RMC Sport

Mondiaux de judo: Clarisse Agbegnenou-Miku Tashiro, devine qui vient gagner chez toi ce soir...

En lice ce mercredi à Tokyo, Clarisse Agbegnenou vise un quatrième titre mondial chez les -63 kilos, un record pour une judoka française. Et pourrait une nouvelle fois croiser la route de la Japonaise Miku Tashiro, battue en finale des derniers Mondiaux. Une combattante native de Tokyo qui est sa plus grande rivale sur la route de la quête de l’or olympique, seul titre qui manque à son palmarès, mais aussi une amie proche.

Il suffit de voir son sourire grandir à l’évocation du nom de sa rivale pour comprendre. Pour Clarisse Agbegnenou, la Japonaise Miku Tashiro n’est pas une adversaire comme les autres. A 25 ans, la Japonaise représente, avec la Slovène Tina Trstenjak, le plus grand danger pour la Française dans sa quête d’un quatrième titre mondial en moins de 63 kilos – ce qui serait un record pour une judoka tricolore, Brigitte Deydier, Lucie Décosse et Gévrise Emane s’étant arrêtées à trois couronnes chacune – ce mercredi à Tokyo (Japon). Miku Tashiro est d’ailleurs la dernière à avoir battu Clarisse Agbegnenou dans une compétition individuelle, en décembre 2017 au Masters de Saint-Pétersbourg (Russie). Et la Française a dû passer par le golden score pour battre en finale des derniers Mondiaux, en septembre 2018, celle qu’elle n’avait écarté que d’un shido en demi-finale des JO de Rio en 2016 avant de s’incliner dans le combat pour l’or contre Tina Trstenjak. 

Avec une particularité: les deux sont très amies, au point d’avoir vu Clarisse lever le bras de Miku après la finale des "monde" 2018. "On se parle par Instagram ou d’autres moyens, a confié la Japonaise au magazine L’Esprit du Judo. L’équipe de France vient parfois en stage dans le dojo de mon entreprise, Komatsu. Cela nous a donné l’opportunité de davantage échanger, de plus parler. Et quand nous sommes en compétition, on se retrouve. (...) En dehors du judo, je trouve que Clarisse a vraiment beaucoup d’énergie. Elle est très ouverte, facile d’accès. Au départ, j’ai eu peur de l’athlète à cause de la compétition mais maintenant, je peux la respecter, et donc j’ai encore plus envie de la battre. Je l’estime au plus haut point."

Grand égard mais volonté de conquête. La dichotomie met les mains sur le kimono. Mais ne comptez pas sur son amie-rivale pour lui en vouloir. Pas le genre de la maison judo. "J’aime bien car ça reste toujours dans les bonnes valeurs, souligne la triple championne du monde française. C’est ce que j’aime: elle est respectueuse et on va être respectueuses comme notre sport l’indique, car c’est une belle culture, mais c’est aussi un sport de combat et on a envie de prendre la place de l’autre. Je trouve ça beau, c’est le sport. Il y a une bonne éthique et j’ai envie de la garder. Elle veut me battre, elle a bien raison, je veux la battre et j’ai également raison, et c’est ce qui fait que ces combats vont être très beaux." Mais avec presque toujours un résultat identique jusque-là. 

Bilan entre les deux? Neuf victoires à une pour Agbegnenou, incontestable numéro 1 mondiale de la catégorie, dont une série de trois en cours, la dernière au Masters de Guangzhou (Chine) en décembre 2018. Mais Tashiro, pour qui "le meilleur combat contre Clarisse jusqu’à présent" reste la demi-finale olympique de Rio et qui s’entraîne beaucoup avec des garçons pour "progresser techniquement" comme le fait la Française, se voit grandir dans les rétroviseurs de cette empêcheuse de gagner en rond qu’elle respecte tant. 

"Je pense que je peux la battre"

"Aux derniers Mondiaux, j’étais contente de m’être rapprochée de Clarisse, confirme-t-elle à L’Esprit du Judo. Je pense à l’avenir. Tout cela doit se construire. (...) Par rapport aux années précédentes, je ne me fais plus tout un monde de Clarisse. Je pense que je peux la battre. (...) Je pense que Clarisse possède encore un avantage technique sur moi. Un cran ou deux au-dessus de moi. Il n’y a pas que sur le plan mental qu’il faut travailler, il y a aussi la partie technique et la condition physique."

Clarisse Agbegnenou (de face) et Miku Tashiro lors de la finale du Grand Slam de Paris en février 2018
Clarisse Agbegnenou (de face) et Miku Tashiro lors de la finale du Grand Slam de Paris en février 2018 © Icon Sport

Problème? Son amie-rivale, à qui il ne manque plus que l’or olympique, ne compte pas se reposer sur ses nombreux lauriers. "Je dois déjà travailler le sol, nous explique-t-elle. Je commence à être pas mal mais il y a toujours des petites fuites, des choses qui ne sont pas très construites... Parfois, je n’arrive pas à aller au bout alors que j’aimerais essayer de terminer chaque fois que la fille est au sol. Si je peux gagner vite, ça peut être très bien. (Sourire.) Il faut aussi m’améliorer techniquement pour me rapprocher de la perfection. On n’est jamais parfait mais s’améliorer, c’est déjà pas mal. Et sur le plan personnel, me connaître un peu plus, méditer, me relaxer et y aller pour le plaisir à chaque fois." Le sien, hein. Pour ses adversaires, par contre... 

Loin d’être rassasiée tant son appétit olympique la fait gargouiller, Clarisse Agbegnenou est un leader qui se remet en cause. Une perfectionniste du moindre détail même dans la victoire, façon Teddy Riner. Encore plus compliquée à renverser pour la concurrence et la Japonaise que la simple championne, quoi. "Quand j’arrive sur une compétition, je me dis que rien n’est acquis, que toute personne peut me battre, surtout dans un sport comme le judo où tout peut aller très vite à la moindre seconde d’inattention, rappelle la Française, également quatre fois championne d’Europe (dont l’or aux derniers Jeux européens, pour lesquels elle a endossé le rôle de porte-drapeau tricolore et qui servaient de compétition continentale en judo). Du coup, je suis focus du début à la fin, je dois le rester tant que la compétition n’est pas terminée. C’est quelque chose de très important et c’est pour ça que je le travaille au quotidien, avec du yoga. Je suis invaincue depuis longtemps mais j’ai par exemple failli mettre une clé de bras que j’ai ratée en finale des Jeux européens donc ça veut dire que des choses ne sont pas parfaites et je n’arrive pas à me dire que je suis encore leader. Il faut vraiment que j’arrive à faire les choses parfaitement pour me dire que je n’ai pas raté."

Un défi XXL, voire plus, pour Miku Tashiro. Et cette fois, comme l’an prochain aux Jeux, c’est à Tokyo que ça se passe, sa ville de naissance, là où elle a commencé le judo à huit ans dans le dojo de l’école de police à côté de chez elle où elle a pu côtoyer Misato Makamura, triple championne du monde et double médaillée olympique, "sempai" (élève avancé, au contraire du kouhai) dans ce dojo. "Je sais qu’il y a une grosse attente autour des athlètes japonais et je veux y répondre", assume l’intéressée. Dans la salle qui accueillera l’épreuve de judo aux JO, le mythique Budokan, la Japonaise qui a déjà signé trois podiums planétaires (deux fois en bronze, une en argent) mais n’a pas encore accroché un grand titre international devra gravir son Everest "agbegnenouesque" pour apporter l’or à son pays dans une des deux seules catégories (avec les moins de 48 kilos) pas remportées par des combattantes locales aux championnats du monde 2018. Parfaite motivation. 

Mais son amie-rivale a également les crocs. Car au bout de la compétition planétaire, Clarisse peut marquer l’histoire du judo français avec un quatrième sacre. "Quand on s’en rapproche, c’est ce qui pousse à continuer et à aller plus loin, sourit-elle. Là, je me dis: ‘Clarisse, tu en as trois, tu ne peux pas ne pas en avoir quatre’. On veut toujours aller plus haut. Et quand j’en aurai quatre, ben peut-être cinq. Et du coup peut-être que je pourrai dépasser Teddy. On ne sait jamais... Ça fait monter, ça fait monter, et c’est ce qui nous accroche. Ce serait exceptionnel, surtout que je n’aurais jamais pensé pouvoir faire des choses comme ça. Quand je voyais des Lucie Décosse ou Gévrise Emane, elles étaient à la perfection techniquement et je me disais que ça n’allait pas le faire avec mon judo un peu brutal, toujours à foncer. Je me disais que je ferais mon petit chemin mais qu’il était impossible de les dépasser. Et là, j’en suis à deux doigts. Mais à deux doigts ne veut pas dire que c’est fait." 

Si elle y parvient, elle aura encore un peu plus marqué les esprits de la concurrence dans la perspective de la quête de l’or olympique. Et quel meilleur endroit que Tokyo, où se tiendra la grand-messe du sport, pour le faire? "C’est le grand rendez-vous à aller chercher avant les JO et c’est important de marquer des points aux yeux de la concurrence, appuie la judoka tricolore. On est à un an des Jeux et il faut leur montrer qu’on est là et qu’on ne va pas bouger de la place. C’est le moment." Le tout en s’imprégnant de ce lieu qu’elle imagine déjà comme celui de son plus grand triomphe dans un an.

"C’est la compétition qui va nous mettre dans le bain, qui va nous dire si on a des choses à retravailler, si on est dans la bonne lancée, et nous permettre de prendre des repères, de voir comment va être l’atmosphère au Japon, qui est le pays du judo et où tous les supporters vont être à fond. Il faut se mettre en tête que ce sera la même chose aux Jeux. C’est maintenant ou jamais qu’il faut prendre la température. Tu peux peut-être glisser mais si tu es à la pointe, c’est eux qui vont commencer à paniquer pour la suite et qui devront travailler dix fois plus dur."

Sa pote Miku Tashiro est concernée. Elle aura un avantage, ce public qui va la pousser et la porter à renverser l’obstacle. Mais Agbegnenou préfère voir le verre à moitié plein. "Les Japonais sont déjà très forts alors là... Ils vont être rodés au millimètre près. Mais c’est ce qui fait aussi notre force. On les aime bien mais on en a marre d’entendre leur hymne national du début à la fin de la compétition et on a un peu envie de casser leur lignée de vainqueurs, surtout chez eux. Ils vont être encore plus stressés que nous donc c’est à notre avantage."

Dans le pays où elle avait disputé ses premiers Mondiaux en 2010, pour une défaite en 15 secondes au premier tour considérée comme le "pire moment" de sa carrière sportive, celle qui attend "tranquillement" les JO – "Je ne suis pas pressée mais quand ça arrivera, je serai prête", lance-t-elle – et qu’on a pu observer très affûtée en stage de préparation laissera comme toujours la compétitrice prendre le pas sur la bonne camarade si elle doit croiser la route de Miku Tashiro. "Je me mets deuxième de la catégorie derrière Clarisse", annonce la Japonaise. Et la concernée a tout pour garder la hiérarchie inchangée à Tokyo. Cette année comme la suivante. "Aux championnats du monde, je vous dirais que j’ai envie de faire un judo plus propre mais aux Jeux, je veux juste la médaille d’or, appuie celle qui imagine déjà prendre une pause après les Jeux avant de se tourner vers Paris 2024. Peu importe la forme, malade ou pas, du moment que toute ma famille et mes proches sont en bonne santé, on foncera." Prête, comme d’hab’, à tout renverser sur son passage. Son ambitieuse amie comme les autres. 

Alexandre HERBINET (@LexaB) avec M.M. à Tokyo et A.R.