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Mondiaux d’athlé: comment la maternité a servi de carburant à Fraser-Pryce pour revenir au sommet

Shelly-Ann Fraser-Pryce avec son fils Zion après sa victoire en finale du 100 mètres féminin des Mondiaux de Doha

Shelly-Ann Fraser-Pryce avec son fils Zion après sa victoire en finale du 100 mètres féminin des Mondiaux de Doha - Icon Sport

Sacrée sur la ligne droite ce dimanche soir à Doha (Qatar) dans un chrono canon de 10’’71, Shelly-Ann Fraser-Pryce est devenue championne du monde du 100 mètres pour la quatrième fois, exploit jusque-là inédit hommes et femmes confondus. Le tout à 32 ans et un peu plus de deux ans après avoir donné naissance à son fils Zion. Une maternité que beaucoup imaginaient comme la fin de sa carrière au plus haut niveau mais dont "Mommy Rocket" s’est servie comme une force pour retrouver sa place de patronne du sprint.

On ne sait pas si Shelly-Ann Fraser-Pryce connaît ses classiques hip-hop de la fin des années 90 mais quelque chose nous dit que la sprinteuse jamaïquaine apprécie le titre To Zion, inoubliable hymne maternel qui illuminait l’album The Miseducation of Lauryn Hill de l’éternelle voix féminine des Fugees sorti en 1998. Le premier couplet doit lui parler, et même plus que ça (on vous laisse traduire, on ne voudrait pas écorcher l’œuvre de l’artiste). "Unsure of what the balance held/I touched my belly overwhelmed/By what I had been chosen to perform/ (…) Woe this crazy circumstance/I knew his life deserved a chance/But everybody told me to be smart/Look at your career they said/Lauryn, baby, use your head/But instead I chose to use my heart/Now the joy of my world is in Zion". 

Sous le regard de Zion

Quand Fraser-Pryce est tombée enceinte fin 2016-début 2017, elle aussi n’était "pas sûre de ce que la balance contenait" et certains lui ont "dit de faire attention à (s)a carrière". Près de trois ans plus tard, à 32 ans et un peu plus de deux ans après l’arrivée au monde de son fils... Zion né au lendemain de la finale planétaire du 100 mètres des Mondiaux de Londres remportée par l’Américaine Torie Bowie, la double championne olympique (2008, 2012) de la ligne droite a retrouvé les sommets du sprint féminin, lumineuse championne du monde du 100 mètres à Doha (Qatar) pour son premier grand championnat depuis les Jeux de Rio en 2016 (troisième) après avoir dominé la concurrence de la tête et des épaules en claquant en finale un supersonique 10’’71, meilleure performance mondiale de l’année – elle la détenait déjà en 10’’73 – à un petit centième seulement de son record de Jamaïque codétenu avec Elaine Thompson, quatrième ce dimanche, et du record de la compétition.

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Shelly-Ann Fraser-Pryce mate la concurrence lors de la finale du 100 mètres féminin des Mondiaux de Doha
Shelly-Ann Fraser-Pryce mate la concurrence lors de la finale du 100 mètres féminin des Mondiaux de Doha © Icon Sport

Un chrono que l’athlète de poche (1,60 mètres), tout en muscles et en puissance, n’avait plus connu depuis six ans et les Mondiaux de Moscou et qui lui permet de s’offrir une quatrième couronne planétaire dix ans après la première – 2009, 2013, 2015 et 2019 – et de présenter le plus beau palmarès de l’histoire de la distance hommes et femmes confondus, Usain Bolt compris. L’octuple championne du monde, également titrée trois fois sur 4x100 mètres et une fois sur 200 mètres, a fêté le tout avec un tour d’honneur Zion dans les bras et sourire XXL accroché au visage, sous le regard de son compagnon de longue date Jason Pryce présent dans les tribunes clairsemées (et c’est un euphémisme) de Doha. Comme un point final magistral à ces trois années où on a voulu l’enterrer sportivement en raison de sa maturité mais où elle a fait de cette dernière une force pour se hisser à nouveau en haut de la pyramide du sprint féminin. 

"Beaucoup de gens me disaient dit que je devais prendre ma retraite mais je me suis fait le serment de revenir"

"Je suis très heureuse de cette victoire après la naissance de mon bébé car cela a demandé beaucoup de travail et de sacrifice pour en arriver là, ça a été un long parcours pour revenir au plus haut niveau physiquement, s’est réjouie celle qui ne doublera pas avec le demi-tour de piste à Doha sur les conseils de son coach et qui a vu l’Américaine Allyson Felix (relais 4x400 mètres mixte) et la Chinoise Liu Hong (20 kilomètres marche) devenir elles aussi championnes du monde ce dimanche après avoir eu un enfant dans les deux dernières années. Je me souviens du moment où j’ai appris que j’étais enceinte. J’étais une épave. Je me souviens être restée assise sur mon lit pendant deux heures et ne pas être allée à l’entraînement ce matin-là car je ne savais pas quoi faire." Mais la force de caractère de cette championne unique va vite l’emporter. On lui dit que c’est peut-être l’occasion de mettre un terme à une carrière déjà superbe? Elle y trouve une source de motivation. Prouver à ceux qui prétendent savoir mieux qu’elle ce qu’elle doit faire qu’ils se trompent.

Une mission entamée dès son retour en 2018, saison où son 10’’98 en meeting à Londres représentait "une renaissance après quelques ratés", et conclue avec éclat à Doha. "Beaucoup de gens me disaient dit que je devais prendre ma retraite et le faire avec grâce mais je me disais: 'OK, c’est juste ce que vous pensez'. Je me suis fait le serment de revenir. Je me demandais si c’était possible mais je suis toujours engagée dans ce que je suis, dans ce en quoi je crois et Dieu m’a béni d’un talent dont je dois profiter. Être capable de gagner ici est une victoire qui vient de là-haut. J’ai réussi ce dont beaucoup de femmes rêvent en accomplissant ça devant les yeux de mon fils et de mon homme. C’est quelque chose de très spécial."

"Je suis beaucoup plus calme, plus souple, plus facile à vivre"

Une victoire en forme de message, aussi, à ceux qui imaginent la maternité comme un obstacle insurmontable pour les sportives qui veulent rester au top, combat embrasé depuis qu’elle a décidé de revenir au sommet après avoir donné naissance à Zion. "La motivation est plus forte qu’avant, confirmait-elle en juillet à Lausanne. C’est dur pour les filles. On a tellement peur de commencer notre famille, les gens pensent que l’on ne pourra jamais revenir après une grossesse. Réussir ce retour était important pour montrer à moi-même et aux autres que c’était possible de repousser des barrières." La maternité comme source d’inspiration.

Shelly-Ann Fraser-Pryce après sa victoire en finale du 100 mètres féminin des Mondiaux de Doha
Shelly-Ann Fraser-Pryce après sa victoire en finale du 100 mètres féminin des Mondiaux de Doha © Icon Sport

Elle avait poussé l’explication il y a quelques mois au micro de RMC Sport. "Beaucoup de personnes pensent qu’avoir un enfant et prendre un congé pour cela est très mauvais quand on fait du sport, rappelait-elle alors avant de repousser l’argument. Mais ça dépend. Je constate que je m’entraîne beaucoup mieux. Je suis beaucoup plus calme, plus souple, plus facile à vivre. Avant, j’étais très tendue parce que je pensais qu’il fallait que je sois sûre que tout soit en place, que je ne pouvais rien louper. Si je manquais quelque chose et que ça ne marchait pas, j’étais contrariée. Mais quand j’ai eu mon fils, j’ai réalisé que certains jours, je venais à l’entraînement et je me donnais vraiment à 100%. Mais il y a aussi des jours où je ne peux pas venir parce que j’ai des choses à faire, que mon fils est malade, etc. Et je constate que quand je viens m’entraîner le jour suivant, tout va bien." 

"Je n’ai jamais douté de pouvoir revenir"

Tout est "une question d’ajustements", comme elle le dit. "Jongler entre être une maman et une athlète, c’est beaucoup de travail, et vous le ressentez encore plus quand vous ne voulez pas aller à l’entraînement parce que vous avez quelque chose à faire ou que vous devez récupérer votre fils. Mais en même temps, je ne veux pas louper l’entraînement. (...) Je suis contente d’avoir pris du temps loin des pistes pour avoir mon fils car ça m’a permis de prendre le temps de respirer, de me relaxer pour ensuite me reconcentrer, me recentrer et réévaluer ce que je veux laisser derrière moi quand j’arrêterai le sport." Le plus beau palmarès de l’histoire de la ligne droite, tout simplement, même si elle refuse de se désigner comme la meilleure de tous les temps dans un geste d’humilité qui lui ressemble bien.

Si elle confirme que "la casquette la plus importante est celle de mère", l’athlète y trouve un carburant supplémentaire pour alimenter le moteur. "Il y a toujours des choses que je peux réussir à faire après avoir eu un enfant, lançait-elle à RMC Sport. Quand j’attendais mon enfant ou juste après sa naissance, j’ai beaucoup entendu: 'Est-ce que tu vas reprendre la course?' Bien sûr que oui! Je ne me suis pas arrêtée, ça continue. Peu importe si vous avez un enfant ou deux, s’il y a quelque chose que vous voulez réussir, vous pouvez y arriver. Je n’ai jamais douté de pouvoir revenir. Je me demandais si j’allais être la même et ce qui allait se passer, je me posais un peu des questions mais je ne me suis jamais dit que je ne pouvais pas revenir. Si vous travaillez pour quelque chose et que vous avez conscience que ça peut marcher, que ça va marcher, eh bien ça arrive. Peu importe ce qu’ils pensent, c’est ce que tu penses et ce que tu vises qui compte. Et les choses que tu as vécues te servent comme une force."

Elle milite en faveur de meilleures conditions pour les accouchements en Jamaïque et pour de meilleures informations sur l’allaitement maternel

Le parallèle du mental de fer était tout trouvé. Personnel. Sa mère, Maxine Simpson, qui avait abandonné sa carrière de coureuse pour prendre un boulot de vendeuse de rue et se consacrer à ses enfants – Shelly-Ann a deux frères – tout en leur évitant les pièges de Waterhouse, le ghetto de Kingston où ils vivaient et où règne une grande violence dont l’un des cousins de la future double championne olympique a été victime, et en répétant une formule qui deviendra un credo: "Tu as du talent, va et utilise-le!". "Elle vendait tout ce qu’elle pouvait pour que ça marche, se souvenait la quadruple championne du monde du 100 mètres pour RMC Sport. Je lui suis très reconnaissante de s’être sacrifiée pour nous." Et de pousser les souvenirs dans le Daily Telegraph, en 2009: "Elle était stricte avec nous et travaillait dur afin d'être sûre de pouvoir nous envoyer à l'école. C'était dur pour elle. Quelquefois, nous n'avions pas assez à manger, j'allais à l'école sans argent pour le repas et mon école devait m'en donner. Mais ma mère ne m'aurait jamais laissé sortir. De retour de l'école, les gangs masculins nous parlaient mais je continuais mon chemin, sans jamais répondre et ma mère allait les voir pour leur dire de partir et de me laisser tranquille."

Shelly-Ann Fraser-Pryce fait son tour d'honneur avec son fils Zion après sa victoire en finale du 100 mètres féminin des Mondiaux de Doha
Shelly-Ann Fraser-Pryce fait son tour d'honneur avec son fils Zion après sa victoire en finale du 100 mètres féminin des Mondiaux de Doha © Icon Sport

Zion pourra compter sur une épaule aussi solide pour l’aider. Mais aussi sur un compte en banque mieux rempli, belle carrière dans l’athlétisme oblige. Mais Fraser-Pryce n’oublie pas son passé, le mêlant même à son présent. Cette ambassadrice de l’Unicef diplômée d’une licence de l’Université de technologie en développement de l’enfant et de l’adolescent milite ainsi en faveur de meilleures conditions pour les accouchements sur son île et pour de meilleures informations sur l’allaitement maternel et donne beaucoup de son temps à des œuvres de charité, très souvent sans publiciser la chose. "Si elle décide d'aider quelqu'un, elle le fera en privé, elle n'aime pas toute cette attention", racontait son pasteur, le père Winston Jackson, au quotidien jamaïquain The Gleaner en 2012. "J'aime ma communauté, le fait de venir d'ici, même si c'est dur parfois de voir des jeunes avec qui j'ai grandi ne pas s'en sortir, explique l’intéressée au site The Undefeated. Je pense que faire partie de cette communauté donne de l'espoir aux autres, je veux que les jeunes de mon quartier sachent que tout est possible." 

"Je veux continuer à inspirer les femmes et les jeunes filles"

Et que les filles réalisent que la maternité ne signifie en rien la fin de l’ambition. "Beaucoup de gens me demandent ce que je peux réussir de plus. Et je réponds: 'Tellement, tellement plus!'", s’amusait-elle quelques semaines avant le rendez-vous de Doha. Et de conclure: "Mon parcours a été incroyable. En me remémorant tout ça, je me dis: 'Voilà les histoires que je vais raconter à mon fils'." Ce dimanche soir, la propriétaire d’un salon de coiffure qui aime faire le show avec ses teintures multicolores a écrit un chapitre de plus de cette superbe histoire tout de même ternie par sa suspension de six mois pour contrôle positif à l’oxycodone (opioïde) en 2010. Mais pas encore terminée. "Je veux continuer à inspirer les femmes et les jeunes filles, à leur comprendre qu’elles peuvent réussir tellement de choses en travaillant dur et en s’engageant à fond dans sa quête". 

"Mommy Rocket"

Elle l’a une nouvelle fois prouvé au Qatar. Celle qu’on a longtemps surnommé la "Usain Bolt au féminin", car contemporaine-compatriote de la légende qui prenait toute la lumière médiatique, a bien mérité son propre sobriquet qui ne la renvoie pas à un homme dont elle a surpassé le palmarès sur la ligne droite. Il est d’ailleurs déjà trouvé (il est même dans sa bio Twitter): "Mommy Rocket". Le départ de "la Foudre" a laissé un grand vide en Jamaïque, pays du sprint roi qui a vu les Etats-Unis de Christian Coleman prendre la place sur le 100 mètres masculin. La reine du sprint de l’île caribéenne a su relancer sa carrière pour le combler. Pour Zion, comme chantait si bien Lauryn Hill. Un fiston qui pourrait encore sourire devant un triomphe de maman dans dix mois à Tokyo.

Alexandre HERBINET (@LexaB) avec Samyr HAMOUDI