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Montpellier: la nouvelle vie d'Alexandre Ruiz, ancien arbitre devenu entraîneur

L'ancien arbitre international français Alexandre Ruiz, a rejoint Montpellier cet été en tant qu'entraîneur en charge de la discipline et des zones de ruck. Et cela paie. Il raconte cette nouvelle expérience.

A l’intersaison, Montpellier a renforcé son staff avec l’arrivée de l’ancien arbitre international Alexandre Ruiz. Originaire de Portiragnes, à côté de Béziers, Ruiz était intervenu déjà la saison dernière, en tant qu’arbitre, avant notamment la demi-finale de challenge européen contre Bath. Une expérience qui a poussé le MHR à lui proposer un contrat en tant qu’entraîneur dont Ruiz à les diplômes depuis 2018. Entraîner c’était son souhait. Il a multiplié les expériences au niveau amateur (Agde, Frontignan, Sète avec qui il devient champion du Languedoc niveau honneur en 2018).

Depuis le début de la saison, il s’occupe notamment de la discipline et des zones de rucks. Et Montpellier, l’une des équipes les plus sanctionnées la saison dernière (26 cartons jaunes et plus de 13 pénalités par match), n’a toujours pas pris de carton en deux journées de Top 14. Face à Brive, par exemple, l'équipe n'a concédé que deux pénalités à la mi-temps contre Brive. La première touche de l’ancien arbitre qui s’est confié pour RMC Sport sur ce changement radical d’activité avant d’affronter Toulouse samedi.

Alexandre Ruiz, la bascule d’arbitre à entraîneur se fait-elle facilement?

Non, ce n’est pas facile mais c’est un choix donc quand c’est choisi c’est plus simple. Mais j’étais attaché à l’arbitrage, ça a fait partie de ma vie pendant 19 ans. J’ai 34 ans aujourd’hui donc c’est plus de la moitié de mon existence. J’étais très attaché au groupe d’appartenance. J’ai créé de bonnes et grandes relations avec les arbitres pendant mes dix ans de haut niveau. Certains sont même devenus des amis avec qui je partage du temps en dehors du terrain. Mais depuis deux mois et demi, j’ai un peu coupé les ponts car l’amalgame peut être rapide. Et je n’ai pas envie de mettre en difficulté la corporation pour laquelle j’ai beaucoup d’attachement. C’est cette rupture avec les collègues qui est le plus dur dans ce choix. Une rupture que j’ai choisie pour permettre la bonne équité, la loyauté et éviter de remettre en cause en système ou ma personne.

Devenir entraîneur, c’était une évidence pour vous?

Le jour où j’ai décidé d’arrêter de jouer pour me concentrer sur l’arbitrage, j’avais 16 ans. Je savais que la rupture avec ses valeurs humaines, l’ambiance du vestiaire, la bringue avec les copains allaient me manquer. L’entraînement m’a toujours attiré. J’étais tellement pénible sur le terrain. Je savais que je voulais faire ça et j’ai passé mes diplômes en 2018. Après la proposition de Montpellier, dans le timing de ma carrière d’arbitre, m’a surpris. Mais parfois le train passe et on ne sait jamais s’il repasse. C’était l’opportunité. L’arbitrage pouvait encore durer dix ans, ici j’ai deux ans de contrat et cela peut s’arrêter très vite j’ai en conscience. Mais dans la vie il faut oser prendre des risques et des initiatives et c’est ce que j’ai fait en acceptant cette proposition.

Alexandre Ruiz lors de son dernier match arbitré, le barrage d'accession entre Biarritz et Bayonne, le 12 juin 2021
Alexandre Ruiz lors de son dernier match arbitré, le barrage d'accession entre Biarritz et Bayonne, le 12 juin 2021 © ICON Sport

Quelles sont précisément vos fonctions dans l’encadrement technique aujourd’hui?

J’ai un rôle d’entraîneur, c’était mon souhait et j’ai les diplômes pour ça. C’était aussi mon souhait de ne pas m’exposer de suite dans la gestion d’un groupe professionnel ou dans une mission trop élargie qui ne m’aurait pas permis de passer du temps en individuel avec les joueurs. Je m’occupe des attitudes au contact, des collisions, du travail debout, des duels et les rucks. C’est ma responsabilité et c’est en plus un secteur où il y a beaucoup de fautes, donc on parle beaucoup de la règle aussi. Je m’occupe aussi du retour discipline sur lequel je suis intransigeant. On vient de jouer seulement deux journées, on fera un bilan vers la 10eme journée sur notre évolution côté discipline.

Cet été, de nouvelles règles ont été mises en place par World Rugby, on imagine que vous avez eu un rôle primordial pour l’explication et la compréhension de ces nouvelles directives?

Dès que j’ai vu, lu le changement de règle, je suis immédiatement allé sur le site World Rugby pour comprendre. Dès que l’on a repris le 7 juillet, les joueurs ont été rapidement sensibilisés aux nouveautés pour éviter que l’on perde un mois dans la préparation. Quand j’arbitrais, je ne comprenais pas que l’on ne puisse pas connaître la règle. Donc aujourd’hui, je serais mal placé si les joueurs ne la connaissaient pas.

Philippe Saint-André en discussions avec Alexandre Ruiz
Philippe Saint-André en discussions avec Alexandre Ruiz © ICON Sport

A-t-il fallu un petit temps d’adaptation vis-à-vis des joueurs que vous avez arbitrés et peut-être sanctionnés pendant 10 ans?

Pendant 10 ans, j’ai arbitré des joueurs que je connaissais en tant que joueur mais pas en tant qu’homme. Je suis attaché aux hommes. J’ai donc demandé aux joueurs de me juger sur le terrain, de me découvrir en tant qu’homme, d’essayer de mettre 10 ans d’arbitrage de côté sur lequel j’avais une position qui m’obligeait à avoir des réactions comme j’ai pu avoir. Oui j’ai encore mon mauvais caractère, c’est ma personnalité. Parfois, des joueurs ont pu m’en vouloir sur certains matches mais aucun ne m’en a parlé depuis mon arrivée. Je les en remercie.

Vous avez basculé très vite d’arbitre à entraîneur. On sait qu’il y a des échanges parfois dans la semaine ou dans l’avant-match. Vous vous interdisez d’entretenir des rapports avec les arbitres avant les matches?

Je ne m’interdis pas tout mais on a mis en place un process avec Philippe Saint-André. Durant la semaine, je n’ai aucun contact avec les arbitres. C’est Philippe qui gère toutes les questions techniques. Et le jour des matches, je n’ai aucun contact avant match avec eux. On a joué deux journées et c’est très très dur, j’avoue. Romain Poite, qui est venu arbitrer le match contre Brive, est un ami très proche. J’ai partagé 10 ans de ma vie avec lui, il était à mon mariage. Et c’était très dur de ne le voir que de loin. Mais ça fait partie de mon choix. La seule chose que je m’autorise, que l’on gagne ou que l’on perde, c’est d’amener une bière dans le vestiaire des arbitres. Je la partage avec eux, ça dure cinq minutes et je m’en vais.

Les jours de matches, on peut entendre les entraîneurs râler ou s’emporter contre une décision arbitrale. Est-ce facile pour vous de garder votre calme vis-à-vis de certaines décisions?

Seul Olivier Azam (entraîneur des avants) peut parler aux arbitres le jour du match. Les analystes ont les oreillettes pour entendre ce qu’il se passe sur le terrain avec les arbitres. Moi je le vois. Parfois, je peux être en désaccord mais je connais tellement le milieu, la difficulté d’arbitrer pour critiquer le système. Et je m’interdirais longtemps de le faire. Après j’avoue que la pression est présente. A Toulon, par exemple, j’ai trouvé dur quand parfois tu n’as pas la même vision, dur à accepter mais je dois le faire. C’est mon devoir vis-à-vis du gâteau que j’ai mangé pendant tant d’années de ne pas dire qu’il est périmé.

Le rugby est en recherche constante d’évolution, avez-vous l’impression d’être un précurseur dans ce nouveau rôle?

Moi, c’était une vocation. Je ne suis pas venu en tant arbitre, je suis ici en tant qu’entraîneur et c’est spécifié dans ma fiche de poste. Ça va ouvrir des portes je pense sauf si on fait 30 fautes par match! Avant de venir ici, je pensais déjà que les arbitres devaient aller plus loin dans ce travail auprès des clubs. J’y vois un travail plus profond même. Si on arrive à changer les mentalités et qu’un arbitre qui intervient dans un club la semaine peut arbitrer le même club le week-end sans aucune arrière-pensée, tout le monde en sortirait gagnant. On ne peut pas passer outre cette collaboration si on veut que les joueurs comprennent la règle et que les arbitres connaissent les attendus des joueurs.

L’arbitrage vous manque-t-il? Êtes-vous désignés d’office pour arbitrer les oppositions internes dans la semaine?

Oui, l’arbitrage en lui-même me manque un peu, le groupe d’arbitres me manque aussi. Ils étaient en stage au mois d’août. Depuis 10 ans j’y participe, alors j’ai eu le cafard pendant trois jours. Surtout que j’étais habitué à organiser les nouvelles montées, les gages, la grosse soirée. Mais j’ai cru comprendre que j’ai manqué à beaucoup de monde ce soir-là. Quand tu es attaché aux hommes, les gens te manquent.

Propos recueillis par Julien Landry