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VI Nations: du potentiel, l’épisode Covid… le bilan frustrant du XV de France

L’équipe de France a une nouvelle fois achevé le Tournoi des Six Nations à la deuxième place. Pour autant, elle a moins semblé dominer son sujet que l’an passé. L’épisode Covid a été un tournant et onze ans après, les Bleus courent toujours après un titre. A deux ans et demi de la Coupe du monde en France, où en est cette génération au fabuleux potentiel ? C’est l’heure du bilan.

Une 2e place différente du Tournoi 2020

L’an passé, les Bleus avaient également terminé deuxièmes du Tournoi des Six Nations, mais toutefois à égalité de points avec l’Angleterre (18), ne s’inclinant qu’une seule fois en Ecosse (28-17) et en battant tous les autres. Que ce soit les performances face à l’Angleterre (24-17), au Pays de Galles (23-27) ou face à l’Irlande fin octobre (35-27), les Français avaient marqué les esprits, notamment de par leur pouvoir offensif, capable de punir n’importe qui, chiffres à l’appui (meilleure attaque l’an passé, équipe ayant marqué le plus d’essais).

Alors bien sûr ces lignes seraient différentes si Brice Dulin avait dégagé en touche à temps à la fin du match face à l’Ecosse et que la France l’avait emporté. Elle aurait d’ailleurs fait mieux au classement par rapport à 2020 (un point de plus). Mais dans le même esprit, on ne peut non plus occulter la victoire quasi-miraculeuse face au Pays de Galles (32-30) une semaine avant. La frontière entre succès et défaite est mince dans l’univers du très haut niveau. Et les détails ont donc leur importance.

L’attaque, des éclairs dans la grisaille

Même si la régularité du quinze de France a été mise à mal, les fulgurances auxquelles Ollivon et ses coéquipiers nous avaient habitué l’an dernier sont toujours là. Mais le potentiel offensif s’est moins exprimé, alors même pourtant que le jeu de « dépossession » prôné a été parfois mis de côté. Au-delà du match en Italie (10-50), on ne note que des « blocs » durant lesquels les Français ont imposé leur force offensive.

Vingt-cinq minutes en Irlande, une fois l’orage passé, avec les deux essais d’Ollivon et Penaud à la clé. La première mi-temps en Angleterre, la plus réussie en terme de festival de courses, de passes et de magie rugbystique, avec cette combinaison « Toulouse » en première main sur l’essai de Penaud, qui restera dans les mémoires. Puis le premier et le dernier quart d’heure face au Pays de Galles, avec deux essais à chaque fois (Taofifenua et Dupont, Ollivon et Dulin).

Et enfin, le cœur du match contre les Ecossais, où en dépit des essais de Dulin, Penaud et Rebbadj, les Bleus ont laissé passer leur chance de remporter le Tournoi sur une touche à cinq mètres de la ligne adverse juste avant la pause et un petit coup de pied à suivre inopportun de Dupont dans les 22 alors que le jeu se trouvait au large. Mais dans aucun de ces rendez-vous cette équipe a imposé son jeu de manière linéaire, la faute probablement aussi à l’adversité d’une compétition très relevée cette année. La France finit 2e derrière le Pays de Galles que ce soit en attaque (164 contre 140) ou en essais marqués (20 contre 18).

Une défense qui paraît moins efficace… et pourtant

« Pas un ruck facile ». Pour ceux qui ont bien observé le match face à l’Ecosse, cette devise du gourou de la défense française Shaun Edwards a quand même été mise à mal, sans enlever la formidable efficacité du jeu au sol des coéquipiers de Stuart Hogg et leur savoir-faire dans la conservation. Mais tout comme nous avions le sentiment d’avoir observé les tricolores perdre beaucoup de duels une semaine avant contre le Pays de Galles et les avoir vu comme rarement se faire transpercer, cette fin de Tournoi a laissé un goût bizarre dans la bouche des adorateurs de l’imperméabilité. Un essai pris en Italie, un en Irlande, deux en Angleterre. Puis, patatras, trois, coup sur coup, face aux Gallois et Ecossais.

La fatigue comme explication ? L’épisode Covid fatal ? Peut-être. Mais ces Bleus nous ont semblé perdre les fameuses collisions du rugby moderne et donc ouvrir les portes aux attaquants, qu’ils viennent lancés de Cardiff ou d’Edimbourg. Seulement, les chiffres sont là, et disent que la France a progressé en défense. Elle est passé du 5e au 3e rang et partage avec l’Irlande et l’Ecosse le trône des en-but les moins franchis (10 essais encaissés au total). Surtout, la défense française est malgré tout efficace sur le papier, puisqu’avec 88,5% de plaquages réussis, seule l’Ecosse fait mieux (90,4%). Et avec l’Irlande, la France est l’équipe la moins pénalisée (9,4 pénalités par match).

Des cadres qui s’affirment…

Des joueurs ont encore marqué les esprits dans ce Tournoi : le capitaine Charles Ollivon a confirmé qu’il avait pris une autre dimension avec sa fonction. Deuxième meilleur plaqueur de la compétition (79 plaquages, derrière Tipuric, 86), meilleur preneur de balle en touche (18), il a confirmé son leadership sur le terrain. Il a, à ses côtés, un autre leader incontournable : Gaël Fickou. Joueur écouté, patron de la défense, le Parisien a livré une dernière prestation de haute volée face aux Ecossais. Et que ce soit au centre ou à l’aile, il n’a jamais déçu. Bien au contraire.

Dans leur sillage, la première ligne Baille, Marchand, Haouas, les 2e ligne Paul Willemse (70 plaquages, 6e du classement, mais en seulement quatre matchs) et Bernard Le Roux (malgré son absence en Angleterre et face au Pays de Galles), Grégory Alldritt, et Brice Dulin, malgré son match moins abouti et son erreur en fin de match contre l’Ecosse, ont rempli leur mission. Ils sont incontournables. Tout comme Antoine Dupont, même si le Toulousain, encore auteur d’éclairs que seul lui semble pouvoir faire et dont on attend toujours l’exploit, a semblé moins bien finir les trois derniers opus du Tournoi.

Il termine, comme Dulin et Penaud, à trois essais. Preuve de sa capacité à se sortir des griffes adverses, il reste le joueur qui fait le plus de passes après contact des cinq nations (8, devant Hogg, 7). Et, puisqu’on les comptabilise maintenant aussi dans le rugby, il est celui qui a réalisé le plus de « passes décisives » (5). Mais derrière l’Italien Stephen Varney (16), il est aussi le joueur qui a fait le plus de fautes de main (13). Si on se souvient de celle, fatale, sur la dernière action à Twickenham, c’est aussi que le staff semble, pour relayer les titulaires, parfois peu enclin à faire confiance aux « finisseurs ».

… un banc qui pose encore question

C’est en Italie que le sélectionneur Fabien Galthié a pointé du doigt les insuffisances des remplaçants. Notamment la gestion de Baptiste Serin et Louis Carbonnel après leur entrée à la 60e. Du coup, le deuxième a disparu des radars sur le reste du Tournoi et le premier n’a pas joué la moindre minute en Irlande et en Angleterre en suivant, alors que ce coaching a posé question face aux Anglais. Où

Aldegheri et Cazeaux ont été en souffrance quand Chat et Gros sont plutôt performants au relais de Marchand et Baille.

Mais si le banc a permis de renverser le Pays de Galles (mentions spéciales à Chat, Atonio, Jelonch et Serin), même si Romain Taofifenua a verrouillé avec brio sa place dans la rotation en 2e ligne, ailleurs il semble subsister des doutes dans la tête du staff. Teddy Thomas va-t-il arrêter un jour ses allers-retours entre Clark Kent et Superman ? Jelonch peut-il bousculer la hiérarchie (sans oublier le Toulousain Cros) ? Bamba redeviendra-t-il le premier concurrent de Haouas ? Doit-on associer Jalibert et Ntamack en dix et au centre ? Ou l’un prendra-t-il le dessus sur l’autre à l’ouverture ? Il subsiste quelques chantiers.

Et maintenant ?

Fabien Galthié voulait gagner des matchs, il a réussi. Dix victoires en quatorze rendez-vous, le pourcentage ferait pâlir de jalousie ses prédécesseurs au poste. Et le quinze de France vient de jouer la gagne lors des ultimes journées des deux derniers Tournois, ce qui n’est pas rien après des années de milieu de classement. Lui et son staff ont ramené l’équipe de France sur le devant de la scène. Sans oublier ses joueurs. Car comme le disait Guy Novès, à l’époque de sa splendeur toulousaine, « entraîner, quand tu as les meilleurs joueurs, c’est tout de suite plus facile ». Galthié a une génération en or sous la main.

Ce qui rappelle aussi l’échec de son deuxième objectif personnel et avoué. Gagner des titres. En deux Tournois des Six Nations et une Coupe d’Automne des Nations, il n’y est pas parvenu. Et ce, malgré des moyens inédits mis à sa disposition à travers son staff fourni. S’estime-t-il toutefois dans les temps ? Le prochain Tournoi, avec la réception de l’Irlande et l’Angleterre (et du public ?) sera jugé comme un tournant vers la Coupe du monde en France, en 2023. Avant, on a envie de voir ces Bleus face aux nations du Sud, si les trois tests en Australie peuvent se disputer comme prévu en juillet et si la Nouvelle Zélande vient faire un tour à Saint Denis en novembre comme pressenti.

Cela permettrait de jauger Ollivon et les siens. « On apprend et il faut retenir le positif. Une 2e place, ce n’est pas rien quand même » disait-il vendredi soir. Avec une condition physique de retour au niveau de 2020, un collectif mieux huilé, une défense qui fait à nouveau reculer ses adversaires, une meilleure maîtrise des temps forts et faibles et (encore et toujours !) plus d’efficacité dans le domaine aérien, les Bleus peuvent rêver de tutoyer les sommets. Mais attention, on ne leur apprendra rien : aussi talentueux qu’ils sont, ce très, très haut niveau ne pardonnera pas les errements.

Wilfried Templier