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Top 14: "Je pense qu’il va manquer au Top 14. Peut-être un peu moins aux arbitres…", le dernier tour de piste de Rory Kockott

A 35 ans, le demi de mêlée sud-africain de Castres Rory Kockott a annoncé qu’il raccrocherait les crampons à la l’issue de la saison. Après onze années à batailler sur les terrains, récompensées par deux Bouclier de Brennus, il s’est taillé une solide réputation de joueur à la fois talentueux et pénible. Adulé à Castres, souvent détesté ailleurs, pour sa dernière saison, adversaires et partenaires témoignent de son jeu et sa personnalité atypiques.

Quand vous allez à la pêche aux témoignages pour savoir ce que des habitués du Top 14 peuvent penser du demi de mêlée de Castres, Rory Kockott, c’est fou comme vous ne pouvez retenir ce petit sourire en coin qui vous pousse naturellement. Simples souvenirs de duels qui virent à l’accrochage, de défiance, de provocations, bref, de bras de fer aussi bien avec et sans ballon qui semblent vite confirmés par ailleurs à l’évocation de son nom. "Ah Rory, souffle d’emblée le 3e ligne rochelais Victor Vito, c’est un joueur vraiment chiant à affronter!" Pourtant, le sourire qu’on se surprenait à arborer a, ici, l’air contagieux tant il témoigne avec une banane presque nostalgique.

"Il y a toujours eu des petites discussions avec lui, poursuit-il. Quelques insultes même parfois (rires)! Mais c’est juste pour piquer les mecs. Il ne le pense pas! C’est pour jouer avec ta tête… c’est pour ça que c’est un très, très bon adversaire. Parce que contre lui, ce n’est pas juste un test physique, c’est un test mental. Car si tu craques, c’est fini." L’ancien champion du monde néo-zélandais avoue que l’âge aidant (il a 34 ans, un an de moins que Kockott), il n’est pas tombé dans le piège. Ou le test plutôt. Car l’ancien des Sharks, finaliste du Super Rugby en 2007 avec une bonne partie des futurs champions du monde Springboks et double champion de France (2013, 2018) s’est toujours nourri de perpétuels challenges.

Comme il le côtoie du matin au soir depuis bientôt six ans, son coéquipier et 2e ligne Loïc Jacquet peut confirmer: "Il est effectivement à l’entrainement comme il est sur le terrain. Alors on ne peut pas dire qu’il joue un rôle le week-end, car il est vraiment comme ça le week-end et la semaine! Bon après, ça vient de son caractère, c’est quelqu’un qui est très exigeant, avec lui-même mais aussi avec les autres. Mais il ne le fait pas méchamment. Il part du principe que si les autres arrivent à supporter sa pression mentale et physique, mais surtout mentale, après, en match, ce seront des machines. Bon après le problème, c’est qu’il faut arriver à le supporter. C’est pas toujours simple!" Y compris pour ses propres coéquipiers…

Le management d’un tel spécimen est délicat

A le voir à l’entraînement, la flamme est encore là. Lors des oppositions, même quand les équipes tournent, sur le bord du terrain, il harangue. Encore et toujours… "il taquine, il va gratter un ballon, confirme son ami, l’arrière Julien Dumora. Le mec n’est pas bien placé il lui dit: ah t’es pas bien là! Et crac, il lui fait comprendre qu’il est là. C’est un compétiteur hors-pair et à sa manière il fait sortir les mecs du truc." Jusqu’à la limite. "Il y a eu beaucoup d’accrochages, avoue Loïc Jacquet. Des petites bagarres, c’est arrivé aussi. Il y a aussi un paquet de mecs qui ont voulu l’attraper à l’entrainement, qui ne l’ont pas fait et qui sont sortis de l’entraînement un peu 'vinaigre'."

De nos jours, la communication du haut niveau emploie souvent sans discernement le mot de compétiteur. Ici, le mot prend tout son sens, même si le management d’un tel spécimen est délicat. "ça fait partie des joueurs à qui il faut tout le temps prouver que ça marche, explique David Darricarrère, son entraîneur à Castres. Il faut avoir les nerfs solides et savoir aussi, pas le remettre à sa place mais lui donner ses vraies missions de joueur qu’il est. J’ai une anecdote sur lui: une fois, on va à Oyonnax. Et il tape deux drops à ras de terre, vraiment dégueulasses! Et moi je lui dis sur le bord: arrête! Joue à la main, arrête de taper des drops! Le troisième coup il retape un drop et le manque encore. Là je m’agace un peu. On gagne le match mais à la fin on s’explique, assez sérieusement. Et la semaine d’après, on reçoit Toulon. Il tape une pénalité de 50 mètres qui finit sur le poteau. Les Toulonnais récupèrent le ballon, veulent dégager et ne trouve pas la touche. Lui récupère le ballon, presque au niveau des 50, tape le drop et le met! Et là, il se retourne vers moi et me sourit. Voilà, ça c’est Rory! (sourire)"

Kockott est un "chien" sur le terrain. A bouger, brasser, marquer et brancher ses adversaires, des plus gros aux plus petits, de Bakkies Botha à Ruan Piennar, de Fred Michalak à Louis Picamoles (avec plus ou moins de réussite selon les pedigrees). Le Toulousain Baptiste Germain, assez fan du joueur, se souvient: "L’année dernière, à Castres, quand j’étais rentré, pfff (il souffle)… Première passe que je fais, il me saute dessus à retardement. Et en plus derrière ça il parle, il prend un jaune. Je me suis dit: ça c’est du Kockott quoi! (sourire)" Mais derrière le joueur clivant, le respect n’est pas loin. "C’est un excellent joueur de notre championnat pense le Montpelliérain Fulgence Ouedraogo. Il a quand même les deux pieds, la vista et le physique. Il sait vous faire sortir du match, il fait partie de ces joueurs qui peuvent faire basculer un match. C’est quelqu’un d’atypique parce qu’ils parlent beaucoup, il essaye de chambrer un peu, de déconcentrer. Mais en dehors, j’ai eu l’occasion de le côtoyer et c’est un chic type."

"Pied droit, pied gauche, il fait ce qu’il veut!"

Si on veut vraiment passer outre son style, l’image (ternie par un faux-départ à Toulon en 2014) brouille parfois la réalité de son immense bagage, comme l’explique Darricarrère: "Franchement, techniquement, c’est très, très propre ce qu’il fait. Ça a été un des premiers à avoir un jeu au pied comme ça, une défense comme ça. Alors au fil des années, il y a peut-être un peu moins de puissance mais j’ai souvenirs de matchs avec un jeu au pied extraordinaire. Pied droit, pied gauche, il fait ce qu’il veut!" Des moments clés de l’histoire de Castres, avec des coups de pieds sous tension, pour la gloire ou la survie, contre Perpignan en 2012, Lyon en 2014, Montpellier en finale en 2018.

"Après, il a une telle envie de gagner, poursuit-il. De vouloir passer par-dessus l’adversaire, de le renverser, le bouger, qu’il en est aussi motivant pour les autres. C’est un moteur pour les autres par moments. C’est à la fois un 6, 7, 8, 9 et demi (rires). Des fois il arbitre même. C’est un arbitre!" Ce qui a pu déranger à la longue les directeurs de jeu, en permanence "challengés" par le neuf tarnais pour finalement faire le bonheur des réseaux sociaux par le biais de courtes vidéos. "Je pense qu’il va manquer au Top 14. Peut-être un peu moins aux arbitres admet le manager du Stade Français Gonzalo Quesada. Parce qu’il met une grosse pression sur eux. Mais pour tous les amoureux du jeu, c’est un joueur qu’on a trouvé excellent. Il s’est très vite adapté, il a un type de jeu qui est très intéressant pour le Top 14: un gros caractère, un vrai 9, un vrai leader, très puissant, très rapide. Pour moi, c’est sans doute l’un des meilleurs demis de mêlée en France depuis 10 ou 15 ans."

Dans les tribunes, les amoureux du jeu ou pas, le bilan sera plus contrasté. Comme un retour de boomerang pour l’ensemble de son œuvre, on lui a souvent réservé un accueil bouillant voire persiffleur. "Ça me peinait au début, avoue Dumora. Forcément quand tu es attaché à la personne, ça fait toujours du mal de voir ça. Mais maintenant, je sais que lui, ça ne lui fait rien. Les mecs peuvent le siffler pendant 80 minutes, il n’en a rien à faire! Je sais que ça lui passe par-dessus la tête. Sifflé, applaudi, aimé, détesté, ça dépend. Mais forcément, c’est une icône du rugby en France donc il va manquer. Y’en a certains à qui il ne manquera pas parce qu’il leur en a tellement fait voir qu’ils seront contents quand il ne sera plus là. Mais je pense qu’il va manquer à pas mal de monde quand même."

Surtout au stade Pierre Fabre, à Castres, qui restera son jardin. La trace est indélébile. "Un soir chez moi, raconte Loïc Jacquet, j’entends mon voisin qui faisait une fête chez lui avec des amis. Et il se met à crier: 'et là, je vois Rory Kockott qui prend le ballon, feinte de passe et essai entre les poteaux'. Il faisait référence au fameux essai de la finale de 2013 lorsqu’ils sont champions contre Toulon. Et là, il dit: 'c’était le plus beau jour de ma vie'. Bon il s’est fait reprendre par sa femme, mais ça montre vraiment à quel point vraiment il a marqué les esprits. On se souviendra tous de ce jour-là où il marque l’essai et il embrasse le ballon. Il offre le titre aux Castrais. S’il y a une image à retenir de lui, c’est celle-là."

Par Wilfried Templier