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Ligue 1: le gardien français est-il un monument en péril ?

Ils sont de moins en moins à garder les cages des équipes du championnat de France. Barrés par des recrues étrangères, frileusement lancés dans le grand bain, les gardiens français deviennent petit à petit une denrée rare. La faute à un retard dans la formation que la Fédération française de football cherche aujourd’hui à combler.

Le week-end dernier, seulement six gardiens français étaient alignés sur les pelouses de Ligue 1 : Alban Lafont (Nantes), Jean-Louis Leca (Lens), Paul Nardi (Lorient), Benoît Costil (Bordeaux), Gauthier Gallon (Troyes) et Ouparine Djoco (Clermont). Formé à Saint-Etienne, le Franco-anglais Etienne Green a lui choisi de représenter l'Angleterre, son pays de naissance, avec lequel il joue en Espoirs. Plus expérimenté, le Lyonnais Anthony Lopes, formé au club, a opté il y a plusieurs années pour le Portugal. Il y a 10 ans, lors de la 14e journée de la saison 2011-2012, ils étaient pourtant encore 16 gardiens français en Ligue 1. "Pourquoi va-t-on chercher des jeunes gardiens à l’étranger alors que jusqu’ici, la France, l’Italie et l’Allemagne étaient des précurseurs au poste de gardien de but ?" s’interroge Lionel Charbonnier, champion du monde en 1998, avant d’émettre une hypothèse: "Ça veut dire que la formation n’est pas la bonne".

"Aujourd’hui, les enfants n’ont plus envie de jouer dans les buts"

Dans les hautes sphères du football français, l’explication s’entend et le retard pris sur la formation de gardiens est avoué, même si la Fédération française de football a été, il y a une vingtaine d’années, la première à mettre en place une formation spécifique pour les gardiens. Si le poste est bien souvent, lors des parties entre amis, attribué au moins bon joueur de champ ou au dernier arrivé, il est aussi difficile à assumer dans les écoles de foot, constamment visé par la critique.

"En France, on a dévalorisé le poste de gardien de but, reconnaît Jean-Luc Ettori, ex-gardien de l’AS Monaco et portier des Bleus lors de la Coupe du monde 1982. Chez les plus jeunes, il n’existe que par ses performances. S’il n’est pas bon, il est exclu du groupe. Alors que s'il y a un poste où le gamin doit être chouchouté, c'est celui-là, pour qu’il ait envie de porter un maillot différent des autres, de prendre des responsabilités hors-normes. Aujourd’hui, il n’a plus envie de jouer dans les buts car il va entendre « si on avait eu un autre gardien... » ou « notre gardien est trop petit... ». Il faut repenser la psychologie de la formation, se dire que le gardien est un personnage central, que sans lui, il n’y aurait peut-être pas de foot."

Hubert Fournier veut corriger cela. "C’est certainement le poste qui a le plus évolué ces dernières années mais il faut se dire que c’est un onzième joueur avec des gants, désormais plus connecté au jeu, avance le directeur technique national à la FFF. On a basculé d’un temps où ils étaient à l’écart de l’équipe, même sur le plan tactique, alors qu'on souhaite désormais qu’ils soient en connexion totale avec le reste de l’équipe, dans la sortie de balle, les dispositifs défensifs et offensifs." A l’heure de la relance courte, la France manque pour le moment de modèle. Idem quand il faut parler de taille, alors que l’Angleterre ne s’intéresse qu’aux profils culminant à plus d’1,90m. Pour Jean-Luc Ettori, il faut surtout éviter de perdre l’identité du gardien français: "On s’est un peu fourvoyé en robotisant le poste. On n’a plus aujourd’hui le peps, l’instinct, la prise de décision rapide, un peu l’esbroufe de temps en temps aussi. Je trouve qu’en France, on a un peu perdu ça et c’est dommage".

Un problème culturel

Et l’engouement se perd lui aussi. Les débutants s’identifient bien plus facilement à Kylian Mbappé ou Antoine Griezmann qu’à Hugo Lloris. "Pourtant, je pense que la France est un pays de gardiens, observe Hubert Fournier. Au travers de l’histoire qu’on a avec nos gardiens, qui ont parfois été en avance sur leur temps, je pense à Fabien Barthez qui a été un de ceux le plus à l’aise dans le jeu au pied, Mickaël Landreau qui a pris la relève derrière et puis Hugo Lloris, qui est toujours aujourd’hui un des meilleurs gardiens au monde. C’est vrai que les postes d’attaquants font plus rêver mais on s’aperçoit qu’en situation, les jeunes prennent du plaisir, de l’importance. L’expérience fait prendre conscience que c’est un poste très enrichissant."

Pour Lionel Charbonnier, l’aspect médiatique dessert le poste de gardien de but: "De nos jours dans les publicités, à la télévision, on voit plus de joueurs de champ. Si je prends le PSG, je vois Neymar, Di Maria, Mbappé, je ne vois pas Navas ou Donnarumma". Ce manque d’engouement chez les plus jeunes à l’idée de porter le numéro 1 peut expliquer pourquoi aujourd’hui, un fossé se creuse entre les piliers de l’équipe nationale Hugo Lloris et Steve Mandanda, et les successeurs. "Mike Maignan est là pour reprendre le flambeau, il a la carrure pour l’envisager, assure Hubert Fournier. On a encore derrière lui de bons gardiens comme Illan Meslier qui fait de bons matchs avec l’équipe de France Espoirs." Des relèves qui ont fui le championnat de France, rejoignant l’Italie et Milan pour le premier concerné, l’Angleterre et Leeds pour le second.

Régulièrement cité comme futur gardien de l’équipe nationale, Alban Lafont avait lui aussi tenté une aventure loin de l’Hexagone en quittant Toulouse pour rejoindre la Fiorentina (Italie) à 19 ans, avant de revenir officiellement (il y avait été prêté la saison précédente) en France et à Nantes l’été dernier. "La Ligue 1 est un bon championnat mais il faut que l'on fasse confiance, réclame Jean-Luc Ettori, qui a passé toute sa carrière maillot de Monaco sur le dos. On sait qu’un jeune va te faire perdre des matchs mais il faut qu’il enrange de l’expérience et tu vas tellement en gagner grâce à lui par la suite. Quand on voit Etienne Green à Saint-Etienne, il a fait des erreurs mais il s'impose tranquillement car on lui fait confiance et pourtant ce n’est pas simple aujourd’hui à Saint-Etienne." Hubert Fournier acquiesce: "Barthez et Landreau sont des exemples de joueurs qui ont commencé très jeune. Et dans le parcours du gardien, le temps de jeu et l’expérience sont un facteur prépondérant pour son développement. C’est pénalisant d’observer qu’on ne laisse pas suffisamment de place aux gardiens formés chez nous."

La faute, pour Pascal Olmeta, à une nouvelle génération d’entraîneurs: "Tous les staffs techniques et entraineurs qui arrivent, perdent cette envie de faire confiance à nos jeunes. Mais si on oublie de leur faire confiance, on perdra cette génération de grands gardiens de buts qu’on a toujours eu depuis des générations. Il y a aujourd’hui des garçons de 18 ans ou 20 ans qui sont très talentueux, mais ces nouveaux entraineurs ne veulent pas leur faire confiance." Le fils de l’ex-portier de l’OM et de l’OL, Lisandru Olmeta (16 ans), régulièrement appelé en sélection de jeunes, joue aujourd’hui pour l’AS Monaco. Un grand club français qui s'est offert, comme d'autres, un staff étranger il y a peu, puis un gardien étranger cet été. "Je pense qu’ils se sont trompés en prenant Alexander Nübel pour remplacer Benjamin Lecomte, regrette Jean-Luc Ettori Mais en France, on a toujours tendance à penser que l’herbe est plus verte ailleurs." Hubert Fournier n’est lui pas surpris: "Que Niko Kovac, venant d’Allemagne, soit accompagné d’un staff qu’il connaît et pense qu’un gardien allemand est meilleur qu’un gardien français, ça ne me choque pas. On a pris du retard car les voisins ont fait un énorme travail".

La FFF s’engage pour la valorisation du poste

Alors pour rattraper ce retard, redorer l’image du gardien français et tenter de sortir de jeunes pousses capables de performer au haut niveau, la Fédération française de football s’est organisée. "On a renforcé le cahier des charges des centres de formation et des Pôles espoirs avec des gens diplômés et formés pour accompagner le développement des jeunes gardiens, explique Hubert Fournier, faisant remarquer que dans les staffs des clubs professionnels français, beaucoup d’entraîneurs de gardiens l’ont eux-mêmes été lors leur carrière passée. Quand j’étais entraineur à Lyon, j’avais la chance d’avoir Joël Bats dans mon staff, il connaissait le poste par cœur et pouvait l’incarner. Il a été remplacé par Greg Coupet puis Rémy Vercoutre qui ont pris le bâton que leur a transmis Joël."

Lionel Charbonnier n’est pas d’accord. "L’idée qu’un gardien doit être entraîné par un gardien, pour moi c’est une connerie, fulmine l’ex-portier formé à Auxerre et comptant plus de 150 matchs avec l’AJA. J’ai toujours été contre le diplôme d’entraineur de gardien de but car je trouvais qu’on donnait beaucoup de priorité à certains gardiens. Joël Bats était aussi de mon avis, il a grandi avec Dominique Cuperly, Bruno Martini et moi aussi. Il n’était pas un gardien mais vivait comme un gardien avec une technique de joueur de champ. Je vois énormément de gardiens qui jouent le haut de tableau et qui sont entraînés par des mecs qui ont eu des carrières moins importantes qu’eux. Je pense que ces gars-là aimeraient avoir un rapport avec quelqu’un qui a connu des grands matchs européens, qui a un recul, ce que n’ont pas toujours les entraineurs de gardien actuellement."

Le chantier est surtout de revaloriser ce poste primordial en France il y a encore quelques années. Et dans ce sens, la Fédération s’est activée. "On s’est engagé à une valorisation du poste envers les tout jeunes en faisant en sorte qu’à un moment, dans les écoles de foot, n’importe quel enfant passe gardien de but pour ressentir le poste. Ça crée de temps en temps des vocations, explique le directeur technique national. On a aussi mis en place des centres de perfectionnements mixte dès 11-12 ans pour réunir les meilleurs gardiens de cette génération. C’est le cas pour le moment en Ligue Bretagne et ce sera étendu sur l’ensemble du territoire, on peut penser que ça portera ses fruits dans quelques années."

Lionel Charbonnier fixe une fourchette: "S’il faut refaire une formation, c’est minimum 10 ans, voilà pourquoi on va chercher des jeunes gardiens ailleurs. On n’a pas le temps d’attendre, il nous faut un gardien opérationnel tout de suite donc pour le prochain très bon formé en France, peut-être qu’il va nous falloir 10 ans". Jean-Luc Ettori aimerait lui qu’on s’attache d’abord à changer les mentalités des dirigeants: "J’ai rarement entendu un président ou un entraîneur dire que son atout numéro un était son gardien de but, ce serait peut-être une bonne chose à un moment donné".

Clément Brossard