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Propos homophobes dans les stades: quelles réponses à un problème tout sauf "folklorique"?

L’Instance national du supportérisme, qui se tenait ce mardi, a accordé une place importante au débat autour des chants homophobes qui retentissent dans certains stades, en réponse à l’indignation de la ministre des Sports. Loin du folklore, le problème ne pourra se régler que par le dialogue, sur la mesure des avancées faites dans la lutte contre le racisme.

L’indignation était celle d’une femme dans un lieu public, sans doute pas d’une spectatrice de football qui s’habitue à entendre chaque week-end ce genre de propos tombés dans la banalité. "J’étais à PSG-OM. C’était juste inadmissible d’entendre les chants que j’ai entendu. J’ai entendu des choses horribles sur Marseille", s’est émue samedi sur France Info la ministre des Sports, Roxana Maracineau. Avant de compléter sa pensée quelques heures plus tard sur les réseaux sociaux: "Ce n'est pas parce qu'elles sont anciennes que ces pratiques doivent perdurer. Les insultes, homophobes notamment, sont interdites par la loi et elles seraient tolérables dans les stades?"

Boy de la Tour n’a "jamais dit que c’était du folklore"

Certains avaient ri, d’autres évoquaient une méconnaissance de l’ambiance qui règne dans les enceintes de football. La réponse de la présidente de la Ligue de football professionnel, Nathalie Boy de la Tour, dans Le Parisien lundi s’est retrouvée résumée à l’utilisation du terme "folklore". "Je n’ai jamais dit que c’était folklorique et que j’adhérais à ce folklore, a-t-elle redit ce mardi, à l’occasion de l’Instance nationale du supportérisme. J’ai dit que pour certains supporters, cela s’apparentait à du folklore. Cela ne veut pas dire que c’est acceptable. Je condamne les propos homophobes tenus dans certains stades."

Le problème est donc posé: oui, des chants et insultes à caractère homophobe se font entendre dans les stades. Une pratique devenue courante mais qui ne saurait pour autant être acceptable. Que faire face à cette réalité? La tentation de la sanction – individuelle ou collective – a vite été balayée ce mardi par les acteurs du football réunis autour de la table, dirigeants comme supporters.

Le stade, modèle ou exutoire?

"C’est un vrai problème de fond qui est soulevé, entre ce qui est acceptable ou non dans un stade, estime Nicolas Hourcade, sociologue spécialiste des Ultras. Derrière, il y a une question un peu philosophique: les stades sont-ils des espaces purs, avec une tolérance zéro pour donner à la société un modèle idéal? Ou sont-ils ce qu’ils ont été dans certaines périodes de l’histoire, une sorte d’exutoire où s’expriment toutes les tensions qui existent dans la société de manière extrêmement crue? Il est important d’être capable de tracer une limite sur ce qui est inacceptable."

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- © AFP

Traiter quelqu’un de "pédé" - appelons un chat un chat – n’a rien à voir avec lui jeter un "connard". Même si l’usage des deux termes est pour certains équivalent. Et le chambrage, tradition particulièrement d’usage dans les stades de football, ne justifie pas tout. Le problème se rapproche de celui autour du racisme, désormais sanctionné, après de nombreux temps de dialogue.

Un traitement similaire à celui du racisme?

"Sur le racisme, il y a eu des progrès énormes, estime Nicolas Hourcade. Il y a 30 ans, on acceptait un certain nombre de propos racistes sous prétexte que c’était du folklore. Il y a eu une prise de conscience de tout le monde, autorités publiques, sportives mais aussi des supporters, pour dire que certains types de registres d’insultes n’étaient plus acceptables. On n’a plus d’insultes racistes "folkloriques". Certains groupes minoritaires extrémistes vont assumer ça mais les autres groupes de supporters n’y ont plus recours." En dépit de la résurgence de certaines lignes extrémistes (notamment à l’étranger), comme ce fut par exemple le cas lundi soir lors du match entre l’Angleterre et le Monténégro autour de Raheem Sterling ou Danny Rose.

Un délit puni par la loi

La loi est la loi et l’homophobie est punie au même titre que le racisme ou la discrimination de toute autre catégorie de personne. Les textes prévoient une peine d’un an de prison et jusqu’à 45.000 euros d’amende pour diffamation publique à caractère homophobe, 22.500 euros et six mois d’emprisonnement pour injure publique du même ordre. Car la qualification d’homophobie est évidemment un critère aggravant dans le jugement des injures ou diffamations publiques.

"Il y a des choses illégales qui sont sanctionnables, c’est juste la loi qui fait le tri, rappelle James Rophe, porte-parole de l’Association nationale des supporters. Les discussions qu’on a eues ont remis en avant l’importance du dialogue et de la pédagogie. La seule sanction ne règle rien dans les faits car rien ne dit que le message est passé." Discuter, échanger, faire comprendre avant d’envisager de sanctionner.

"Avant tout, mettons en place les actions de prévention et sensibilisation indispensables. Je crois en l’intelligence humaine, insiste Nathalie Boy de la Tour. Lorsque vous expliquez que les propos qu’ils peuvent tenir blessent et ne sont pas anodins, ils peuvent le comprendre et changer de comportement. Comment faire pour empêcher 20.000 supporters de chanter dans un stade? Je n’ai pas la réponse."

Le tabou de l’homosexualité dans le football

D’un point de vue plus large, l’homosexualité demeure un vrai tabou dans le sport, plus particulièrement dans le monde du football. Rares sont par exemple les joueurs à oser faire publiquement leur coming-out. Ce qui, par extension, tend à avoir une incidence sur le comportement de certains supporters. En novembre dernier, dans un entretien accordé au Figaro, Olivier Giroud confirmait les non-dits.

"Quand j’ai vu l’Allemand Thomas Hitzl­sperger faire son coming out en 2014, c’était fort en émotion. C’est là où je me suis dit qu’il était impossible d’afficher son homosexualité dans le football, expliquait l’attaquant, impliqué dans la lutte contre l’homophobie dans le football. Dans un vestiaire, il y a beaucoup de testostérone, de chambrage, les douches collectives… C’est délicat mais c’est comme ça. Je comprends la douleur et la difficulté des gars à faire leur coming out, c’est une vraie épreuve après un travail sur soi pendant des années."

Vers un travail de fond

Il s’agit donc davantage de sensibiliser, de discuter et de faire comprendre plutôt que de se saisir tout de suite du bâton et du sifflet pour sanctionner les contrevenants. "Cela va prendre du temps de sensibiliser l’ensemble du monde du football sur ce qui est acceptable ou inacceptable dans un stade, poursuit le sociologue des Ultras Nicolas Hourcade. Mais si on ne fait pas de véritable travail de fond, on n’obtiendra pas de résultat. […] Je n’ai pas l’impression que les sanctions paient si bien que cela. On voit sur les fumigènes qu’il y a des sanctions extrêmement fortes et que cela renforce au contraire leur utilisation. A mon avis, si on veut faire évoluer les choses, il faut mettre tout le monde autour de la table, comprendre les chants qui posent problème, travailler dessus pour faire en sorte d’avoir un assainissement efficace des stades."

"On peut éveiller un peu plus les consciences"

Une mission délicate. Car la sensibilisation seule n’aura pas d’effets. Les sanctions non plus. Du moins tant qu’il n’y aura pas eu prise de conscience de supporters qu’il faudra aussi savoir écouter.

"Si on dit du jour au lendemain qu’on va passer à quelque chose de complètement clean dans un monde particulier, avec un certain nombre de chambrages, cela va choquer des spectateurs qui ne vont pas être convaincus par l’intérêt de la chose, insiste Nicolas Hourcade. Si on travaille en disant qu’on veut préserver une certaine culture du football mais en fixant strictement ce qui est intolérable, on peut éveiller un peu plus les consciences. On l’a vu sur le racisme, je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas le cas sur l’homophobie." 2019, année 0 de la lutte contre l’homophobie dans les stades.

A.Bouchery avec L.B