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Cyclisme: les gestes barrières, une obsession et une habitude chez les coureurs

A l’heure où la planète met en pratique les gestes barrières pour éviter d’être confronté au coronavirus, le milieu du cyclisme ne poursuit que des protocoles déjà bien ancrés dans une population qui craint en permanence l’irruption des virus.

Entre gel hydroalcoolique dans les bus des équipes, nettoyage des climatisations dans les chambres des coureurs ou machine à laver individuelle les coureurs et les staffs jouent la partition de l’hygiène à son paroxysme. Une raison majeure à cela: la pré-disposition aux infections des sportifs d’endurance (course à pied, cyclisme). La qualité et la quantité du système immunitaire de ces athlètes est plus sensible en temps normal et particulièrement dans les heures qui suivent un effort violent. C’est 'l'Open window phenomenom'. Tout l'enjeu est donc dans la prévention pour ces immunodéprimés permanents.

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Pour Samuel Marafi, médecin référent du staff médical de l’équipe B&B Hotels - Vital Concept, passionné de physiologie du sport, il faut tout d’abord développer les actions en amont. "On travaille au maximum pour que les coureurs ne soient pas carencés en encadrant au mieux leur charge de fatigue due aux entraînements. Pour éviter qu'ils tombent dans un état de fatigue fonctionnel qui les prédispose à tomber malade on soigne aussi leur nutrition."

Des gestes barrières déjà intégrés chez les cyclistes

Comme les coureurs tombent plus souvent malades, il faut aussi surveiller toute la logistique liée à la promiscuité dans les hôtels avec le staff, les clients et le personnel. Et pendant les grands Tours, la maladie d’un coureur peut rapidement mettre en péril toute une équipe si six ou sept personnes sont malades. D’importants protocoles sont donc mis en place dans toutes les équipes pour le staff, la direction, les coureurs, le chauffeur du bus… en course et en dehors des courses. L’équipe Sky a été précurseur il y a une dizaine d’année avec ses célèbres gains marginaux. Un chirurgien a ainsi enseigné aux coureurs comment se laver les mains pour être malade moins souvent. En 2018, les assistants de Dave Brailsford ont également commencé à laver les tenues des coureurs dans huit machines différentes pour éviter de transmettre d’éventuels virus. Autre exemple, Chris Froome ne serrait la main de personne par peur des virus. Le quadruple vainqueur de la grande boucle effectuait seulement le matin un check du poing avec les membres de sa garde rapprochée.

Chez les coureurs des équipes françaises qui ne possèdent pas forcément les mêmes moyens, les gestes barrières essentiels sont également de mise. "J’ai toujours mon gel hydro alcoolique quand je prends l’avion, explique Stéphane Rosetto le coureur de l’équipe Cofidis. Je me lave aussi beaucoup les mains. Tous les ans, j’attrape un virus avec tous les voyages et déplacements. Cette année, j’ai moins voyagé, je n’ai rien attrapé." Mêmes habitudes pour Kevin Reza chez B&B Hotels - Vital Concept. "Je suis un peu parano au niveau de l'hygiène. On vit ensemble quasiment les uns sur les autres donc on est très attentif sur les gestes barrière qu'il faut respecter. A table ou en chambre avec un collègue il y a des petites réflexions quand quelqu'un ne respecte pas vraiment ces gestes. Ça m'est arrivé de sortir de mes gonds ou de péter un petit câble."

Source de tension, la fameuse 'room service' qui sert pour la collation avant les compétitions et après les massages. "Certains piochent directement avec la main dans les paquets alors qu'il y a des petites cuillères à disposition. Un autre lèche la cuillère qu’il a utilisée pour le café et la plonge dans la confiture. C’est de l'hygiène de base qui n'est pas toujours respectée. Je ne suis pas méchant mais ce sont des petites choses qui m'énervent car c'est le respect qu'on doit avoir envers ses coéquipiers. Nous sommes les premiers exposés aux virus car on est très fragile avec un système immunitaire assez faible."

Pour les médecins des équipes les protocoles sont donc drastiques et construits autour de trois axes de travail.

Premièrement ces fameux gestes barrières. Le nombre de personnes qui a accès au bus des équipes est limité et chaque personne qui monte doit se laver les mains à chaque montée pour que le bus reste sain. Les personnes malades portent des masques si elles doivent à tout prix monter dans le bus et désormais il y a presque toujours du gel aux entrées avant et arrière ainsi que dans les toilettes. "Chez nous le bus est désinfecté tous les soirs par le chauffeur, poursuit Samuel Marafi. Il l’est à nouveau quand les coureurs sont sortis pour aller faire leur étape à l’aide de lingettes sur les poignées de portes, les sièges, les parties communes. On fait la même chose à l'hôtel. On essaie de désinfecter les valises qui passent de main en main avec les assistants. On nettoie les poignées de portes de chaque chambre et des toilettes, la robinetterie, la table de nuit, les télécommandes, les poignées de fenêtre... On aère les chambres. Et on désinfecte tout ce qu'on veut introduire dans la chambre : la bouteille d'eau, les valises, les tables de massage... Quand ils vont manger le soir on désinfecte aussi tout ce qui est lavable. Il y a une personne du staff qui est dédié à ça et on va commencer à s'intéresser au purificateur d'air et aux climatisations." L’an passé, l’équipe Groupama-FDJ s’était déjà concentrée sur le problème des climatiseurs pour son leader Thibaut Pinot. L’ancien coureur Benoît Drujon, reconverti dans le nettoyage industriel, avait pour mission de nettoyer toutes les chambres d’hôtel du leader franc-comtois et de l’équipe. Ces machines qui brassent de l'air et le propage dans toute la pièce peuvent également favoriser la circulation des virus. Un travail de titan et des besoins humains que toutes les équipes ne peuvent évidemment pas financer.

Un nombre de contacts limité

Le deuxième axe de travail s’appuie sur la réduction au maximum des contacts avec les personnes potentiellement malades (public, journalistes…). "On sait désormais que pendant les minutes qui suivent une course les défenses immunitaires d’un coureur sont au plus bas, explique Samuel Marafi. Ils ont comme consigne d'éviter au maximum les contacts avec la foule et même la famille. Après une étape il y a aussi les contacts avec le staff: si un assistant est malade et qu'il va masser un coureur c'est embêtant, si un mécanicien est malade et va toucher les bidons ou le vélo c'est problématique. Quand on est sur une course on est en vase clos et il faut y rester au maximum". Des consignes suivies à la lettre par Kévin Réza qui a déjà participé à cinq grands Tours. "C'est bien d'avoir des gens qui viennent nous supporter sur le bord des routes mais à la fin d'une course quand ils veulent nous taper dans le dos où nous serrer la main on ne sait pas trop toujours ce qu'ils ont fait avant. Ce n'est pas un manque de respect des supporters mais une protection supplémentaire que je prends par rapport à moi mes coéquipiers et ma famille."

Le troisième axe enfin est déclenché si quelqu'un est malade dans l’équipe ou le staff. Le salarié est parfois amené à rentrer chez lui ou bien il est mis au maximum à l'écart. "Si un mécano est malade, poursuit Samuel Marafi, il porte des gants au maximum et essaie de ne pas croiser les coureurs. Si j'ai un kiné qui est malade je lui demande de ne pas réaliser de rééducation pour un coureur."

Pierre-Yves Leroux