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"Si la situation continue, les autorités seront forcées d’annuler les JO cet été" explique Kenji Utsunomiya, l'homme qui a lancé la pétition contre les JO de Tokyo

Kenji Utsunomiya veut faire annuler les Jeux olympiques et paralympiques prévus cet été à Tokyo. Cet avocat de 74 ans originaire de la préfecture d’Ehime au sud de l’archipel a lancé sur le site Change.org une pétition qui rassemble plus de 375 000 signatures contre la tenue des JO. Un véritable succès pour cet homme battu quatre fois dans la course au gouvernement de Tokyo, il explique sa démarche à RMC Sport.

Kenji Utsunomiya, pourquoi avoir lancé cette pétition début mai ?

Actuellement au Japon, la progression du COVID-19 devient de plus en plus importante. L’état d’urgence a été décrété dans 9 préfectures et des mesures moins restrictives que l’état d’urgence sont en vigueur dans 10 autres départements. Le nombre de cas augmente de jour en jour. Le système hospitalier est sous une forte pression. On ne peut pas sauver toutes les vies. Parfois, certaines personnes meurent chez elles. Dans ces circonstances, c’est difficile de rendre compatible la tenue des JO avec la sauvegarde de la santé des Japonais. Les JO vont consommer des ressources médicales qui sont précieuses actuellement mais également beaucoup de professionnels de santé qui seront envoyés pour assurer la bonne tenue des JO. Le CIO demande que 10 000 personnels de santé et plus de 30 hôpitaux soient réservés en faveur des Jeux Olympiques. Mais actuellement, les hôpitaux, les médecins, les infirmières, sont trop précieux pour sauver la vie des Japonais. C’est pour ça que je suis contre la tenue des JO.

Est-ce que vous avez une dent contre les JO en général ou seulement ceux de Tokyo ?

Personnellement, j’aime beaucoup le sport. J’ai joué au ping-pong du collège jusqu’à l’université. Je ne suis pas contre les Jeux olympiques en tant que tels. Aujourd’hui, nous sommes en pleine pandémie. Les ressources médicales et les professionnels de santé seront consacrés aux JO s’ils ont lieu, au détriment de la santé et de la vie des Japonais. Je suis contre ces JO mais pas contre les JO en général.

Etes-vous surpris par le succès de la pétition (elle atteint plus de 375 000 signatures) ?

C’est la première fois que je lance une pétition en ligne. Je ne savais pas combien de voix je pouvais collecter. Nous avons déjà 375 000 signatures. C’est plutôt la vitesse avec laquelle ces signatures ont été collectées qui a surpris. Dès que la pétition a été lancée, des voix se sont élevées pour demander l’annulation des JO. Le nombre de signatures va dépasser le record japonais actuel du site avec 380 000 signatures. Je ne pense pas que le nombre est si important. Je ne suis pas surpris. J’ai déjà lancé plusieurs pétition papier. J’ai collecté 3 400 000 signatures pour réformer la loi sur le crédit.

Le rejet des JO est l’opinion dominante chez les Japonais. Avez-vous ce sentiment ?

Chaque fois que l’on mènait un sondage d’opinion, 60% voire 70% des personnes interrogées s’opposent à la tenue des JO cet été, souhaitant soit un report, soit une annulation. Récemment, un autre sondage a montré que 80% des Japonais sont contre la tenue des JO (sondage Asahi Shimbun). Malgré cela, le gouvernement, le CIO et les organisateurs japonais n’écoutent pas les voix qui s’élèvent contre eux. Avant que nous ayons démarré cette pétition en ligne, nous savions que la majorité des Japonais étaient contre ces JO. Avec cette pétition, nous avons rendu visibles ces voix qui étaient jusqu’alors implicites. Notre pétition a aussi permis je crois d’ouvrir une espace de discussion sur la possibilité de maintenir ou non les JO.

Avez-vous été contacté par le gouvernement japonais ?

Je n’ai reçu aucun appel de la part des responsables des JO. Vendredi dernier, je suis allé au siège du gouvernement de Tokyo pour voir la gouverneure Yuriko Koike. Elle ne m’a pas reçu. J’ai vu seulement un représentant. Je voulais déposer ma pétition devant la gouverneure. Le même jour, j’ai déposé par courrier la même pétition au CIO et au comité international paralympique. Je n’ai reçu jusqu’ici aucune réponse de ces responsables. Demain, je vais déposer la pétition au Premier ministre Yoshihide Suga mais il ne m’accueillera vraisemblablement pas. Peu importe. Je vais présenter la même lettre aux responsables du comité d’organisation des JO. Je crois qu’ils me répéteront comme d’habitude leur devise: "Nous organiserons ces JO en toute sécurité".

Etes-vous confiant sur le succès de votre démarche ?

Tout va dépendre du nombre de signatures que nous allons recueillir jusqu’à la tenue des JO. Mais il faut aussi surveiller la situation sanitaire au Japon. La crise sanitaire s’aggrave de jour en jour (5229 nouveaux cas mercredi). Si la situation continue, les autorités seront forcées d’annuler les JO cet été. Le taux de vaccination au Japon est très bas par rapport aux pays développés (1,9% de la population seulement vaccinée). Les professionnels de santé n’ont pas encore été tous vaccinés. La vaccination pour les personnes âgées de plus de 65 ans ne fait que commencer. Nous avons besoin d’un grand nombre de personnels médicaux pour assurer la campagne de vaccination. Si tout ne se passe pas comme prévu, la tenue des JO sera très difficile.

Morgan Maury