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Turquie: à la découverte de Francesco Farioli, coach de 32 ans, biberonné par De Zerbi

Karagumruk

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En l’espace de quelques mois, le jeune technicien Francesco Farioli est passé du poste d’entraîneur des gardiens de but à Sassuolo à celui d’entraîneur principal de Fatih Karagümrük en Super Lig (Turquie). Repéré par Roberto De Zerbi, Farioli a fait ses gammes avec l’entraîneur le plus tendance d’Italie avant de choisir de voler de ses propres ailes. Retour sur un parcours peu commun d’un coach qui se définit lui-même comme extrémiste.

Il y a quelques mois, Francesco Farioli a fait le choix de quitter le staff de Roberto De Zerbi pour suivre son rêve. Une décision courageuse alors que l’entraîneur italien est courtisé par de grandes formations italiennes et qu’il est en fin de contrat en juin prochain. Mais le courage est une valeur dont le jeune entraîneur de 32 ans ne manque pas et qu’il inculque d’ailleurs à ses joueurs. Du foot amateur italien à la Turquie, en passant par le Qatar et l’Aspire Academy, le jeune trentenaire a déjà vécu de nombreuses aventures.

Gardien de but de formation, Francesco Farioli arrête sa carrière amateure à 21 ans. Cela fait deux ans qu’il entraîne de jeunes portiers en parallèle et il saisit l’opportunité de rejoindre un club en Eccellenza, l’équivalent de la cinquième division italienne. Il n’y reste qu’une saison avant de passer à l’étage supérieur jusqu’à ses 24 ans. Spécialiste du poste de gardien, il commence également à s’intéresser au football de manière plus globale et remplit des tâches d’analyste vidéo. L’accélération arrive en 2014 lorsqu’il rejoint Lucchese, club professionnel de Lega Pro, la troisième division italienne. Un an plus tard, il poursuit sa progression en quittant la botte. Direction le Qatar et la prestigieuse Aspire Academy.

A Doha, il collabore avec Roberto Olabe, alors directeur du football de l’Aspire Academy, aujourd’hui à la Real Sociedad et Inaki Ulloa, également en poste (entraîneur des gardiens) dans le club basque. Ces deux techniciens développent chez lui une vision à 360 degrés du football. Farioli engrange les connaissances. Pendant son temps libre, il se nourrit de football et développe une curiosité pour un jeune entraîneur méconnu : Roberto De Zerbi. L’actuel entraîneur de Sassuolo a alors 36 ans et vit sa deuxième saison à la tête de Foggia, en troisième division transalpine. Son équipe est ambitieuse, développe un football attrayant et obtient de bons résultats. Francesco Farioli commence à prendre des notes et finit par publier un article sur le jeu de cette équipe. Une longue analyse tactique des différentes phases de jeu. Quelques jours après la parution, il reçoit un message de félicitations de Roberto De Zerbi pour la qualité de son travail.

De Zerbi lui demande de le rejoindre, Bielsa le guide

Les contacts entre les deux hommes ne sont pas spécialement fréquents et pourtant, quand Roberto De Zerbi prend en charge Benevento en octobre 2017, après un début catastrophique du club en Serie A (9 matches, 9 défaites, 2 buts marqués et 22 encaissés), il a l’opportunité de constituer son propre staff et demande à Francesco Farioli de le rejoindre au poste d’entraîneur des gardiens. En une semaine, Farioli fait ses valises, quitte le Qatar et débarque en Campanie. Débute alors une collaboration de trois ans entre les deux hommes.

Nommé à la tête de Sassuolo en juin 2018, De Zerbi emmène son staff dans ses bagages. Farioli est alors en charge du travail avec les gardiens. Un poste essentiel dans le projet de jeu de l’entraîneur qui souhaite que ses joueurs ressortent proprement le ballon au sol en partant du gardien. En deux ans, les progrès d’Andrea Consigli dans l’utilisation du ballon sont remarqués, malgré des débuts compliqués.

Roberto De Zerbi est très important dans la construction du projet de jeu de Farioli et dans sa vision du football. Dans la méthodologie et dans l’application des principes de jeu, les deux hommes sont parfaitement alignés. Comme son nouveau mentor, Farioli apprécie Marcelo Bielsa. En privé, le jeune entraîneur de 32 ans parle de son admiration pour le coach argentin. Chez Bielsa, il aime la personnalité et la dimension humaine qu’il amène dans le contexte sportif. "Bielsa est un maestro de vie", répète-t-il volontiers. Il cite souvent son discours lors de son passage à l’OM où il parlait de l’injustice, du besoin de l’accepter et "d’avaler le venin". Comme Bielsa, Farioli se décrit comme un idéaliste pour qui il n’existe pas de compromis et se réfère à la carrière de l’Argentin qui a choisi des aventures où il pouvait exprimer son football comme il le voulait.

6 mois pour se faire remarquer en Turquie

L’été dernier, Francesco Farioli est en quête de responsabilités et d’autonomie. Il quitte son poste d’entraîneur des gardiens à Sassuolo et est nommé entraîneur-adjoint à Alanyaspor, club de Süper Lig turque. Le club cherche des techniciens pour les aider à grandir et à avoir une mentalité un peu plus européenne, après le départ de leur entraîneur pour Fenerbahçe. Il débarque sur les rives de la Méditerranée grâce aux conseils d’un joueur, Merih Demiral. Les deux hommes se sont connus lors du passage du défenseur turc à Sassuolo. Demiral recommande Farioli à ses anciens dirigeants l’ayant consulté pour savoir s’il connaissait de bons profils en Europe. A Alanya, Francesco Farioli est en charge de la méthodologie de travail et de jeu. Il peut ainsi retranscrire sur le terrain toutes ses idées accumulées depuis des années, au contact de De Zerbi, Olabe et Ulloa. Rapidement, l’équipe obtient des résultats et est même en tête du classement à l’issue de la 14e journée. Surtout, son jeu séduit : pressing haut, possession, sorties de balle au sol maîtrisées, joueurs valorisés. Le style d’Alanyaspor se retrouve dans les chiffres : deuxième plus grosse possession de balle du pays (derrière Besiktas), PPDA le plus faible (permet de quantifier la volonté d’une équipe de récupérer rapidement ou non le ballon), intensité la plus haute, etc.

Les médias commencent à s’intéresser à cet Italien de 31 ans. Les clubs également. En mars, Fatih Karagümrük tente une approche. Ils veulent faire de lui leur nouvel entraîneur. Le club d’Istanbul est promu pour la saison 2020/2021 mais a de solides ambitions et un effectif à consonance italienne. Six joueurs majeurs sont passés par la Serie A. Parmi les plus connus, le gardien Viviano (Fiorentina, Sampdoria), le milieu Biglia (Lazio, Milan) et l’attaquant Borini (Roma, Milan). Lors de son entretien avec les dirigeants, sa seule requête est de pouvoir affronter cette opportunité avec ses armes. Autrement dit, avec ses idées de jeu. Malgré la belle opportunité, il ne souhaite pas devenir numéro 1 s’il ne peut pas mettre son projet en application. Feu vert de la part de ses nouveaux employeurs et Farioli débarque à Istanbul, comme numéro 1, à 32 ans.

De Zerbismo, Bielsismo et extrémiste à la fois

En arrivant, Farioli a dix jours de trêve internationale pour faire une première évaluation : les joueurs sont distants sur le terrain, pas prêts à faire un bloc compact pour aller chercher haut et ne sont pas habitués à ce style de jeu, eux qui ont gagné plusieurs rencontres avec 35-40% de possession.

Il commence à mettre en place son projet. Il bouleverse la manière de jouer, la méthodologie d’entraînement, mais aussi les demandes sur les phases avec et sans ballon. L’idée générale est là, même s’il faut encore du temps pour tout assimiler. S’il bénéficie d’un effectif très expérimenté, il manque aussi de joueurs dynamiques pour faire fonctionner à la perfection son pressing haut. Il faudra sans doute rajeunir un peu l’effectif après avoir sécurisé une première saison en Süper Lig. Farioli en est persuadé. Pour réussir aujourd’hui, il faut aussi des jeunes joueurs plus fonctionnels, capables d’apporter du dynamisme et un important volume de courses. En privé, il souligne néanmoins que son effectif a parfaitement réagi aux nombreux changements et il souligne la très bonne mentalité de son groupe qui se divertit au quotidien.

Si Farioli insiste tant sur le pressing haut, c’est qu’il diffère grandement de Roberto De Zerbi sur ce point. Sans le ballon, il n’existe pas de phase d’attente pour l’entraîneur de 32 ans. L’équipe doit être proactive. Soit elle a le ballon, soit elle cherche à le récupérer, avec tous les risques que cela comporte. Il ne veut pas d’un bloc qui attend à la ligne médiane en essayant de couper les lignes de passe. Pour faire grandir des joueurs et les faire progresser, Farioli explique qu’il faut accepter de leur donner des responsabilités. A Sassuolo, De Zerbi est plus prudent. L’entraîneur de Fatih Karagümrük se dit volontiers plus extrémiste que son mentor, lui qui ne réussit pas à être content quand son équipe gagne en étant à 11 derrière.

A l’entraînement, il n’y a pas d’exercice sans opposition. Tout se fait avec des adversaires pour rester le plus proche possible des phases de match. Pour Farioli, un match est un bras de fer. Tant que ses joueurs ont de l’essence dans le moteur, ils doivent tout donner. Réaliste, il concède qu’il est logique que sur certaines phases, l’adversaire mette la pression et que ses hommes récupèrent un peu d’énergie. Mais dès qu’ils le peuvent, ils doivent retrouver leur esprit conquérant.

La notion forte de courage

Tous ceux qui suivent Roberto De Zerbi ont une phrase de l’entraîneur de Sassuolo en tête : "Je ne me fâche jamais quand un joueur rate quelque chose de difficile qu’on a travaillé à l’entraînement, je me fâche s’il n’a pas le courage de retenter ce geste ou cette passe." Francesco Farioli s’inscrit dans cette droite lignée des entraîneurs prônant une certaine dose de prise de risque, quitte à d’abord échouer.

Il raconte volontiers une anecdote du récent match à Galatasaray. On joue l’heure de jeu et l’équipe effectue une nouvelle sortie de balle au sol face au pressing adverse. Le milieu Aksel Aktas rate un contrôle juste devant la surface, Galatasaray récupère et Babel marque. Les deux équipes se quittent sur un match nul (1-1). A la fin du match, Farioli entre dans le vestiaire et fait une accolade à son joueur en lui disant que ce n’est pas grave car c’est ce qu’ils travaillent toute la semaine à l’entraînement. Il ajoute que depuis son arrivée, de nombreuses situations favorables à l’équipe naissent de ces phases de jeu. Qu’il faut continuer à tenter, même après une erreur ayant coûté un but.

Farioli insiste sur le besoin de cohérence de l’entraîneur. La force du coach est dans la cohérence des propos, des choix et de l’attitude. Lors de la première réunion technique après sa prise de fonction en mars, son discours était le suivant : "Je vous demande d’être courageux car notre manière de jouer nous fera bénéficier de nombreux avantages mais aussi de quelques problèmes. Si nous l’acceptons et sommes unis, alors nous prenons un chemin ensemble et nous le suivons, dans les bons jours comme les mauvais jours." Pour l’entraîneur italien, il y a bien plus d’avantages que d’inconvénients à jouer ainsi.

Quand il a l’opportunité de regarder des matches de Serie A, Francesco Farioli se concentre sur trois clubs : Sassuolo - évidemment -, l’Atalanta et l’Hellas Vérone. A Gian Piero Gasperini et Ivan Juric, il reconnaît le courage d’utiliser le un-contre-un sur tout le terrain, contre les petites et les grandes équipes. Encore cette notion de courage. Une constance pour celui qui a choisi de quitter Roberto De Zerbi, alors en pleine lumière, pour rejoindre un championnat ayant déjà vu 29 changements d’entraîneur cette saison. S’il réclame du courage à ses joueurs, Francesco Farioli n’en manque pas. A 32 ans, le jeune italien est assurément un entraîneur à suivre dans les mois et années à venir.

Johann Crochet