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Tiger Woods, le plus beau come-back de l'histoire du sport?

Humilié en public pour ses problèmes personnels, opéré à quatre reprises du dos en l'espace de trois ans, Tiger Woods a réussi à remonter une pente vertigineuse pour remporter dimanche, à 43 ans, son 15e tournoi du Grand Chelem. Signant ainsi ce qui est peut-être le come-back le plus remarquable de l'histoire du sport.

Le sport n’a jamais autant aimé ses champions qu’après les avoir vu souffrir. Il se passionne depuis toujours pour les histoires de lumière et d’ombre, pour les athlètes qui retrouvent le sommet après avoir touché le fond, ou du moins s’être éloigné du sentier. Plusieurs retours en grâce ont ainsi marqué les esprits ces dernières décennies: celui du boxeur George Foreman, redevenu champion du monde à 45 ans après une décennie hors des rings et une reconversion comme pasteur, celui de Michael Jordan, retraité une première fois après l’assassinat de son père, puis de nouveau triple champion NBA, ou plus récemment celui de Roger Federer, titré en 2017 à l’Open d’Australie cinq ans après son dernier sacre majeur.

Mais dimanche soir, la victoire de Tiger Woods au Masters d’Augusta - sa 15e en Grand Chelem - a suscité une émotion plus vive encore. A 43 ans, l’Américain a en effet mis fin à une disette de onze ans, autant dire une éternité, et enfilé la veste verte remise au vainqueur comme une nouvelle peau, recevant une pluie d’hommage. Barack Obama y est allé de son tweet ("Gagner le Masters après tous les hauts et les bas est un gage d’excellence, de courage et de détermination"), Serena Williams a avoué "être littéralement en larmes", et pour le basketteur Stephen Curry, il n’y a aucun doute: "C’est la plus grande histoire de come-back du sport".

Quand la machine à succès explose

C’est effectivement la question que l’on se pose après la performance de Woods au Masters. Y’a-t-il déjà eu un come-back plus retentissant, plus surprenant que le sien? Si le golf est l’un des rares sports permettant d’être performant au plus haut niveau après 40 ans, il faut reconnaître qu’aucun athlète ayant dominé sa discipline tel Woods n’est ensuite tombé aussi bas pour de nouveau triompher. De plus, son histoire n'est pas qu’une simple remontée dans un classement mondial, c’est celle d’une rédemption. Là où la plupart des auteurs de come-backs flamboyants ont connu soit des problèmes physiques, soit des problèmes privés, Woods a cumulé les deux: l’Américain a vu son corps le lâcher, et a affronté en parallèle un enfer personnel.

Après plus d’une décennie d’hégémonie, marquée par 14 victoires en Grand Chelem entre 1997 et 2008, pour 623 semaines en cumulé dans le fauteuil du numéro 1 mondial, Woods a vu la machine à succès s’enrayer en 2009. Exploser, même. Au mois de novembre cette année-là, la presse américaine révèle d’abord une relation extra-conjugale (la première d’une longue série) de celui qui cultivait pourtant une image de gendre idéal. Le lendemain, le golfeur est impliqué dans un accident de voiture, et l’enquête révèle qu’une dispute avec son épouse d’alors, Elin Nordegren, est à l’origine de celui-ci et des blessures de Woods.

Un retour, et puis la rechute

Le mariage du Tigre est détruit, ses déboires privés sont racontés avec des détails scabreux, notamment lorsqu’il annonce à la fin de l’année faire une pause dans sa carrière pour régler ses "problèmes". Présenté comme un accroc au sexe – un séjour dans une clinique de "désintoxication" est même évoqué –, le champion est lâché par de nombreux sponsors et doit faire en février 2010 des excuses publiques télévisées devant 40 millions d’Américains. "J’ai trahi Erin, expliquera-t-il des années après. Ma malhonnêteté et mon égoïsme lui ont causé une douleur intense, et je le regretterai toute ma vie." L’humiliation est totale, l’icône est salie, mais Woods revient tout de même assez vite sur le circuit, avec d’excellents résultats début 2013. Et c’est le moment où le mal devient physique…

Entre 2014 et 2017, Woods, qui avait déjà eu droit à une reconstruction du genou gauche par le passé, subit quatre opérations du dos, dont une arthrodèse pour soulager une fusion de vertèbres. "Je pouvais à peine marcher, a encore conté l’intéressé dimanche, après son titre. Je ne pouvais pas m'asseoir, je ne pouvais pas m'allonger. Je ne pouvais vraiment pas faire grand-chose." Et certainement pas jouer au golf. Durant cette période, le natif de Cypress, en Californie, sort du top 500, et devient même 1193e joueur mondial. Pour couronner le tout, Woods voit son ancien caddie Steve Williams l’allumer dans une autobiographie, et il est arrêté en mai 2017 pour conduite sous emprise de stupéfiants: les analyses révèlent la présence de cinq substances médicamenteuses différentes dans son organisme, et la photo prise par les autorités, où on le voit somnolant, le visage bouffi, fait le tour du monde.

Plus personne ne croit alors à son retour, sauf lui. Après avoir retrouvé une condition physique digne, Woods reprend ses clubs en main en 2018, peu impressionné par une nouvelle génération pourtant performante. Plus souriant, plus disponible, et l'esprit visiblement plus léger, il fait belle figure au British Open, terminé en 6e position, et une apparition remarquée à la Ryder Cup française. Les sensations sont là, le swing aussi. Une première étape avant le Graal. "Ceci est tout simplement irréel, pour être honnête avec vous, s’est réjoui le Tigre à Augusta. C’est tellement important pour moi et ma famille… Ce tournoi, avec la présence de tout le monde ici, c’est quelque chose que je n’oublierai jamais." Et que le monde du sport ne devrait pas oublier de sitôt non plus.

Clément Chaillou