, qu'il construira sa réussite. Et se donnera alors la chance de prolonger son rêve éveillé au-delà du mois de mai.

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Julien Momont