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Didier Lacroix, président du Stade Toulousain: "Chez nous, la baisse des salaires est un motif de satisfaction"

Le Stade Toulousain, qui va défier Clermont dimanche soir (21h) pour le choc de cette première journée de Top 14, sera encore une fois un des grands favoris de la saison 2020-2021. L’occasion pour son président Didier Lacroix de se livrer lors d’une interview exclusive durant laquelle il parle de l’actualité de son club mais également de celle du rugby français. RMC Sport vous détaille cet entretien chaque jour jusqu’au match. Premier volet: la crise économique qui frappe les clubs et les mesures que les présidents envisagent.

Didier Lacroix, vous avez été reçu mardi au cabinet du Premier ministre pour exposer les craintes du rugby professionnel liées au contexte de l’épidémie du Covid 19. Qu’avez-vous demandé et avez-vous été entendu?

On a été écouté. Entendu, on le saura sur les prochaines heures, les prochains jours. Le rugby a une situation particulière. On a exposé la nécessité d’avoir du public dans les stades. Un huis clos, c’était une question de jours. Une jauge partielle, c’est une question de mois, sur la survie de notre économie. Donc on est allé exposé au gouvernement les spécificités du rugby. On espère que la situation sanitaire va s’améliorer et que les préfets pourront donner des dérogations spécifiques pour l’accueil du public. C’est déjà le cas ce week-end et tant mieux. Et en cas de blocage, on se tourne vers l’Etat, comme on avait prévenu en mars, avril, au début de cette problématique, en disant très clairement que le rugby ne peut pas vivre sans son public.

Avez-vous également demandé des exonérations de charges?

On a pris le loisir d’évoquer un certain nombre de mesures. Chacune ayant des avantages et des inconvénients. Le but, c’est d’arriver avec quelque chose le plus équitable possible. Il n’est pas dans notre intention de demander une aide pour des gens qui n’auront pas de jauges partielles. Pour l’instant, ce n’est pas le cas donc tout le monde est concerné. Mais si demain matin, quelqu’un a la liberté d’avoir l’intégralité de ses recettes dans son stade, il ne sera pas question de faire cette demande pour ce club-là.

Vous a-t-on répondu durant la réunion? Quelle a été la nature des échanges?

On nous a non seulement écouté, mais je pense pouvoir dire qu’on nous a bien compris, que le gouvernement a déjà fait des efforts sur des secteurs d’activités, dont le nôtre. Le chômage partiel a été quelque chose d’important pour le monde du rugby comme chacun sait. D’autres mesures ont été prises pour les clubs. C’était prévu pour la fin du mois de juin car on pensait tous pouvoir faire la saison 2020-2021 avec plus de normalité. Ce n’est pas le cas, c’est pour ça qu’on revient les voir avec des problématiques. Mais ces problématiques avaient déjà été entendues. Elles sont parfaitement comprises et je ne doute pas qu’il y aura un accompagnement juste et mérité pour les clubs me semble-t-il et nécessaire bien entendu.

Peut-on réellement imaginer que des clubs professionnels de rugby puissent déposer le bilan? Est-ce que cela pourrait être une réalité sous peu?

Sous peu, peut-être pas. Encore une fois, je l’ai toujours dit, le huis clos, c’est sous peu, la jauge partielle c’est avec un peu plus de délais. Mais c’est indéniable ! Le rugby s’est construit depuis des années pour pouvoir être le plus autonome possible. Loin d’argent public, car en pourcentage ça représente très peu dans notre budget. Les droits télés sont également ultra-minoritaires. Donc ça veut dire qu’on vit avec la billetterie grand public et entreprises et l’ensemble de l’économie qu’on fait quand une personne vient dans le stade: il consomme aux buvettes, aux restaurations, à la boutique et on est sur la même personne. Si on se coupe de ce monde-là, effectivement on ne peut pas vivre de notre économie.

On annonce des budgets à la baisse un peu partout. Qu’en est-il au Stade Toulousain?

Les budgets sont en baisse, oui. Je pense que c’est une bonne réaction de gestion d’avoir anticipé par rapport au rythme sur lequel on était. Un certain nombre d’entreprises sont en difficulté. Elles continuent à nous témoigner leur affection. Mais là où elles achetaient dix places, elles en achètent aujourd’hui six, ou huit. D’autres ne peuvent véritablement pas reprendre leur partenariat. Là encore, non pas pour sanctionner le Stade Toulousain et ses prestations mais parce que leur réalité économique est tout autre en ce moment. Tout le monde est sur la réserve. Et effectivement les budgets sont en baisse. Et puis, en face de ça, il a fallu qu’on s’adapte en terme de charges. Que nous-mêmes, on fasse un certain nombre d’efforts. Que les services regardent là où ils pouvaient être les plus économes. Et puis, sur le premier poste, la masse salariale, avec ce qui reste pour moi une des plus grosses satisfactions: la nature et la manière dont il y a eu discussion entre la direction et l’ensemble de ses joueurs. Avec un accompagnement franc, massif, sincère, mutuel qui permet de toucher au premier poste de charges du club.

On imagine que cette masse salariale, au regard de la conjoncture, pourrait continuer à baisser…

Je pense qu’il est beaucoup trop tôt. On vit quasiment à rythme de visibilité hebdomadaire. En tous cas, sur le remplissage de nos stades, c’est ce que nous a dit le préfet. On est en train de refaire l’ensemble de nos budgets, puisqu’on ne pensait pas être en jauge partielle, pour au moins le premier semestre. Parier sur l’avenir de l’économie du rugby, post-2021, je pense que c’est prématuré. Parce qu’on ne sait pas comment ça va réagir. On a un plan de relance de l’Etat qui affiche très clairement des ambitions de retour à la normale ou du moins à ce quantum économique que l’on connaissait autour de 2022. Si on s’en tient à ce discours, la saison 21/22 pourrait être dans la normalité. On va l’étudier sagement. Pourquoi on a demandé un effort aux joueurs? Il n’y a pas cinquante solutions. Soit on se sépare de joueurs. Je vous rappelle que l’on est sur des CDD et qu’il faudrait donc trouver des joueurs qui soient volontaires pour partir. Soit on faisait un effort collectif. Dans les années à venir, il y a une autre manière: c’est d’avoir un effectif d’une composition différente. On aura la main pour resigner ou pas certains joueurs. Il y a une grosse inertie au club car nous avions fait volontairement un plan jusqu’en 2023, avec des prolongations relativement longues. On va faire dans un premier temps tout ce qu’on peut pour honorer ces contrats. SI l’économie du rugby change, parce que l’ensemble de nos partenaires reproduisent la baisse que l’on ressent cette saison sur plusieurs années, tout devra s’adapter.

Est-ce un sujet sensible ou la situation est-elle comprise par les joueurs?

Chez nous, même si je préférerais que vous posiez la question aux joueurs, c’est un motif de satisfaction. Non pas du résultat, mais de la manière dont on l’a fait. On l’a fait avec beaucoup de pudeur, beaucoup de compréhension, de transparence et de confiance. Et ça fait partie des étapes que l’on a vécu ensemble pendant cette crise du Covid. Ce n’est pas de gaieté et de cœur que l’on passe par là. Mais quand on y arrive et qu’on a la bonne réaction, la bonne écoute, peut-être qu’on peut se dire que l’on a récolté ce qu’on a semé auparavant.

Concernant le Covid, seriez-vous favorable à un allégement du protocole, comme le football est en train de l’imaginer?

Je suis très favorable à une révision de ce protocole. Encore une fois, celui qui a été présenté à la Ligue Nationale de rugby est un protocole très sage. "Safe", comme on dit. Qui a la volonté première de protéger le plus de monde possible? Si on se penche sur la problématique du moment, cette tranche d’âge ne semble pas touchée par la maladie. Qu’on "sorte" les positifs, c’est une évidence, qu’on puisse le plus rapidement les isoler. Mais le cas contact du contact, le troisième joueur glissant du septième jour, ça me paraît un peu complexe. On est positif, on sort et on est en quarantaine. Charge aux clubs d’avoir des effectifs qui se présenteront sur le terrain. On aura l’occasion de voir d’autres types de joueurs. Et on aura toujours quinze joueurs pour jouer au rugby, c’est certain.

Wilfried Templier