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Top 14 - Caminati: "Le plus incroyable? D’avoir travaillé la nuit en usine"

Julien Caminati

Julien Caminati - AFP

Julien Caminati, l’ailier du Castres Olympique, a tout connu dans le rugby : une suspension de deux ans pour avoir craché sur un arbitre, une autre de six mois pour contrôle positif au cannabis, la montée en Top 14 avec Brive, quelques mois seulement à Toulon, le chômage puis un retour au CO. Son parcours, son regard sur le rugby pro, sa relation avec Urios et sa nouvelle vie de père de famille, avant la venue de Clermont, entretien captivant avec une tête brûlée plutôt attachante, qui clame s’être assagie.

Formé à Nice, viré du centre de formation de Castres, retour en rugby amateur en Fédérale 2 à Cannes Mandelieu et Fédérale 1 à Nice, puis le professionnalisme à Brive, Grenoble, quatre mois à Toulon et le chômage avant Castres. Ce n’est pas ce qu’on peut appeler un parcours linéaire…

C’est un peu à l’image du début de ma vie. Des bonnes choses, des choses moyennes, des choses très sales (sic). C’est un peu atypique mais c’est à l’image de mon personnage. Faut assumer. Mais bon… je suis là. Et c’est le plus important. J’ai réussi à construire quelque chose. Et j’espère bien finir.

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Si tu avais à résumer ta carrière?

C’est compliqué. Brive, le début. Une histoire d’amour. C’est là où j’ai commencé, là où j’ai grandi. J’ai rencontré des personnes formidables. Que je vois toujours. Après, malheureusement, il y a eu Grenoble. Je dis malheureusement parce que quand je suis parti j’ai blessé certaines personnes au club. Mais c’était plus à cause de Fabrice Landreau, le manager de l’époque, avec qui je ne me suis pas entendu. Bon après, il y a eu ces quatre mois à Toulon. Je ne sais même pas pourquoi j’ai été là-bas. Certainement à cause de mon agent, qui a été très malin en fait. Après j’ai eu ces deux mois de chômage. Et ensuite il y a eu Christophe Urios, qui m’a redonné ma chance. Qui m’a surtout fait progresser en tant que personne, en tant que père de famille. Même s’il ne me voit pas comme un père de famille! Mais il m’a fait réfléchir sur ma vie, sur moi. Et j’espère terminer ma carrière ici. Je travaille pour. Ce serait un beau pied de nez.

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C’est quoi le plus incroyable? D’avoir été livreur de sushis et de t’être entraîné ensuite avec Jonny Wilkinson à la même époque (lors d’un essai d’une semaine à Toulon en 2009-2010)?

D’avoir travaillé la nuit en usine. Avec ma mère. Pour 1600 euros par mois. Faire 20h-5h du matin. Ouais, livreur de sushis pour 25 euros la soirée. J’ai oublié ça en fait. Avec l’argent, le professionnalisme, j’ai oublié ce que j’avais fait avant, ce pourquoi j’avais galéré. Bon je ne te dis pas que je n’ai pas fait certaines conneries. Je suis un peu chiant à la maison, mais ma femme m’a bien fait comprendre d’où je venais en fait. Et en ce moment j’essaye de me rappeler d’où je viens. Parce que des fois avec l’argent, le côté médiatique, tu oublies d’où tu viens. De s’en rappeler, ça fait du bien à la tête.

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Quand on te demande de résumer ta carrière, tu évoques Brive et semble occulter tes débuts en amateurs. Volontairement?

Non. Il faut que je me rappelle de cette période en fait. Parce ce que ça a été un peu dur et je n’ai pas envie d’y retourner. Pas envie de retourner au chômage. Mais c’est important de se rappeler pourquoi tu as galéré. A l’époque, quand tu passes de Fédérale 1 au Top 14, que tu commences à gagner de l’argent, tu oublies d’où tu viens. Tu t’évades, tu crois que la vie c’est un kiwi, t’as de l’argent… et tu te casses un peu les dents.

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C’est embêtant que l’on te rappelle toujours tes frasques?

Un peu. Elles sont loin. Je les ai assumées. Ça me fait un peu ch… mais elles font partie de moi.

La chose dont tu es le moins fier?

D’avoir craché sur un arbitre. Ce n’est pas très beau.

Que s’est-il passé?

J’étais jeune, je devais avoir 18 ans. A Mandelieu, je jouais dans une équipe où il y avait beaucoup de "cas sociaux" (sourire). Des gens fous, mais de bonnes personnes quand même. On était tous fatigués, mais une sacrée bande de barjots. Des gens vrais, sincères. Qui vivent la vie à fond. Il y a eu un sentiment d’injustice qui m’a poussé à faire ça. Mais c’est loin.

Et de quoi es-tu le plus fier?

De mes deux enfants. Et de ma femme. Qui est encore là malgré tout (rires).

Et sur un plan rugbystique?

De partir de cette suspension, après je ne devais plus rejouer au rugby à cause d’un accident de scooter où j’ai eu la rotule brisée, et d’être arrivé là où je suis en ce moment. Même si ce n’est pas une fin en soi, je suis quand même fier de ça.

Et on te présente comme un "bosseur"...

Quand je suis arrivé à Nice, Christophe Moni (ancien international du Stade Français et alors entraîneur) m’a dit: "tu as du talent, mais ça ne suffit pas mec. Moi quand je jouais au rugby je n’avais pas de talent. J’ai juste bossé plus que les autres. Et je suis arrivé jusqu’au Stade Français, à l’équipe de France. Toi, tu as un peu de talent. Tu peux faire quelque chose de ta carrière." C’est ce que j’ai compris. Qu’il faut bosser plus que les autres. Même à 32 ans, tu peux apprendre beaucoup. Cette culture du travail, elle est en moi.

Tu ne t’es jamais caché d’être un "bringueur". Peut-on l’être dans le Top 14 d’aujourd’hui?
Bringueur c’est un grand mot. Je ne te dis pas que quand tu fais un match de rugby avec tes copains, une belle victoire où tu en as bien chié, aller boire une bière, même deux, trois, ça ne fait de mal à personne. Je ne dis pas rentrer complètement ivre mort à 5 heures du matin et à vomir partout. Ça m’est déjà arrivé mais moins maintenant. Mais je trouve que ça reste important d’aller avec tes amis, les mecs avec qui tu partages le même maillot, boire quelques bières après un match où tu en as bien chié quoi. Après ton match, tu fais ta récup’, tu manges ton sandwich, tu prends tes boissons de récup’ et ensuite tu vas te mettre quelques bières. Ça ne fait de mal à personne. Ça entretient la vie de groupe. Je ne te dis pas de sortir tous les week-ends. Mais il faut choisir ses soirées (rires). Alors qu'avant je faisais la fête pour un oui ou pour un non. Quand tu perdais tu allais noyer ton chagrin, quand tu gagnais tu allais fêter ça. Maintenant je le fais moins. Mais parce que je joue moins aussi peut-être (rires).

Que t’inspire ce rugby pro?

Franchement, si j’avais mieux géré mon argent, j’aurais arrêté le rugby. Je serais retourné jouer en amateur après l’épisode Toulon. Mais bon… (il rigole) je n’ai pas très bien géré mon argent. Si j’avais eu une carrière normale, j’aurais arrêté. Même si c’était la solution de facilité. J’ai rencontré plein de mecs qui ont eu une carrière "normale" et qui ont décidé d’arrêter parce qu’ils en avaient plein les couilles (sic). Parce que le rugby a changé. Et tout le monde voit quel virage ça prend.

Quel est le problème?

C’est qu’il y a trop d’argent, c’est que… (il s’interrompt et rigole) ce n’est pas à moi de dire ça. Je ne sais pas comment te dire ça. Mais tout le monde sait que le rugby a changé. Mais bon. J’ai encore envie de m’y "filer".

On parle trop des présidents et pas assez des joueurs par exemple?

Je ne sais pas. Après, c’est une stratégie médiatique. Certains présidents parlent beaucoup pour enlever la pression qu’il y a sur les joueurs. Ce n’est pas une mauvaise idée quand arrivent des gros matchs, des échéances importantes.

Mais on parle dans le vestiaire des Laporte, Altrad, De Cromières, Lorenzetti ou Boudjellal?

Non. On s’en branle (sic). Franchement. C’est leur vie. Nous à Castres, on a notre fonctionnement, ça se passe très bien. Dans le vestiaire, on ne parle pas des présidents qui ont fait tel ou tel truc. On parle de ce qu’on a fait le week-end, on parle de tout et de rien mais pas de ce qui se trame dans la presse. Parce qu’on s’en fout. Il y a plus important, plus grave dans la vie.

Que dois-tu à Christophe Urios?

De m’avoir redonné ma chance. Ça je lui en serai reconnaissant à vie. Parce que j’étais au chômage. Alors la blessure de Rémi Grosso (NDLR : Caminati est arrivé en tant que joker médical) l’a aidé certainement mais… voilà c’est un mec qui m’a redonné ma chance. Je ne lui ai pas encore totalement rendu mais j’essaye. Alors après parfois on se frite, c’est un peu "je t’aime moi non plus". Mais c’est un mec qui, quand il parle, me touche et pour qui tu as envie de laisser ta peau sur le terrain. C’est important. Parce que quand tu rentres sur le terrain, c’est pour mourir pour les idées de ton coach. Donc si tu n’es pas en phase avec ton entraîneur, c’est un peu compliqué quand même. Et je n’avais pas connu ça depuis Brive en fait.

Il a dit à ton sujet: "un joueur comme lui, si tu l’as intégré, il te le rend cent fois plus. Par contre, tu ne peux pas en avoir douze comme lui dans l’effectif, sinon tu divorces et tu frappes ton chien". Ça veut dire quoi?

Ça m’a fait sourire. Mais il a certainement raison. D’avoir plusieurs mecs comme moi dans une équipe ça doit être dur à gérer quand même

Ça veut dire qu’il faut te surveiller comme le lait sur le feu?

Un petit peu mais pas trop quand même. Je sais qu’il aime bien me tenir en ébullition. Il bricole un peu avec moi (sourire). Mais j’aimerai bien qu’il me voit comme un père de famille maintenant. Même si c’est vrai que je ne lui donne pas tout le temps cette image. Mais ça serait cool qu’il me voit comme un père de famille plutôt qu’un mec de vingt piges. Même si c’est aussi à moi de lui montrer cette image. Bon, il faut que j’évolue mais pas que je change. Parce que si je change du tout au tout, je ne serai plus la même personne. Et tu es dans la vie comme tu es sur le terrain.

Tu as joué en amateur et maintenant tu affrontes les Nadolo, Tuisova, Tekori ou Du Plessis sur les terrains. Comment se préparer en conséquence quand on a connu un autre rugby?

Mais c’est bien de se confronter à ce genre de joueurs. Après, moi personnellement je préfère un joueur qui est grand et costaud plutôt qu’un petit et vif, parce que c’est plus compliqué à défendre. C’est sûr qu’il faut plus se préparer qu’avant mais… j’ai lu ce qu’a dit Piri Weepu, l’ancien demi de mêlée All Black (NDLR: champion du monde en 2011 qui a fait un bref passage à Oyonnax et Narbonne). Il disait qu’en Europe, on faisait plus de musculation et de préparation physique que de travail sur la lecture de jeu, la prise de décision, la technique individuelle. C’est vrai qu’on a ce culte du physique. Et c’est peut-être pour ça qu’on a du retard par rapport aux All Blacks. Même si on s’attache à le faire à Castres, c’est à nous, les joueurs, de se prendre en main aussi.

Mais tu es d’accord avec Weepu? Parce qu’il a été parfois raillé, notamment sur les réseaux sociaux, après sa sortie...

Bah oui je suis d’accord avec lui. Quand même! Le mec a été All Black, champion du monde. Donc quand il parle de rugby, tu l’écoutes! Même s’il a grossi en fin de carrière quand il est venu en France, où on lui a proposé de bons contrats j’imagine, quand un champion du monde te parle de rugby, tu t’assois et tu l’écoutes. Je pense que s’il a dit ça, c’est qu’il a un petit peu raison quand même.

Castres a une période un peu difficile. La venue de Clermont dimanche (16h50) est importante...

Oui, c’est un peu dur. Mais je pense qu’on a ce qu’on mérite. On travaille bien mais comme le coach a dit, on a eu tendance à lâcher quelque fois les matchs. Alors c’est peut-être un peu mentalement, je ne sais pas comment l’expliquer. On continue de bosser. Et si on travaille bien ça va payer. Et j’espère que ce sera dès ce week-end et que ce match de Clermont lancera notre saison. Après ça arrive à toutes les équipes d’avoir une période de moins bien. A quelle équipe ce n’est pas arrivé? Aucune. Même les grandes équipes ont des passages à vide. Nous, ça arrive maintenant en début de saison. C’est peut-être mieux qu’à la fin où tu peux te manger le confit.

Tu es en fin de contrat (il dispose d’une année optionnelle). A bientôt 32 ans, tu te vois jouer encore combien de temps?

Ça dépend de ce qu’on me propose. Moi je me vois jouer jusqu’à 35-36 ans. Facile. Parce que je n’ai pas joué de 18 à 21 ans. L’année dernière je n’ai joué que dix matchs. L’année d’avant, pareil. Donc je ne suis pas le mec qui joue 50 matchs par saison. Physiquement, je suis bien, je n’ai jamais été aussi bien même. J’ai mes stats GPS dans un coin de ma boîte mail (sourire). Les prépas me disent que je suis bien. Donc je ne vois pas pourquoi j’arrêterai le rugby. Et de toute façon, je ne suis pas ingénieur! Tant que je pourrai jouer au rugby, je jouerai. Même à petit niveau. Mais je jouerai.

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Wilfried Templier