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Frédéric Michalak: "Il faut se lever contre le racisme"

Auteur d'une lettre ouverte au rugby professionnel début juin, pour appeler à l'entraide avec le monde amateur, Frédéric Michalak semble à la croisée des chemins. Dans un entretien accordé à RMC Sport, l'ex-international, qui a quitté le LOU en mars, se confie sur son futur rôle dans le rugby, le projet de Béziers mais aussi les prises de conscience concernant le racisme.

Frédéric Michalak, qu’est-ce qui explique la fin de votre aventure à Lyon, où vous aviez entamé votre reconversion dans un rôle de conseiller du président Yann Roubert ?

Avec Lyon, c’était une belle aventure, puisque j’ai terminé ma carrière là-bas et j’en garde de supers souvenirs. J’ai eu un rôle auprès du président et du manager général, avec plusieurs missions. Pendant un an et demi, ça a été très enrichissant. Mais on va dire que ma mission n’était pas forcément assez claire dans l’organigramme du club, ce qui ne me permettait pas réellement d’avoir des actions concrètes. C’était un peu varié, parfois concret, parfois un peu moins, donc ça ne me permettait pas réellement de pouvoir m’affirmer dans ce que j’aimais faire. En tous cas, ça ne me permettait pas d’avoir le rôle que j’aurais pu avoir au sein du club. En plus, ça a coïncidé avec l’arrivée du Covid, la situation allait forcément être difficile pour le club. Mais ça s’est terminé d’une très bonne manière. Je me suis entretenu avec le président Roubert pour mettre fin au contrat, afin aussi de laisser au club la possibilité de travailler sur cette période et se décharger de masse salariale dont je faisais partie.

Vous n’avez pas trouvé d’épanouissement dans votre fonction ?

Si, au contraire. C’était même plutôt enrichissant puisque j’ai eu différentes missions, à la fois sur le recrutement, le club, les budgets, le salary-cap, les renégociations de contrats, les relations extérieures avec d’autres clubs… Il y a eu un peu de tout, c’était très riche. Et je crois que la plus grosse satisfaction a été de mettre en place une commission "emploi et formation", dans laquelle on a réussi à mettre un écosystème autour des joueurs et des joueuses du club, mais aussi de leurs compagnes et compagnons, pour leur permettre de trouver du travail, des formations, pouvoir suivre un cursus extra-sportif pour évoluer à la fin de leur carrière.

Quel poste vous intéresserait dans le rugby maintenant ? 

Il y a pas mal de postes qui sont intéressants. Après, c’est toujours pareil, la question est de connaître réellement le projet dans lequel on s’embarque. Et avec qui. Quel sens on veut y mettre tous ensemble et avoir vraiment une stratégie court, moyen et long terme. C’est vrai que ces différents rôles de directeur sportif, de président ou même de manager sont des rôles avec une certaine importance et sont très intéressants. Me positionner et dire "je veux être entraîneur", ce n’est pas ce dont j’ai envie. Travailler sur un club et améliorer les ressources internes et le développement des joueurs, c’est quelque chose qui est intéressant aussi. Tout comme l’aspect commercial. Pas mal de choses m’intéressent. Aujourd’hui, je suis plus dans une phase d’analyse, de rencontrer des gens, d’autres disciplines aussi. D’aller chercher ce qu’il se fait à droite et à gauche pour continuer à avoir cette curiosité et des acquis. Car quand on est un joueur de rugby, on est très recentré sur nous-mêmes, sur la performance à court terme et l’objectif d’aller gagner des titres. Et dans l’après-carrière, on doit réfléchir à ce qu’on aime en terme de motivation et ce qui nous plaît. Je suis encore dans cette phase-là.

Est-ce possible de vous voir à Béziers, où votre nom circule ?

Là aussi, il y a pas mal de flou. Il y a Christophe Dominici que je connais très, très bien, avec qui j’ai eu la chance de jouer. Il est sur une phase de reprise d’un club avec toutes les problématiques qu’il peut y avoir en interne et en externe. C’est un club que je ne connais pas. Je ne connais pas les personnes qui peuvent reprendre ce club aussi. Par contre, je connais bien Christophe et je crois que son projet serait vraiment bénéfique pour le rugby français. Pour ce club-là, pour évoluer. Maintenant, il y a quand même pas mal de cases à remplir pour pouvoir s’engager sur ce projet-là. J’ai eu un échange avec Christophe lors d’un repas. J’ai découvert son projet, qui a encore besoin de travail. Je crois qu’il y a des accords entre le club et les personnes qui le reprendraient. Après, je ne suis pas plus informé que vous, j’ai vu mon nom circuler mais j’ai juste été sur un repas avec Christophe Dominici (il rigole) ! J’ai l’impression qu’il y a beaucoup de passion autour de ce club puisqu’il y a eu un emballement assez important. Maintenant, je n’envisage pas du tout aujourd’hui être à Béziers ou ailleurs puisque je n’ai rien de réellement concret.

C'est un projet très ambitieux tel qu’on le présente...

Ça peut être un projet très ambitieux. Maintenant, ce qu’il faut regarder, c’est le contenu. Il y a actuellement une phase de négociations dont je ne suis pas partie prenante. Il faut laisser les gens évoluer sur cette phase-là entre eux, trouver un arrangement qui convient à tout le monde. Après, l’intéressant pour moi et les autres personnes qui rentreraient dans ce projet, c’est le contenu. La direction, le sens de ce qu’on veut mettre en place. Quelles actions on va mener tous ensemble. Là, aujourd’hui, toutes ces phases-là, je ne les connais pas. Je n’ai pas encore idée de qui sera dans ce club-là, qui va le reprendre et quel est l’objectif ultime. Je suis autant dans le flou que vous.

Votre relation avec Christophe Dominici, qui nous a confié que votre profil, votre expérience du haut niveau et votre vécu international pourraient l’intéresser, peut aider à un rapprochement ?

Déjà je le remercie de s’intéresser à moi. Oui, on a une bonne relation, de respect. Christophe, quand il s’engage, c’est toujours à 200% et on le voit avec Béziers. L’engagement dont il fait preuve en si peu de temps montre sa personnalité. Maintenant, il faut laisser les gens faire. Aujourd’hui, moi j’ai repris un club, le Blagnac Rugby, avec des actionnaires, avec la ville, des bénévoles, toutes les parties prenantes du club. Ça a été une phase de quelques mois. Là, tout doit se faire en accéléré, avec une pression médiatique derrière. Et dans toute négociation, quand elle devient médiatique, ça devient plus difficile. Ça peut prendre un peu plus de temps. Maintenant, si ce projet vient à voir le jour, ça peut redevenir un très grand club car il y aura les personnes qui auront envie de le faire évoluer. Il faut aussi se concentrer sur l’interne de ce club, ses valeurs, toutes les parties prenantes. Les jeunes, quel type de formation ils voudront faire, comment la faire évoluer, avec les clubs aux alentours puisqu’on est sur une terre de rugby. En tous cas, avec les émotions que l’on peut voir dans les médias, ça montre que ce club est aimé et apprécié. Il faut donc y aller avec des pincettes et rentrer doucement sur le contenu derrière.

Où en êtes-vous avec Blagnac (National), trois ans et demi après être devenu actionnaire principal ?

L’ambition est de réfléchir à un nouveau modèle économique. Car même si on est sur un club amateur, les clubs amateurs sont en train de crever, il faut se dire la vérité. On repose essentiellement sur des subventions des villes et très peu sur le partenariat et les revenus de la billetterie. On doit trouver comment animer ce club avec un réseau d’entreprise. Moi, je me suis fixé un cap 2022 avec le président Benoît Trey et celui de l’association Patrick Roumagnac. D’intégrer les filles dans l’association, ce qui sera fait au 1er juillet. Et d’ici 2022, pour le centenaire du club, essayer d’avoir une politique à la fois commerciale, de formation, qui a du sens et faire évoluer les structures mêmes du club pour développer la ville car il y a de grandes entreprises à Blagnac. Mais c’est aussi avoir des relations avec les grands autour. Avec le Stade Toulousain et d’autres pour former. Former des gamins, des jeunes qui vont alimenter des équipes professionnelles mais aussi l’équipe de France. C’est pour cela que j’ai fait cette lettre ouverte sur le rugby français, pour ne pas créer cette cassure entre le monde amateur et le monde professionnel.

Comment vous est venue l’idée de faire cette lettre ?

Le constat était qu’il y avait des hésitations, de la Ligue notamment, d’accompagner ce "National" (championnat avec 14 clubs, 3e étage après le Top 14 et la Pro D2 créé récemment, NDLR). Je connais les problématiques des clubs pros, j’étais dedans. Mais si on ne montre pas, nous rugby français, les valeurs que soi-disant on expose en permanence, de bienveillance, de soutien et de partage, et si on ne les expose pas aujourd’hui entre monde professionnel et monde amateur, c’est qu’on perd complètement notre ADN et ce qui fait que finalement on aime ce sport. C’était plus une prise de conscience et de dire, "attention, il ne faut pas couper le pont".

Vous avez été visiblement entendu puisque la Fédération et la Ligue se sont mises d’accord pour le financement de ce prochain National…

Oui, c’est une aide financière qui va être faite aux 14 clubs de National. C’était important. Maintenant, il faut aussi aller plus loin dans la démarche. Le financier des clubs amateurs, c’est une solution à court terme. Mais à moyen et long terme, il faut réfléchir à d’autres types de soutiens et de produits qui pourraient permettre à l’ensemble du rugby d’évoluer.

Certains ont vu dans votre lettre une forme d’attaque politique contre la Ligue Nationale de Rugby en ces temps de clivages avec la Fédération Française. Qu’en pensez-vous ?

Moi, je suis proche du contenu exposé et de ce que les institutions mettent en place. Bien sûr qu’il y a des hommes derrière et des personnalités, comme Bernard (Laporte), que je connais un peu plus puisque ça a été mon entraîneur. Maintenant, moi ce que je vais regarder, ce ne sont pas les attaques dans les médias, mais le contenu et ce qui va être mis en place dans les années à venir. On est quand même dans un monde aujourd’hui où on fait extrêmement attention aux propos qui peuvent être tenus, des propos qui sortent complètement du sujet. Donc il fait faire la différence. Aujourd’hui, les clubs amateurs ne sont pas dupes, ils vont regarder le contenu que la FFR va proposer sur les prochaines années pour travailler tous ensemble. Mais c’est idem sur la LNR pour voir comment les présidents vont subvenir à leurs besoins et créer une économie qui soit moins volatile que ce qui a été fait sur les dernières années. Sur les salaires, les droits télés ou autres.

On a appris la retraite internationale de Jefferson Poirot en début de semaine. Est-ce qu’elle vous a surpris ? Le comprenez-vous ?

Ça m’a surpris car il est jeune (27 ans). Il doit avoir ses raisons, personnelles, pour cet arrêt de carrière. Je ne pense pas que ce soit lié aux cadences, car il n’a pas beaucoup joué. Ça doit être lié à une fatigue mentale, à la performance à tout prix, à la performance au haut niveau. J’ai été confronté à ces cadences, à cette fatigue mentale. Maintenant, le sport de haut niveau demande énormément de sacrifices. Comme d’autres métiers. Mon père est maçon, je le voyais partir à 6h du matin et rentrer à 19h. Avec du mal au dos, énormément de difficultés à vivre normalement à cause de ses blessures physiques aussi. Il n’y a pas de métiers plus faciles que d’autres. Au contraire, je crois que quand on fait du rugby, on est très privilégié. Donc ses raisons sont personnelles, il faut les accepter. Maintenant, j’ai cru lire que c’était lié aussi au fait qu’il voulait plus se consacrer à son club et tout donner pour gagner des titres. Et bien, c’est assez étrange. Car quand on veut gagner des titres et être le meilleur à son poste et au plus haut niveau, on doit jouer en équipe de France. Et jouer contre les meilleurs joueurs du monde. Et le meilleur titre qu’on peut souhaiter à nos joueurs, c’est d’être champion du monde. De gagner le VI Nations, mais d’être aussi champion du monde. Ça a été une de mes motivations principales. Mais bon, chacun a ses envies.

Il y a actuellement beaucoup de mouvements sociaux en France et dans le monde qui s’élèvent contre le racisme ou les violences policières. Prenez-vous position et est-ce le rôle d’un sportif ?

Oui, bien sûr. Il faut que les sportifs prennent position. Et là, surtout, ce n’est pas une question de couleur ! Il faut prendre position et encore plus les Blancs. On a très peu de sportifs blancs qui ont pris position. J’ai vu que Yannick Noah en parlait, il disait qu’il était surpris du manque de prises de position des sportifs blancs. Non, non, au contraire, il faut s’engager contre le racisme en général, contre la discrimination. Maintenant, la violence policière, elle existe. C’est un fait. La violence envers les policiers, elle existe aussi. Je crois que tout le monde, dans cette période anxiogène, voit que ça démultiplie le sentiment de chacun et l’esprit communautaire. Donc oui, franchement, c’est désolant de voir autant de violence. Donc oui, il faut se lever contre le racisme. Et surtout si on est sportif et surtout si on est blanc.

Est-ce que le fait d’avoir côtoyé toutes les strates sociales dans votre parcours de vie vous donne une vision plus large de tout ça ?

Je ne sais pas. Après, sincèrement, aujourd’hui, vous avez un avis partagé en fonction de là où vous vous trouvez sur la carte du monde. Votre situation sociale et la façon dont vous vivez peut avoir un impact sur ce que vous allez ressentir à ce moment-là. Et en plus, en étant blanc, j’ai quand même subi moins de contrôles de police que certains de mes amis qui sont d’origine maghrébine ou autre. J’ai grandi avec ces mecs là et c’est vrai que je comprends. Je comprends cette envie de se lever et de dire: "Mais pourquoi nous ? Je suis aussi Français que les autres". Et c’est vrai que ça devient épuisant. Et en plus, le phénomène médiatique fait qu’on sort souvent de l’aspect débat et de réellement pourquoi tout le monde réfléchit dans ce sens-là actuellement. La période du Covid accentue les distanciations sociales. Et la distanciation sociale, elle est à la fois dans notre environnement de travail mais aussi dans la vie de tous les jours. C’est aller vers les autres, être bienveillant. Ce n’est pas une question de couleur. 

Wilfried Templier