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Cyclisme: la traque des kilos superflus, jusqu’à l’excès

Les jambes de Chris Froome sur un podium du Tour de France

Les jambes de Chris Froome sur un podium du Tour de France - Icon Sport

DANS L’ASSIETTE DES ATHLETES (5\/5). Toute la semaine, RMC Sport vous propose une série sur les habitudes alimentaires des sportifs de haut niveau et la recherche permanente du kilo en moins ou en plus. Ce vendredi, place au cyclisme, discipline où chaque calorie compte. Mais cette recherche du poids idéal peut virer à l’obsession et le coureur se retrouver rongé de l’intérieur par des troubles du comportement alimentaire.

Peu relayé au-delà de la sphère cycliste, son témoignage est un peu passé inaperçu. Il aurait pourtant mérité un tout autre écho. Le 7 janvier dernier, dans les colonnes du quotidien australien The Advertiser, Rohan Dennis révélait avoir souffert de troubles alimentaires quelques mois plus tôt. Bien décidé à briller sur les grands Tours, l'actuel champion du monde du contre-la-montre s'était mis en quête de perdre du poids. Beaucoup de poids. "J'étais arrivé à un point où je pouvais boire une bière, puis me sentir coupable et ne rien manger le lendemain. Je suis tombé à 68 kilos. J'ai fini par devoir prendre de la créatine et de la poudre protéinée pour revenir à mon poids de contre-la-montre, qui est de 70 à 71 kilos", confiait-il. Une prise de parole rare sur un mal qui ronge le peloton. Un récit précieux, aussi, pour mesurer l'attention portée par les coureurs professionnels à leur alimentation. Tout kilo superflu est traqué.

Rohan Dennis en 2019
Rohan Dennis en 2019 © Icon Sport

Sans tomber dans les excès décrits par Rohan Dennis, il faut être capable de suivre des régimes parfois très stricts pour optimiser ses performances et espérer atteindre ses objectifs. Avant, pendant et après l'effort, la nutrition tient un rôle clé. "Comme de nombreux sports qui se pratiquent sur des longues distances, tel que la course à pied, le rapport poids-puissance est un élément fondamental de la performance. Cinq cents grammes en plus ou en moins par rapport à un poids de forme idéal défini pour un coureur, ça peut faire la différence, dans le bon comme dans le mauvais sens. C'est pour cela qu'on leur demande de se peser tous les jours lors des grandes courses", expose à RMC Sport Laurie-Anne Marquet, nutritionniste chez Cofidis. Cela ne signifie pas pour autant que la privation permanente est la norme dans le peloton ou que les coureurs se contentent d'ingurgiter de la salade matin, midi et soir comme certaines silhouettes rachitiques à faire pâlir un squelette pourraient le laisser croire.

"Chaque kilo compte"

"Pendant le Tour de France, un coureur brûle en moyenne entre 3.000 et 5.700 calories durant chaque étape. Vous vous doutez bien qu'il faut beaucoup manger pour faire face à cette dépense d'énergie", souligne la spécialiste nutrition de Cofidis. Des repas généreux, oui, mais surtout précis et si possible personnalisés. Les sprinteurs, même s'ils ont intérêt à rester affûtés pour passer les bosses, ne sont pas confrontés aux contraintes propres aux grimpeurs, qui doivent se débarrasser du moindre gramme inutile tout en conservant assez de muscle pour produire de la puissance. "Si on est grimpeur et qu'on vise le classement général d'une course d'une semaine ou d'un grand Tour, on doit vraiment faire gaffe. Chaque kilo compte. On ne peut pas se permettre d'avoir des kilos en trop à traîner en montagne", appuie Jérôme Coppel, 13e du Tour de France 2011 remporté par Cadel Evans. Une telle vigilance n'est pas nouvelle.

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Si Jacques Anquetil pouvait craquer pour une blanquette de veau ou un plateau d'huîtres avant de prendre le départ d'une étape, d'autres champions comme Louison Bobet s'imposaient déjà dans les années 1950 des règles diététiques qui pourraient aujourd'hui plaire à un Christopher Froome ou un Geraint Thomas. Dans le sillage de la Sky, rebaptisée Ineos l'an dernier, et de sa recherche des fameux "gains marginaux", ces petits détails mis bout à bout que la toute-puissante formation britannique considère comme le moteur de sa réussite, le cyclisme a tout de même passé un cap en accordant de plus en plus d'importance à la question de l'alimentation. Des diététiciens ont fait leur apparition dans les staffs et les équipes ont investi dans des camions-cuisine qui les suivent sur les principales courses.

Des mauvaises habitudes à corriger

"La partie alimentation a grandement évolué, confirme Yoann Offredo, le baroudeur de l'équipe belge Circus-Wanty Gobert, trois Tours de France au compteur. Quand j'ai commencé chez les pros en 2007, il y avait des méthodes complètement empiriques. On avait par exemple l'habitude de faire des journées où on ne mangeait que des fruits pour laisser l'organisme se reposer ou d'autres où on ne prenait pas de dessert. Et puis des nutritionnistes sont arrivés ces dernières années avec des conseils essentiels et surtout l'idée qu'il faut adapter son alimentation à son programme." Bien sûr, personne ne sera surpris d'apprendre que les plats à base de pâtes et le riz occupent une place privilégiée dans les repas des cyclistes.

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Chris Froome (en jaune) lors du Tour de France 2016
Chris Froome (en jaune) lors du Tour de France 2016 © Icon Sport

"Ce sont des incontournables. Mais il n’y a pas que ça, heureusement, précise Corentin Cherhal, ancien coureur professionnel reconverti comme nutritionniste auprès de l'équipe bretonne Arkéa-Samsic. L’important est d’avoir une alimentation riche en protéines, glucides, vitamines et minéraux, avec beaucoup de fruits et légumes. On évite les aliments trop acides qui diminuent la récupération. L’idée est aussi d’échanger régulièrement avec les coureurs pour les aider à corriger certaines habitudes. S’ils ont tendance à consommer trop de beurre de cacahuète, trop d’œufs ou à abuser du parmesan sur les pâtes, on va leur dire de réduire la voilure." En période de compétition, un petit déjeuner se composera par exemple de l’inévitable tasse de café, d’une omelette, de porridge ou encore de fruits secs. Boissons énergétiques, pâtes de fruits, barres de céréales, galettes de riz et wraps au jambon feront office de collations pendant la course. Poisson, viande, patates douces, pommes de terre, œufs, riz complet et laitages pourront être au menu au retour à l’hôtel.

"Il m’est arrivé de me coucher en ayant faim"

Des aliments faciles à digérer pour éviter tout trouble intestinal et accompagner au mieux la récupération. "Le repas du soir est très important, notamment sur le plan psychologique, explique Jacky Maillot, directeur du pôle médical chez Groupama-FDJ. C’est le moment où les coureurs peuvent se détendre et décompresser ensemble. Ils n’ont pas encore d’appréhension et de stress par rapport à la journée suivante. On demande donc à nos cuisiniers de varier les goûts et de leur proposer des plats qui ne sont pas seulement équilibrés mais qui donnent également envie d’être dégustés. C’est un défi." Des écarts sont-ils tolérés? "Les sucreries et le gras sont à éviter, répond Eric Bouvat, responsable médical de la formation AG2R La Mondiale. Mais il n’est évidemment pas interdit de se faire plaisir! Beaucoup de coureurs emportent avec eux des biscuits ou des tablettes de chocolat dans leurs valises. On sait que la performance est dépendante du physique et du mental, et que le mental dirige le physique. Il faut donc savoir relâcher la pression par moments."

A ses yeux, ce n’est pas en compétition que gérer la composition de son assiette est le plus difficile pour un coureur. "C'est plutôt entre les épreuves, assure-t-il. Quand vous êtes chez vous, que vous recevez des amis, c'est plus compliqué d'avoir une alimentation adaptée à son sport, alors qu'en course vous avez un encadrement qui est là pour ça. On échange avec eux mais il n'y a pas de suivi à la culotte. Généralement, ils se connaissent bien." Contrôler son poids ne ressemble pas pour autant à une partie de plaisir. A force de chercher à perdre de la masse graisseuse, le corps peut être poussé dans ses retranchements. "Nous ne sommes pas tous égaux sur ce point, estime Yoann Bagot, retraité du peloton depuis octobre dernier après avoir porté le maillot de Cofidis et Vital Concept. Certains coureurs doivent vraiment se saigner pour arriver au bon poids. J’en faisais partie. Il m’est arrivé de me coucher en ayant faim. Pour arriver sur le Tour avec 5% de masse grasse (contre 15% pour un homme "lambda", ndlr), il faut être costaud mentalement. C’est le métier qui veut ça. Mais il ne faut pas tomber dans l’excès."

Du plaisir à "manger de l’air"

En voulant tendre toujours plus vers un physique de poids plume, le risque est de ne plus seulement être dans le contrôle. Cette recherche de la maigreur peut virer à l’obsession et le coureur se retrouver rongé de l’intérieur par des troubles du comportement alimentaire. Un sujet qui reste encore largement tabou dans le cyclisme, même si de récents témoignages ont permis de mettre des mots sur ces souffrances physiques et mentales. En France, Clément Chevrier reste l’un des rares à avoir raconté comment ses sacrifices l’ont peu à peu poussé vers l’anorexie. Comme il l’explique dans le livre Equipiers de Grégory Nicolas paru en juin 2019, tout est parti d’un conseil glissé à son arrivée en 2011 au Chambéry CF, antichambre d’AG2R. Il a alors 19 ans et affiche 60 kilos sur la balance pour 1,78 mètre. "Clément, perds quatre ou cinq kilos et tu voleras en montagne", lui dit-on. Sans prendre conscience du gouffre vers lequel il se précipite, le grimpeur se persuade que se délester de plusieurs kilos le mènera tout droit à des résultats probants au plus haut niveau. Il y trouve même une certaine satisfaction.

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Clément Chevrier (premier plan) avec l'équipe américaine Bissell Development Team en 2014
Clément Chevrier (premier plan) avec l'équipe américaine Bissell Development Team en 2014 © AFP

"Quand on a 18-19 ans, on est plus faible mentalement. Et il faut dire que j’aime bien faire les choses à fond aussi, expliquait-il en août dernier dans les colonnes de La Montagne. Pour moi pendant longtemps, je ne faisais juste que le métier. Je prenais vraiment plaisir à faire le métier. Le plaisir de se sentir maigrir, le plaisir de se sentir léger. C’était cette démarche-là. Je n’avais pas envie de manger des pâtisseries. Je prenais plaisir à manger de l’air, de la salade." Les avertissements de ses proches et de son équipe ainsi qu'un séjour aux Etats-Unis lui ont permis de s’extirper de cet engrenage auquel ont également été confrontés l’Américain Ben King, l’Allemand Dominik Nerz et donc l’Australien Rohan Dennis. Tous ont décidé de parler publiquement des combats qu’ils ont dû mener contre l’anorexie ou la boulimie. De leur relation exacerbée avec la nourriture, de la façon dont ils affamaient leur corps déjà famélique pour croire à un destin de futur grand champion. Dans un long billet publié l’été dernier sur son site web, le Slovène Janez Brajkovic a lui aussi tenu à alerter l’opinion et les instances sur les troubles de l’alimentation.

Brajkovic s'en prend à l'UCI

L’ancien équipier de Lance Armstrong chez RadioShack, vainqueur du Critérium du Dauphiné en 2010, y raconte avoir souffert de boulimie au cours de sa carrière, au point de ne plus pouvoir consommer que des substituts alimentaires. C’est pour avoir été contrôlé positif à un stimulant, la methylhexaneamine, qu’il a écopé d’une suspension de dix mois en janvier 2019. Questionné par RMC Sport, il estime aujourd’hui que rien n’est fait dans le monde du vélo pour aider les coureurs victimes de troubles du comportement alimentaire à sortir la tête de l’eau. "Les médecins et les staffs n'ont pas les connaissances nécessaires pour y faire face, détaille-t-il. Et s’ils essaient, en soupçonnant que quelque chose se passe, l’athlète niera. Certains directeurs sportifs et membres du staff pourraient même parler de ce cycliste en des termes très négatifs, en le qualifiant de paresseux ou de gros. Le plus grand danger réside dans les équipes U23. L'environnement est très compétitif et il n’y a pas tellement de coureurs qui réussiront et rouleront au niveau mondial. Les directeurs sportifs, le staff et les autres coureurs peuvent également être de véritables "intimidateurs" et "pousser" le coureur au-delà de la ligne."

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Janez Brajkovic en janvier 2017
Janez Brajkovic en janvier 2017 © Icon Sport

Et le Slovène de poursuivre en s'en prenant à l’Union cycliste internationale. "Ils connaissent très peu le cyclisme, le sport, la santé ou la psychologie. Quand on parle de prendre soin de la santé des athlètes, ils sont inutiles", lâche celui qui a choisi de prendre la parole car "il n’y a rien de pire que d'essayer de cacher quelque chose dont vous souffrez depuis des années". "La honte détruit la confiance en soi, l'estime de soi et la santé, reprend-il. Partager mes problèmes était un grand soulagement. Nous pouvons montrer aux autres qu'ils ne sont pas seuls. Nous devrions tous en parler plus ouvertement, car c'est seulement de cette façon que nous allons commencer à travailler de manière à empêcher ces problèmes." Brajkovic affirme avoir côtoyé entre cinq à six coureurs touchés par des troubles de l’alimentation dans chacune des équipes par lesquelles il est passé. Yoann Offredo n’est pas surpris par ces coureurs qui accordent une telle attention à leur poids qu’elle en devient dangereuse. Lui-même a connu ce "côté obsessionnel".

"Chacun regarde ce qu'il y a dans l'assiette de l'autre"

"Je suis un coureur de classiques, je n'ai pas spécialement besoin d'être maigre, témoigne-t-il. Mais on peut avoir l’impression de faire partie d’une caste en cherchant à le devenir. Quand on va à table, chacun regarde ce qu'il y a dans l'assiette de l'autre. Je me disais: 'Il faut que j'ai les muscles saillants et qu'on voit mes veines'. Ça a longtemps été une obsession pour moi. Ce n’était pas tellement le fait de ne pas vouloir grossir mais de vouloir être comme tout le monde. Je me mettais moi-même des contraintes en me disant que je n'avais pas le droit au sucre, aux desserts… En faisant tellement attention à la bouffe, je n’avais parfois plus de force en arrivant sur des courses." 

Usé par ce cercle vicieux, il s’est posé la question de continuer ou non sa carrière. "J'ai fait le choix de la poursuivre, mais à ma manière, en me faisant plaisir et en faisant attention à ce que je mange de manière ponctuelle, explique-t-il. J’étais lassé de devoir terminer une classique de 250 kilomètres et de ne pas pouvoir me faire plaisir en rentrant chez moi parce qu’il y avait une autre classique qui se profilait. Le vélo est aussi un milieu précaire. Des dirigeants peuvent mettre la pression sur un coureur en disant qu’il ne fait pas le métier parce qu’il est un peu plus gros que les autres. J'ai côtoyé des coureurs anorexiques ou boulimiques. Ça n'a jamais été mon cas, même si j'ai pu passer d'un extrême à l'autre. Je me disais parfois que j’avais fait un excès et que je devais compenser en ne mangeant quasiment rien pendant deux ou trois jours."

Yoann Offredo lors du Tour de France 2019
Yoann Offredo lors du Tour de France 2019 © Icon Sport

Corentin Cherhal a lui aussi vu de près ces comportements extrêmes. "Plus on perd du poids, plus on rentre dans une spirale qui fait qu'on va aimer maigrir. C'est là que le danger apparaît. J’ai connu des coureurs qui avaient ces problèmes lorsque j’étais moi-même cycliste, se souvient-il. A la sortie d’une course, ils mangeaient en grande quantité avant d’aller se faire vomir. Ils se sentaient coupables de trop manger. Mais comme ils avaient faim, ils remangeaient, puis se refaisaient vomir. Ils ne voulaient pas en parler. Certains avaient peut-être peur que leur contrat ne soit pas renouvelé." 

Comme ceux qui ont brisé le tabou des troubles de l’alimentation, il appelle à une prise de conscience collective et à une meilleure prévention, en particulier auprès des jeunes. "Il faut qu’ils comprennent qu’on préfère avoir un coureur en bonne santé qu'un coureur maigre, insiste Jacky Maillot, dont l’équipe organise des conférences en début de saison pour expliquer aux coureurs l'importance de la nutrition sur leur santé et leurs performances. Un coureur maigre sera à son poids de forme, d’accord, mais ça ne durera pas. Il faut essayer de guider les coureurs, mais sans leur infliger de restriction alimentaire brutale. Ne pas être dans l'interdit permanent est primordial." Les plus hautes instances, elles, se font discrètes. Interrogé sur le sujet par Le Monde en juillet 2018, David Lappartient, patron de l’UCI, avait assuré que la maigreur des coureurs était un sujet qui "préoccup(ait)" les autorités du cyclisme, n’hésitant pas à parler de "comportement d’anorexiques". Un premier pas pour l’instant resté sans suite.

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Rodolphe RYO