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Violences sexuelles en athlétisme: "Il faut que ça remonte beaucoup plus haut", Emma Oudiou raconte les raisons de son documentaire

Ancienne membre de l'équipe de France d'athlétisme et réalisatrice du documentaire "Suite" sur YouTube, qui recueille les témoignages de cinq autres athlètes victimes de viols ou d'agressions sexuelles, Emma Oudiou a répondu aux questions de RMC Sport. Elle explique notamment les raisons de son film et les premières répercussions au sein de la Fédération française et de l'Insep.

Quand et comment vous est venue l’idée de faire ce documentaire, "Suite", où cinq femmes - athlètes - dénoncent des violences sexuelles dont elles ont été victimes de la part d'anciens entraîneurs?

Emma Oudiou : Cela m’est venu au mois de janvier. J’ai moi-même été victime de violences sexuelles dans mon parcours de sportive de haut niveau et je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire, car en en parlant sur les réseaux sociaux, j’avais très souvent des jeunes femmes qui me disaient qu’elles avaient vécu plus ou moins la même chose. Donc j’ai fait un appel à témoins en janvier, j’ai demandé à des athlètes si elles se sentaient de venir me raconter un peu leurs histoires. Et j’ai eu à peu près 15 à 20 athlètes qui sont venues me parler et me raconter leur histoire. J’ai décidé d’en sélectionner cinq car elles ont un niveau différent. Je les ai aussi sélectionnées selon le profil de l’agresseur: un président de club, un athlète de l’équipe de France et un entraîneur sont mis en cause par ces athlètes.

Est-ce que cela a été difficile pour ces femmes de parler, de raconter ces violences dont elles ont été victimes? Certaines sont anonymisées…

Ça a été un peu des deux. Au premier abord, c'était une libération pour ces jeunes femmes de venir me parler. Après, au vu de leurs témoignages, je pense que ça n’a pas été simple du tout. En plus de cela, des témoins qui étaient prêtes à parler se sont ravisées et ont décidé de ne pas parler.

Le documentaire évoque notamment un climat nauséabond au sein de l’Insep, où une loi du silence règne. C’est ce que vous avez ressenti?

Je l’ai vécu de la part d’un autre athlète qui a été viré de l’Insep car il se montrait violent envers pas mal de sportives. Avec une autre athlète, on a décidé d’en parler et l’Insep a pris la décision de le virer, ce qui est positif. On voit qu’ils prennent les choses assez au sérieux. C’était l’année dernière. Il n’empêche qu’il y a une ambiance hyper sexiste, hyper misogyne qui règne. En tant que femme, c’est quand même encore compliqué de faire partie de ce milieu-là, beaucoup souffrent en silence car on est aussi plongées dans une culture du sport de haut niveau où il ne faut jamais se plaindre, où l’on considère que c’est une chance de faire partie de cette institution. Donc il n’est pas question d’en parler et c’est malheureux. Dans le milieu du sport, des études belge et néerlandaise montrent que lorsqu'on est mineur dans ce milieu, on est beaucoup plus exposé aux violences sexuelles que dans n’importe quel secteur. Des sociologues mettent en avant la culture du "doloris", cette mise en avant de la douleur, du fait que pour y arriver, il faut souffrir. Et quand on est éduqués là-dedans depuis tout petit, les frontières sont brouillées entre ce que j’accepte de faire subir à mon corps ou non, et cela il faut le prendre en compte. Ces violences n’apparaissent pas comme par magie, il y a aussi tout un système qui les favorise.

Avez-vous eu un retour de la Fédération française d'athlétisme (FFA)? Que va-t-il se passer?

J’ai eu un retour de la fédération, oui. Elle veut mettre en place des commissions disciplinaires par rapport à toutes les histoires qui sont ressorties dans le documentaire. Elle dit ne pas avoir été au courant des ces histoires. Elle m’a aussi proposé de réfléchir à des solutions pour que cela n’arrive plus, donc pourquoi pas travailler avec la Fédération sur ces politiques-là. Après, il faut que ça monte beaucoup plus haut, car ça touche le sport mais aussi toute notre société.

Valentin Jamin avec CP