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Earvin Ngapeth: "Tout faire pour ramener une médaille des Jeux olympiques pour nos frérots"

Le réceptionneur-attaquant star de l’équipe de France de volley-ball Earvin Ngapeth accorde très peu d’interviews. Mais pendant plus d’une demi-heure, il a accepté, pour RMC Sport, de se livrer sans concession, alors que les Bleus disputent actuellement la VNL, qui doit leur servir de préparation aux Jeux olympiques. La programmation de son retour à Modène après trois années au coeur du Tatarstan russe, les coulisses de l’annonce de la sélection pour les Jeux, un éventuel retour en France en 2024, Ngapeth n'a éludé aucun sujet.

Son début d'été avec les Bleus, en Ligue des nations

Earvin NGapeth, à titre personnel, comment vous sentez-vous physiquement ? On a l’impression que ce n’est pas encore tout à fait homogène dans ce groupe France, probablement en raison de la saison écoulée.

Tu as bien résumé la situation, c’est exactement ce qu’il se passe. On a tous eu des saisons différentes. On a su rapidement qu’on allait devoir faire la VNL (Ligue des nations) dans une bulle sanitaire pendant un mois, et que derrière il y aurait encore une bulle pour les Jeux. En ce qui nous concerne, on a aussi l’Euro derrière, donc encore une bulle. Le coach nous a laissé un mois de repos à tous après nos saisons respectives en club. C’est aussi pour cela qu’il y a des niveaux de forme assez différents sur le tournoi, mais ce qui est important, c’est qu’on a vraiment tous le même objectif d’arriver pour les Jeux en pleine forme. On se sert vraiment de cette VNL comme préparation. Physiquement, sur un plan personnel, je bosse très dur. C’est vrai que c’est assez compliqué pendant les matchs parce qu’on charge pas mal en muscu. J’ai encore quelques kilos à perdre, donc je fais beaucoup de cardio. Il faut quand même jouer au ballon, pour retrouver nos automatismes. On a vraiment tous des états de forme très différents, je sais que j’ai encore une grosse marge de progression. Il ne nous reste pas beaucoup de temps, mais il y a encore un mois avant les Jeux. On est assez sereins, et on bosse super bien.

Vous avez conclu la dernière semaine de compétition avec deux défaites en trois matches, ce qui est inhabituel pour vous à Rimini, comment l’expliquer? *

On se sert vraiment de la VNL comme d’une préparation, ce n’est pas du tout l’objectif. Après, le truc, c’est que ça permet quand même de jouer des matchs de préparation pour les Jeux, à un très gros niveau. Il y a aussi une sélection à faire pour Laurent, tout le monde devait jouer, il y a eu beaucoup de turnover dans ce groupe de 18. Et puis, il y a surtout le travail physique qu’on réalise. Peu importe les matches, peu importe les adversaires, on a notre programme. C’est pour ça qu’on a quatre défaites. Toutes les défaites, c’est du 3-2, des bons matches, des matches difficiles. Il y a eu notamment deux matches où on s’est écroulé à cause de la fatigue, alors qu'on menait 2-0. On a perdu mais c’est quelque chose qui était prévisible, qu’on avait prévu, nous, avec le staff.

"Tout faire pour ramener une médaille pour nos frérots"

Comment s’est passée l’intégration des plus jeunes: Mousse Gueye, Benjamin Diez, Théo Faure... ?

Ce sont des super mecs, ça s’est franchement bien passé. Ce sont des superbes rencontres, ce sont des bosseurs. Et puis ils savent qu’ils arrivent dans un groupe qui vit super bien aussi. C’était à eux de s’adapter, mais ça s’est fait très naturellement, très facilement. La famille s’est agrandie. C’est un processus un peu normal dans toutes les équipes, et je pense que c’est aussi notre rôle à nous, les plus anciens, d’accueillir les nouveaux, de les mettre à l’aise, pour qu’ils se sentent bien et qu’ils soient les plus performants possible.

L’épée de Damoclès est passée avec la désignation des joueurs sélectionnés pour les JO, comment Laurent Tillie vous a-t-il annoncé ses choix ?

L’ambiance était pesante. On a des collègues, des frérots qui n’allaient pas partir pour la compétition, donc ç'a été un moment super émouvant et très, très compliqué. Laurent a fait une réunion individuelle avec pas mal de joueurs et puis après, dans la foulée, on a fait la réunion tous ensemble, avec le staff. Il a annoncé les joueurs qui ne seraient pas pris et ceux qui iraient aux Jeux. C’est un moment super compliqué, surtout pour un groupe comme le nôtre, très uni, ce n'est pas facile. Chacun sait la chance qu’il a de pouvoir aller aux Jeux, et on va tout faire pour ramener une médaille pour nos frérots. On est ensemble depuis 2011 pratiquement. Pour les Jeux, c’est déjà la deuxième fois qu’on a des collègues qui ne viennent pas, ça fait mal au cœur. Mais ça nous donne encore plus d’envie d’aller chercher une médaille pour eux aussi.

En avez-vous parlé ensuite entre vous, les joueurs ?

On n’en parle pas, mais c’est vrai qu’après l’annonce, on s’est tous retrouvé dans ma chambre, à parler de tout et de rien, pas forcément de la sélection, mais c’était important qu’on se retrouve tous ensemble. C’est ce qu’on a fait, et ça s’est super bien passé, mais ce n’était pas pour parler du pourquoi, du comment. C’était histoire de se retrouver tous ensemble une dernière fois, avant d’être en mode groupe JO.

Le départ de Laurent Tillie, avec lequel vous avez hissé le volley français sur le toit du monde, occupe-t-il déjà vos pensées ? Vous arrive-t-il d’y penser à ce dernier moment avec lui, comment l’imaginez-vous ?

On n'en parle pas beaucoup parce que pour l’instant on est encore dans notre truc. Je pense qu'au fur et à mesure, quand on va avancer dans ces Jeux, ça va se ressentir. Mais pour l’instant on n’en parle pas beaucoup parce qu’on est à fond dans notre objectif. Et je pense que lui non plus n’y pense pas beaucoup, on est tellement à fond dans notre objectif. On a tellement de choses à penser, tellement de boulot. Et finalement on se dit que les Jeux… c’est encore loin quoi (rires) ! Même si c’est demain. Ça paraît proche mais on bosse très très dur physiquement, et on se dit qu’on a encore le temps d’évacuer toute cette préparation. Donc on ne pense pas encore au dernier moment. On est focus sur le travail qu’on a à faire, mais après, c’est sûr que pendant les Jeux, ça va commencer à être un peu dans toutes les têtes. Mais pour l’instant, honnêtement, on n’y pense pas beaucoup.

Earvin Ngapeth à l'entraînement, sous les yeux de Laurent Tillie
Earvin Ngapeth à l'entraînement, sous les yeux de Laurent Tillie © @IconSport

La conquête de l'or olympique à Tokyo

Qu’est-ce qui sera la clé de la réussite, pour ne pas rééditer ce qu’il s’était passé à Rio, en 2016 (élimination dès les poules) ? S’appuyer sur ce qui vous a permis de retourner une drôle de situation au TQO, cette insouciance qui a toujours fait la force de cette équipe, par exemple ?

Je te dirais que la clé, c’est de ne pas être dépassé par les événements, par cette sorte de pression que peuvent apporter les Jeux. Il faudra jouer notre jeu. Et surtout avoir cette unité dans l’équipe. Je pense qu’on est une des seules équipes qui va vraiment avoir douze joueurs capable d’entrer sur le terrain, d’apporter à n’importe quel moment. Il va falloir se servir de ça.

Cette équipe de France a-t-elle plus d’arguments qu’en 2016, ne serait-ce qu’en termes de vécu collectif et de qualités individuelles ?

Je pense que par rapport aux Jeux de Rio, on a clairement deux équipes. On va doubler, voire tripler les postes. Au poste de réceptionneur-attaquant, on est quatre à pouvoir apporter, c’est vraiment une force. Ça se voit dans cette VNL d’ailleurs. On est cinquièmes pour l’instant, mais on est aussi la seule équipe à avoir fait un turnover aussi conséquent. Les équipes qui sont devant nous, elles n’ont pas du tout tourné. Elles jouent avec les sept ou huit mêmes joueurs depuis le début de la compétition. La Russie peut-être, qui a usé tous ses pointus contre nous ! (Rires) mais sinon, non, et je pense que c'est pour ça qu’on arrive plus solide qu’à Rio. Après c’est le sport, et tu sais comment c’est. Mais je pense qu’on arrive vraiment plus solide sur le papier qu’à Rio, et avec plus d’expérience.

Russie, Etats-Unis, Brésil, vous les avez tous affrontés et battus ces dernières semaines, ça compte ?

Ça compte parce que c’est important de voir où on en est, et ça rassure aussi. Parce que, quand on fait les séances d’entraînement et de musculation, de préparation, et qu’on s’entraîne entre nous, c’est dur, parfois. Tu te poses des questions. Et le fait de jouer ces équipes, de voir qu’on arrive quand même, malgré cette préparation a les battre, c’est quelque chose d'important. Après, ce sont des matchs qui n’ont rien à voir avec les confrontations qui nous attendent à Tokyo.

"Tout le monde était prêt à se faire vacciner"

Vous êtes vous fait vacciner, et si non êtes vous prêts à le faire ?

Oui, nous sommes tous vaccinés.

Auriez-vous accepté à l’image de Kylian Mbappé, de servir d’ambassadeur de la stratégie vaccinale du gouvernement français ?

C’est quelque chose que j’aurais pu faire. Son geste était important, il rassure aussi. Moi, par exemple, j’étais en Russie. Pour avoir parlé à certains Russes, le fait qu’il n’y ait aucune personnalité importante qui se soit fait vacciner a suscité beaucoup d’inquiétude au sein de la population, les gens se sont posés des questions. Le fait que Kylian se soit fait vacciner aux yeux de tout le monde, je pense que ça rassure pas mal de Français. C’est bien.

Pour rassurer les Français, vous auriez donc été prêt à servir d’exemple ?

On en a parlé entre nous. Se vacciner ou pas se vacciner, s’il est obligatoire de se vacciner pour aller aux Jeux. Mais de notre côté, tout le monde était prêt à se vacciner.

A quelle ambiance vous attendez-vous au Japon, dans un pays où la défiance est maximale vis-à-vis de la tenue des Jeux ?

On y va dans le brouillard le plus total. On part dans deux semaines au Japon. On va sur une île, Okinawa, où on va passer deux semaines pour achever notre préparation. On pensait qu’avant de rentrer dans le village, où on a peur que ce soit super strict, on pourrait avoir un peu de liberté. Mais finalement il y a trois jours, Laurent a eu un appel. On l’a prévenu que ce serait hyper strict à Okinawa, qu’on allait être enfermé à l’hôtel. On ne sait vraiment pas à quoi s’attendre. Rimini sert de préparation au volley, mais ça sert de préparation à cela aussi. On ne sort pas de l’hôtel. Le petit plus qu’on a à Rimini, c’est la plage de l’hôtel. On se prépare à tous les cas de figure.

Kazan et la Russie, un pari raté

Vous avez signé à Kazan, en Russie, il y a trois ans avec la lourde tâche de remplacer Wilfredo Leon, qui avait tout gagné avec cette équipe, c’est donc un échec sur le plan sportif (il a échoué à remporter la Superligue russe et la Ligue des champions). Êtes-vous d’accord avec ça ?

Je considère mon passage en Russie comme un échec. J’étais clairement parti pour gagner la Ligue des champions, et on a échoué (en finale en 2019, dans le dernier carré en 2021). Après, cela reste une superbe expérience de volley-ball. J’ai joué dans un super club avec de grands joueurs. Et puis c’est une fierté de pouvoir dire que j’ai porté ce maillot pendant trois ans. Ce ne sont pas tous les joueurs étrangers qui vont au Zenit Kazan. C’est une fierté de pouvoir dire que ce club m’a fait confiance pendant trois ans. J’aurais même pu rester à Kazan, mais ça devenait vraiment compliqué avec la famille, la pandémie. J’ai passé sept mois sans voir mes enfants, ça devenait assez compliqué. Mais j’ai passé trois années où j’ai joué dans un super club, j’ai découvert un autre volley, une autre mentalité. Ça reste un échec parce qu’il n’y a pas eu les titres espérés, ce qui reste le plus important (sourire).

Pensez-vous être devenu un meilleur joueur ?

J’ai appris à encore plus adapter mon jeu. C’est un championnat super physique, avec un service-block très important. Je suis plus un mec qui défend, qui va jouer en rapidité. J’ai dû adapter mon jeu. C’est une palette en plus que j’aie grâce à cette expérience. Après le jeu russe ce n’est pas du tout le même jeu que je joue en France ou celui que l’on va développer à Modène. Ce sont deux volley-ball très différents. Ces trois années me serviront.

Earvin Ngapeth a échoué à remporter la Ligue des champions avec le Zenit Kazan
Earvin Ngapeth a échoué à remporter la Ligue des champions avec le Zenit Kazan © @IconSport

Certains recrutements ou ajustements tactiques vous ont-ils fait défaut ? Quelle est votre lecture des événements ?

Il y a plusieurs choses. En premier lieu, le fait que, lorsque tu es dans un club qui n’en finit pas de gagner, pendant six ans d’affilée, et que tu ne renouvelles pas, il y a une forme de lassitude qui s’installe. Je l’ai un peu senti. Après, il y a eu ce choix qui est respectable, et finalement pas illogique, de faire passer Maxim (Mikhailov, pointu) en 4, et de faire venir Sokolov (Tsvetan Sokolov, pointu bulgare). Ça n’a pas pris. J'ai compris ce choix, parce que c’est le jeu russe (sourire). Au niveau du service et du bloc, on gagnait. En Ligue des champions, tu joues contre des Polonais, des Italiens, ils jouent une autre forme de volley. Et même si tu es plus fort au bloc ou au service, tu ne gagnes pas. Cette année, ça s’est joué à deux points. On perd contre Totti (Benjamin Toniutti, passeur de l’équipe de France) en demi-finale, ça s’est joué à deux points. Il y a eu quelques circonstances qui ont fait que… à ce niveau-là, ce sont des détails. La première année, on a eu Alekno (Vladimir Alekno) comme coach, la deuxième il s’est arrêté, il est revenu la troisième. Il y avait plein de choses comme ça. T’es dans un club qui ne sait pas s’il a vraiment envie de changer de cycle ou s’il a envie de continuer sur ce qu’il faisait depuis dix ans et qui marchait. Ça n’a pas fonctionné, mais c’est la vie, c’est le sport.

Retrouver sa famille à Modène

Ce prochain club, ce ne pouvait être que Modène (où il a déjà joué entre 2014 et 2018)?

J’étais un peu perdu après ces trois années, j’avais besoin de retrouver des repères. C’était important pour moi d’atterrir dans un endroit que ma femme et mes enfants connaissent. Tout s’est bien goupillé parce que mon Bruno (Bruno Rezende, passeur brésilien, fils du prochain sélectionneur de la l’équipe de France) revient, mon pote Nimir (Nimir Abdel-Aziz, ancien passeur néerlandais devenu pointu) qui vient, mon petit frère aussi (Swan Ngapeth). Ça se goupille super bien, je suis content.

Le bruit a couru que vous réclamiez des garanties sportives, notamment que Jenia Grebennikov fasse partie de l’aventure, est-ce vrai ?

Je voulais vraiment être dans un endroit où ma famille allait être bien, mais je voulais aussi être dans un club qui a de grosses ambitions. En Italie, Perugia et Macerata (Lube Civitanova) ont une grosse équipe et moi je voulais aller à Modène, dans un club capable de battre ces équipes-là. Avec mon Jenia, ça n’a pas pu se faire, mais on a quand même une équipe qui va pouvoir rivaliser avec tout le monde et ça c’est important. Le titre, c’est l’objectif.

"Un retour en France en 2024 ? Franchement, tout est possible !"

Quand a-t-elle émergé, cette idée d’un retour à Modène ? Qui a établi le contact, vos représentants de l’époque, le club, ou bien est-ce venu de votre propre initiative ?

La présidente (Catia Pedrini, dont il est resté très proche) et moi, on n'a jamais vraiment arrêté de parler ces trois dernières années. J’ai signé à Modène début septembre, le championnat n'avait même pas commencé en Russie (rires). Elle m’avait écrit en août, début août. Je lui ai répondu début septembre. Deux jours après, je signais le contrat, sans que personne ne le sache. Seuls elle et moi étions au courant. C’est devenu officiel quand elle a constitué l’équipe.

Earvin Ngapeth va retrouver Modène, ce club qui lui a tant manqué, et sa présidente, Catia Pedrini
Earvin Ngapeth va retrouver Modène, ce club qui lui a tant manqué, et sa présidente, Catia Pedrini © @IconSport

Se rapprocher de la France, est-ce que ce n’est pas une façon aussi de se mettre en danger, puisque vous serez plus exposés médiatiquement en vue des JO 2024 ? Êtes-vous prêts à assumer ce rôle de fer de lance du volley français dans la perspective des Jeux 2024 ?

Les Jeux à Paris ont fait pencher la balance, c’est certain. On a vraiment envie que le volley soit l'une des têtes d’affiche du sport collectif. Et ça va passer par de la médiatisation, plein d’événements avec la Fédération. En Russie, ce n’était pas possible de le faire.

Plusieurs joueurs de l’équipe de France, et pas des moindres (Julien Lyneel, Nicolas Le Goff, Kévin Tillie…) reviennent en France pour se rapprocher de leur famille, ça ne vous donne pas des idées ?

On a des parcours assez différents. Même au niveau financier, il ne faut pas avoir peur des mots. Ju' (Julien Lyneel), il revient de deux ans de blessure, Nico (Nicolas Le Goff) a joué deux ans à Berlin. Un gros projet s’est constitué autour de lui à Montpellier. En France, je ne me vois pas jouer ailleurs qu’à Poitiers. Le club de Poitiers n’est pas encore assez structuré pour faire quelque chose comme ça mais je ne désespère pas.

Vous avez signé jusqu’en 2024 avec Modène. Doit-on s’attendre à votre retour en France après les JO ?

Franchement, tout est possible ! Mais si ça se fait, ce sera à Poitiers ! J’espère que le club avancera, avec des gens qui ont envie de le faire grandir. Et à ce moment-là, ça deviendra une possibilité.

* L'interview a été réalisée avant le match contre l'Iran, remporté par les Bleus, victorieux en trois sets (25-21, 25-21, 25-19), ce lundi

https://twitter.com/qmigliarini Quentin Migliarini Journaliste RMC Sport