RMC Sport

"Ntamack et Jalibert, c’est plus fort que Farrell et Ford" selon David Skrela

Le Stade Toulousain accueille l’Union Bordeaux-Bègles ce samedi (16h) pour une place en finale de Champions Cup. Un duel est évidemment scruté de près : celui entre les deux ouvreurs du XV de France, Romain Ntamack et Matthieu Jalibert. Ancien demi d’ouverture de Colomiers, du Stade Français, Toulouse et Clermont, David Skrela (23 sélections) a un œil d’expert sur cette confrontation. Selon lui, il y a beaucoup de similitudes entre le Toulousain et le Bordelais. Et le rugby français devrait se réjouir de posséder ces deux joueurs, un duo quasi unique dans le monde.

David Skrela, le monde du rugby n’apprécie généralement pas que l’on résume un match à un duel entre deux joueurs. Même s’ils sont tributaires du collectif, est-ce que celui entre Romain Ntamack et Matthieu Jalibert va compter ce samedi lors de Toulouse-UBB ?

Oui, parce que déjà, ils sont tous les deux buteurs. Et depuis quelques mois, ils sont réguliers : dans les matchs importants, ils marquent. Quand on voit Matthieu Jalibert face au Racing en quarts de finale de Champions Cup, sur la dernière pénalité… Il faut quand même avoir le cran de la mettre. Et Romain fait par exemple un super match au Munster et enquille aussi contre Clermont. Ça, la réussite aux tirs au but, c’est quand même une des clés du match. Alors c’est vrai qu’ils sont aussi tributaires de l’équipe, notamment des avants. Ça va être là où ça va se jouer. Et le Stade, en ce moment… On dit qu’ils jouent bien mais devant, c’est fort, ça avance. Quand c’est comme ça, c’est quand même plu simple de jouer au rugby. Donc la clé du match va se situer là : comment les ballons vont sortir et comment ils vont pouvoir les utiliser. Car après, ils ont tous les deux les capacités à bien attaquer la ligne, à bien faire jouer les autres.

On a tendance à voir Ntamack plus "froid" dans le jeu et Jalibert plus "joueur". Ce n’est pas le cas ?

Je pense qu’ils ont des profils assez similaires. Ils aiment bien attaquer la ligne, porter le ballon. Ce sont de bons buteurs. Je crois qu’en fait, selon moi, ils ont beaucoup de similitudes. Ils sont portés sur l’offensive, peuvent jouer à plusieurs postes, comme centre pour Ntamack et arrière pour Jalibert. Ils sont polyvalents. Donc pour moi, ils se ressemblent beaucoup. C’est tant mieux quand même, notamment pour la perspective de l’équipe de France. Parce qu’il y en a un qui va commencer et l’autre va prendre le relais. Car même s’il y a le petit Carbonel qui n’est pas loin derrière, je pense qu’il est encore un peu jeune et pas encore au niveau des deux. Donc ils devraient être tous les deux soit remplaçant, soit titulaire. Ça amène quand même de la plus-value à l’équipe.

Pouvez-vous nous dire ce qui vous marque chez l’un et l’autre ? Une qualité ?

Déjà, ce qui me marque chez les deux, c’est qu’ils sont capables de gérer les matchs à leur âge. Parce qu’ils ont 22, 23 ans (22 ans pour Jalibert, âge que Ntamack va atteindre… ce samedi, ndlr), mais ils ont l’expérience de mecs de 30 ans. Donc ça, c’est quand même impressionnant (il écarquille les yeux) ! Moi qui ai joué dans les années 2000, alors ce n’était peut-être pas le même rugby et ils sont sûrement mieux préparés que nous, mais ils sont capables de lever la tête, de gérer les moments importants du match… Contre le Racing, Matthieu Jalibert trouve une magnifique diagonale au pied pour faire souffler son équipe quand il mène. Et Romain, c’est pareil. Ils sont capables d’accélérer et de décélérer quand il le faut, quand ils sont un peu en difficulté, quand il faut gérer le match. Donc ça, c’est quand même impressionnant. Ils sont vraiment très mâtures pour leur âge. Et surtout, ils encaissent la pression aussi ! Dès qu’il faut mettre les points, ils les mettent, alors que souvent lorsqu’on est jeune, on est un peu fou-fou.

"A leur âge j’étais étudiant, ce n’était pas la même vie !"

Vous n’aviez pas la même assurance qu’eux à leur âge ?

(Catégorique) Ah non. Franchement non. De les voir jouer, à leur âge… Ils ont déjà connu des matchs importants avec leurs clubs, avec lesquels ils jouent régulièrement, une Coupe du monde des moins de 20 ans. C’est vrai qu’ils ont cette capacité à être froid quand il le faut, à sentir les coups, à être très bons buteurs, même dans les matchs importants. Donc c’est quand même impressionnant.

Vous vous souvenez de vos prestations à l’époque ?

Oui. Moi, j’avais des hauts et des bas en fait. On est un peu insouciant à cet âge-là. Donc quand ça roulait, on pouvait marcher sur l’eau. Je ne réfléchissais pas trop à l’époque, je jouais un peu à l’instinct. Alors des fois, quand ça ne marchait pas, c’était peut-être un peu compliqué. Eux ont l’air plus réfléchis sur leur jeu. J’ai l’impression que c’est leur routine. Moi j’étais étudiant aussi, ce n’était pas la même vie (il rigole) ! Eux ne font que du rugby, ils sont peut-être plus programmés que nous à l’époque. J’ai été pro à 23, 24 ans, eux l’ont été bien avant. Ce n’est pas le même rugby, on ne peut pas comparer, mais franchement, pour ce qui est de mon cas car je ne sais pas ce que les autres de ma génération en pensent, je pense qu’ils sont mieux préparés que nous à jouer à ce niveau-là.

La hiérarchie a-t-elle quelque peu évolué en équipe de France entre les deux ?

C’est vrai qu’il y a un an de ça, à la sortie de la Coupe du monde 2019, on voyait Romain lancé pendant quelques années à la tête de l’équipe de France. Mais après, il s’est blessé et c’est Matthieu qui a pris le relais pendant le Tournoi des Six Nations. Et il a fait plutôt un bon Tournoi quand même ! Il a fait des matchs plutôt probants. Ça a rééquilibré un peu les choses. C’est plutôt bien, ça amène de l’émulation, de la concurrence et ça ne peut que les faire progresser, même s’ils sont déjà à un niveau intéressant. Donc s’ils continuent comme ça à progresser, ça va être bénéfique pour leurs clubs, déjà, et pour l’équipe de France bien sûr.

"Fabien Galthié va suivre ça de près devant sa télé"

Ce match, justement, peut-il compter pour la suite en équipe de France ? Ce sont des moments importants ?

(Il soupire) Oui, c’est sûr. Après, comme je l’ai dit, on est tributaire de son équipe, de comment elle aborde le match. Alors les Bordelais ne sont pas dans des conditions faciles puisqu’ils n’ont pas joué depuis trois semaines. Donc ça risque d’être compliqué pour eux. Alors que le Stade Toulousain est plutôt dans une bonne phase. C’est sûr qu’après, les confrontations, ça joue. Quand Fabien Galthié va être devant sa télé, il va regarder ça de près. Mais c’est un critère parmi tant d’autres. Il y a aussi le vécu qu’ils ont eu pendant le Tournoi, pendant la tournée, pendant la Coupe du monde 2019, même si Jalibert n’y a pas participé. Plus on va en équipe de France, plus on fait des bons matchs, plus on prend de crédit évidemment. Mais bon, vu le parcours qu’ils ont depuis quelques années, ils sont bien partis pour y rester un petit moment.

Le rugby français doit avant tout se réjouir de posséder ces deux joueurs ?

Franchement, ce sont des joueurs de très haut niveau international. Après, je ne sais pas si ce sont de top joueurs mondiaux encore, mais ça risque de le devenir. Quand on les voit jouer au niveau international, ils font déjà des différences. Donc c’est quand même une chance pour l’équipe de France. Après, il y a d’autres jeune joueurs, je pense au petit Carbonel. Mais tant que ces deux seront là, ce sera compliqué. Même si une carrière, c’est long, il y a des blessures, ils sont tout de même sur une phase ascendante. Ils progressent, ils s’améliorent de saison en saison. Donc s’ils continuent comme ça, ça annonce de beaux jours pour l’équipe de France.

Voyez-vous une autre nation qui possède un tel duo ?

Il y a bien Farrell et Ford en Angleterre. Mais aujourd’hui, Ntamack et Jalibert ne sont-ils pas plus forts qu’eux ? Moi je pense que oui. Si, après, il y a Mo’unga et Barrett en Nouvelle Zélande, c’est pas mal quand même (sourire) ! A part ces deux Néo-Zélandais, derrière… Les Sud’Af’, ils sont champions du monde, mais derrière Pollard, il y a Jantjies ? Est-il aussi bon ? Il y en a, mais ça se compte sur les doigts d’une seule main. Donc c’est une grande chance pour nous, en espérant qu’ils soient à ce niveau-là le plus longtemps possible.      

Wilfried Templier