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Cris racistes: comment le football italien en est arrivé là?

Rome, Milan, Cagliari... Après plusieurs années "d'accalmie", le football italien a vu se réveiller depuis quelques mois le vieux démon du racisme. Entre cris de singe, insultes, et autres messages antisémites dans les stades, explication d'un phénomène renforcé par une société en crise.

Depuis quelques années, on pensait le problème "maîtrisé", ou du moins circonscrit à des tribunes historiquement liées à l’extrême-droite, comme celles du Hellas Vérone ou de la Lazio Rome. Et puis, en quelques mois, de très fâcheux bruits ont ressurgi avec insistance dans les stades italiens. Des "Hou! Hou! Hou!", repris en cœur par des dizaines de supporters. Des bruits qui ne sont, ni plus ni moins, que des cris de singe adressés à des joueurs de couleur en plein match.

En décembre, le défenseur de Naples Kalidou Koulibaly avait été visé par de nombreuses injures lors d’un match contre l’Inter Milan à San Siro. Excédé par le comportement du public, l’ancien Messin avait perdu son sang-froid, et fini par être expulsé. "Déçu de la défaite et surtout d'avoir abandonné mes frères. Mais je suis fier de la couleur de ma peau. D'être Français, Sénégalais, Napolitain. D'être un homme", avait-il alors lancé.

Pas plus tard que mardi soir, c’est en Sardaigne, à Cagliari, que d’autres débordements ont été constatés. Alors que la Juventus s’imposait (2-0) sur le terrain de l’actuel 13e de Serie A, ses joueurs Moise Kean, Alex Sandro, et le Français Blaise Matuidi – déjà ciblé en Italie par le passé – ont subi des insultes en raison de leur couleur. Deux exemples parmi d’autres, malheureusement.

"Une recrudescence du phénomène"

"Les médias, et même l’UEFA, qui a multiplié les mises en garde, sont plus attentifs qu’avant à ce sujet, ils y prêtent plus d’attention. Mais il y a sans aucun doute une recrudescence du phénomène, observe Alberto Toscano, journaliste, politologue et écrivain italien, récemment auteur d’un livre sur le cycliste anti-fasciste Gino Bartali. Tous les comportements racistes et xénophobes sont en hausse en Italie, comme en France d’ailleurs. Il y a même deux volets: d’un côté il y a le racisme 'anti-noirs', si vous me permettez l’expression, et il y a aussi le volet antisémite. A deux reprises, au moins, les tifosi de la Lazio ont exposé des banderoles en comparant les Romanisti à Anne Frank, rappelle-t-il, comme si être juif était une insulte. L’atmosphère est infecte. Sur cet aspect antisémite, c’est surtout la Lazio qui est concernée. Mais le côté anti-migrants, anti-noirs, concerne absolument toutes les équipes, et a toujours existé. Comme on dit, le sport révèle le meilleur, mais aussi le pire de l’être humain."

S’il a toujours existé, le racisme dans les stades italiens a toutefois été moins visible qu’aujourd’hui. Plusieurs raisons peuvent expliquer son retour au premier plan. La première est assez terre-à-terre, et touche à la baisse de fréquentation dans les enceintes de Serie A. "Vu que les stades sont de plus en plus vides, et que les franges dures continuent elles d’assister aux matchs, le pourcentage de fanatiques dans les tribunes augmente, estime Toscano. Avant, ils ne pouvaient représenter que 5% des spectateurs, mais aujourd’hui on peut atteindre les 20%."

Mais la principale, la véritable cause, est sociétale: si le football italien dérape, c’est d’abord parce que l’Italie dérive. "Il y a une augmentation de la sensibilité anti-immigrationniste en Italie, note Toscano. La Ligue du Nord, parti xénophobe, est créditée de 36% des voix dans les sondages aux prochaines élections européennes, et avait fait 17% aux législatives l’an passé. Le football n’est qu’un révélateur, et vu que le contexte en Italie est pire qu’avant, cela se ressent dans les stades. Le racisme, dans la vie politique italienne aujourd’hui, est presque devenu normal. C’est très inquiétant."

Quand Salvini jette de l'huile sur le feu

Les agressions, et mêmes les meurtres de migrants – comme celui d’un ouvrier agricole l’été dernier – ont ainsi progressé dans le pays. Pays qui a en outre vu l’arrivée au pouvoir du ministre de l’Intérieur Matteo Salvini. Auteur de nombreuses saillies xénophobes ("pour les clandestins, la belle vie c’est fini"), le leadeur d’extrême-droite a banalisé les discours racistes en Italie, et demeure proche... des ultras de l'AC Milan. Grand supporter rossonero, Salvini s’est même rendu fin 2018 au 50e anniversaire de la Fossa dei Leoni, dans une ambiance assez dérangeante. Une proximité qui renforce le sentiment d’impunité chez les fans de foot. 

"L’arrivée au pouvoir de Matteo Salvini est à la fois la conséquence de la crise actuelle, et la cause d’une propagande plus poussée sur ce terrain, estime Toscano. C’est la conséquence parce que c’est le climat ambiant qui lui a permis de s’imposer: les Italiens considèrent que l’Italie a été abandonnée par l’Europe, et réagissent en voulant chasser les nouveaux venus, ce qui a profité à Salvini. Et lui a encore durci le ton. Ce qui fait que des attitudes qui étaient marginales dans les stades risquent de devenir le pain quotidien du foot italien."

De l'indignation, mais toujours pas de solution

Reste une question majeure: comment endiguer le racisme dans le monde du football, en Italie comme ailleurs? Comme le rappelait Yaya Touré il y a quelques jours, les instances s’offusquent régulièrement des incidents dans les stades, se réunissent, et… ne décident de rien. Pour Toscano, "il faut continuer à réprimer, c’est fondamental. Les équipes ne peuvent pas dire qu’elles ne savent pas. Aucune ne peut se placer au-dessus de la mêlée, même pas la Juventus", affirme-t-il. A l’heure actuelle, les sanctions en Italie consistent soit en des amendes pour les clubs, soit en des huis clos dans les cas les plus graves, comme celui de l’Inter contre Naples.

Ce soir-là, Carlo Ancelotti, l’entraîneur napolitain, avait demandé l’arrêt du match (et donc la défaite du club dont les supporters sont fautifs). C’est aussi la solution préconisée par d’autres acteurs, comme Maurizio Sarri, aujourd’hui à Chelsea. Le chef du gouvernement italien Giuseppe Conte avait lui évoqué "une pause dans le championnat" en décembre. Mais l’option avait notamment été rejetée… par Matteo Salvini. "Cela pénalise des millions de supporters qui n'ont rien à avoir avec les délinquants. Selon moi, ce n'est pas la bonne réponse, avait rétorqué le ministre. Certains matchs, les plus à risque que d’autres, ne devront plus se jouer le soir, mais à la lumière du soleil et avec des hélicoptères qui peuvent contrôler d'éventuels délinquants."

Du soleil contre le racisme, donc… "C’est surtout un match culturel, le microcosme sportif n’est pas seul responsable, conclut Toscano. Le gouvernement, le pays, doivent s’emparer de ce dossier. C’est une question de société. Comme je le disais, le sport est un révélateur des problèmes, et il ne peut pas être le seul à les résoudre."

Clément Chaillou