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Coupe du monde: le rugby américain prépare son envol

"Mass market, fort potentiel, socle historique", autant de raisons de croire au développement du rugby aux Etats-Unis. Au développement, car le géant mondial reste un nain rugbystique à XV. Pas à 7… Etat des lieux et témoignages d’acteurs français accompagnant une nation qui espère en l’envol des Eagles, la sélection US qui affronte la France jeudi à Fukuoka.

Même le soccer a du mal à se faire une place à l’ombre des quatre géants, le basket, le base-ball, le hockey et le football américain. Quelle chance peut bien avoir le rugby et son embryon de championnat national, le Major Rugby League? Pierre Arnald fut directeur général du Stade Français de 2011 à 2017. Il y a un an, il franchi le pas et l’Atlantique pour diriger le club de New York. Pas simple de convaincre les Américains: "C’est un peu comme développer le curling en France. Heureusement il y a une évolution, on devient un peu plus écouté, regardé et j’ai de plus en plus de demandes de rendez-vous avec des présidents de Top 14 pour essayer de comprendre ce qu’est la Major League Rugby."

Présents depuis plus de 150 ans, le rugby a connu son heure de gloire après la premier conflit mondial. Les Eagles restent à ce jour le dernier champion olympique de rugby à XV, victorieux par deux fois de la France pour la médaille d’or en 1920 et 1924. Mais la violence d’alors caractérisant ce sport a effrayé les héritiers de Coubertin, exit le rugby. 92 ans plus tard, le rugby est redevenu olympique, sous sa forme à 7. Et les Américains ont embrayé, ont performé et s’emballent pour 'l’autre ballon ovale'.

Un rugby très performant à 7

Jean-Baptiste Gobelet, ancien champion de France avec le Biarritz Olympique, international français à 7, ayant terminé sa carrière de joueur à San Diego est devenu un contact recherché par les investisseurs rugby "soucieux" de pénétrer le marché américain. Il croît en l’accélérateur que représente le 7 pour le plus grand bénéfice du XV: "Regardez le rugby à 7: en l'espace de cinq ans ils sont passés de la 14e place mondiale à la première. En fait, le rugby est en train d'exploser aux USA, l’impact est énorme, c’est en bonne voie, le pays compte 120.000 licenciés et c’est en constante augmentation. Pour l’anecdote, bon nombre de portiers, les fameux "videurs" que vous trouvez à l'entrée des night-clubs sont des Samoans!"

Si le rugby à 7 permet d’investir les écoles via des programmes pré-olympiques, l’élitisme forcené de la National Football League (le football américain) représente un autre apporteur de talents selon Gobelet: "Le pays compte 80.000 footballeurs américains universitaires différents chaque année avec seulement 1,6% de cette masse qui accède au championnat NFL... Le ‘rebut’, les refoulés, les recalés se reversent de plus en plus dans le rugby."

Cela fait cinq ans que le championnat des Etats-Unis de rugby à XV essaye d’exister. Après une saison très timide il y a quatre ans, la Major Rugby League a finalement trouvé la bonne formule avec deux conférences, Est et Ouest, calquée sur le basket, avec un créneau de six mois, de janvier à juin. Soheyl Jadouat, 22 ans, champion de France espoir avec l’ASM, international marocain, s’est retrouvé sans contrat, ni club à l’été 2018. Il a envoyé son CV aux clubs américains. Alain Hyardet (ancien coach de Perpignan, de Béziers, de Clermont), directeur du rugby de Austin Texas, a fait venir Jadouat: "Je suis parti dans l'inconnu, je n'avais connu que l'ASM. Mais j'en suis super content, j'ai énormément grandi en allant à Austin. J'ai eu cette chance, je l'ai prise à 2.000%. Je ne connaissais pas grand-chose du rugby américain, sinon que leur équipe à 7 était super performante et que le XV était en nette progression. Leur championnat, je l'avais un peu suivi mais je partais dans l'inconnu. Le niveau est équivalent à la Fédérale 1 en France. Les meilleures équipes comme Seattle et San Diego, je pense qu’elles peuvent titiller le haut de tableau de Fédérale 1 parce qu’elles ont des mecs, par exemple le 10 de San Diego, il a plus de 100 matches de Super Rugby, j’ai joué contre Seattle, il y avait Samu Manoa qui a joué à Toulon, y a Ben Foden, y a Bastareaud. La ligue va vraiment progresser, il a des mecs avec de l’expérience qui arrivent et pour le moment je pense que c’est un niveau Fédérale 1."

Les investisseurs affluent

Un niveau qui va aller en montant selon Jean-Baptiste Gobelet: "Beaucoup de joueurs internationaux américains évoluent en Angleterre ou en France. Longtemps, hormis le départ pour l'étranger, il n’y avait pas de salut pour les meilleurs joueurs. Dans le championnat américain, comme j'ai pu le voir, il y a de très bons joueurs. La structuration de la ligue va contribuer à fixer les meilleurs au pays et faire progresser l’équipe nationale. Les Eagles (le nom de la sélection US, NDLR) ont enregistré une série de huit victoires d'affilée en 2018. Ils ont battu Samoa, Tonga, et pour la première fois depuis quatre dix ans une équipe du Tiers 1, l’Ecosse. Il ne faut les pas les sous-estimer."

Ce potentiel de développement attire de plus en plus d’investisseurs français, des clubs du Top 14 comme Toulon ou le Racing… qui prennent le train légèrement après les Anglais, Ecossais et Irlandais: Edimbourg, le Leinster, les Harlequins, les Saracens ont déjà placé des intérêts dans des franchises du championnat. Les explications de Jean-Baptiste Gobelet: "Lorsque le soccer a débuté, des investisseurs ont acquis quelques pourcentages de clubs valorisé pour quelques centaines de milliers de dollars. Quelques années après, la valorisation a dépassé les 30 millions de dollars. C’est tout bénéfice sans parler des échanges sportifs, des passerelles privilégiées."

Mathieu Bastareaud va découvrir ce nouveau championnat dans le club géré par Pierre Arnald, le Rugby United New York. Il y retrouvera l’international anglais Ben Foden. Plus qu’une aventure exotique, une mission de pionnier.

Laurent Depret