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Top 14: ce qu’il se passe en coulisses au Stade Toulousain (et pourquoi une guerre interne est ouverte)

Didier Lacroix

Didier Lacroix - AFP

Remis d’aplomb sportivement, au début d’une nouvelle ère en terme de gouvernance avec le nouveau président Didier Lacroix, le Stade Toulousain ne pouvait pas longtemps rester loin des remous. Son principal partenaire privé, Fiducial, a récemment contesté la validité des comptes de la saison passée. Et vient tout juste de mandater un expert indépendant pour faire la lumière sur la situation économique du club. Deux visions s’opposent, une nouvelle guerre interne est ouverte. Que recèle tout ce marasme? Tentative de description.

Cela ne pouvait pas en rester là. Au moment où le Stade Toulousain s’apprête à goûter à nouveau avec appétit aux phases finales du Top 14 (l’équipe est actuellement 3ème au classement), où l’équipe a presque réussi à faire oublier la cauchemardesque saison passée terminée à la 12e place et où un début de frémissement parcoure tous les étages du club le plus titré de France, voilà encore fois la maison stadiste secouée par des remous en internes. Des soubresauts devenus monnaie-courante dans le paysage rouge et noir.

Il y a trois ans et demi, l’ancien manager Guy Novès avait lancé les hostilités de ce qui allait être, pendant plusieurs semaines, un véritable feuilleton. A l’époque, la famille se déchirait. Après une victoire à Bath puis une autre à Glasgow, il avait lâché cette missive, sans qu’aucune question ne vienne lui demander quoi que ce soit sur le sujet: "certains en interne ne méritent pas ces joueurs-là", puis un "c’est la réussite de cette volonté qui symbolise le club. Enfin, pas dans son ensemble parce que certains éléments ne sont pas à la hauteur des joueurs" qui ressemblaient à des tirs de sommation.

Les cibles? D’éventuels prétendants à la direction du club, lorgnant sur la succession de René Bouscatel. Le nom des frères Lacroix, Michel et Didier, avaient transpiré à l’époque. Mais comme souvent à Toulouse, tout s’était réglé en famille, à l’issue d’une Assemblée Générale où, en signe d’apaisement, Hervé Lecomte avait été nommé président du Conseil de Surveillance et où René Bouscatel avait été confirmé à la tête du club deux ans de plus. La hache de guerre était enterrée. Momentanément. Et puis courant 2015, Guy Novès est parti vers le XV de France. Et puis Didier Lacroix a accédé à la présidence en juin 2017.

Ce dernier, en train de se débattre depuis le mois de juin dernier pour redonner des couleurs à un club à la recherche de son lustre d’antan, a donné de sa personne pour dépoussiérer un club où l’exergue de la tradition avait quelque peu freiné sa modernité. Lacroix n’a pas ménagé sa peine: recréer une autorité, gérer les contrats et le recrutement, s’ouvrir sur l’extérieur, refaire du stade Ernest-Wallon un endroit de partage avec les supporters… ces premiers mois à la tête du Stade Toulousain sont passés très vite pour lui. 

Fiducial vient de nommer un expert indépendant

Mais le feu couvait. L’arrivée de la société Infront Sport, nouveau gérant de la régie publicitaire du club et le contrat liant les deux n’étaient pas du goût de tout le monde. Surtout pas du principal actionnaire privé, Fiducial (12%). Lequel a deux griefs envers la nouvelle direction menée par Didier Lacroix: le groupe a d’un côté mandaté la société Paper Audit & Conseil pour contester les comptes arrêtés au 30 juin dernier. Pour faire simple, le partenaire reprocherait à Lacroix d’avoir inclus la manne entière apportée par Infront Sport (3,5 millions d’euros), nouveau "gérant" de la régie publicitaire du club, sur le seul exercice 2016-2017, qui faisait repasser le club dans le vert financièrement. Pour Fiducial, le contrat entre Infront et le Stade Toulousain étant de dix ans, c’est donc plutôt 350 000 euros par exercice qu’il aurait fallu comptabiliser (et non 3,5 millions sur un an) et ce, à partir de la saison 2017-2018. Ils reprochent aussi à Lacroix d’avoir reçu une indemnité de 1,5 million par Infront en qualité que "rachat de clientèle" et de l’avoir intégré dans les comptes. Comme si, selon Fiducial, le club avait racheté à Lacroix son fonds de commerce. Ce que l’intéressé dément. Pour le président, c’est la régie publicitaire, dont il s’est détaché, qui a encaissé ce montant.

Et le temps passant, l’actionnaire continue de contester la situation telle qu’elle est présentée par les dirigeants. Alors il passe à l’action. Fiducial vient de commanditer un nouveau rapport, lequel va être réalisé par un expert indépendant (indépendance que réfute Didier Lacroix, qui parle "d’expert mandaté par Fiducial et donc orienté"). Le but est de prouver que la situation économique actuelle est très inconfortable, comme le précise le représentant de Fiducial au club, Philippe Spanghero: "ce rapport externe devra figer la réalité du bilan financier à court terme. Les experts de Fiducial estiment que le déficit est à hauteur de 7 millions d’euros, si l’on retraite le bilan 2016-2017 dans les règles et que l’on tient compte des pertes de cette saison."

Alors qu’il se murmurait que le déficit du club pouvait atteindre les 2,4 millions d’euros cette saison, tout en le pondérant d’une éventuelle rentrée d’argent venue des phases finales (de 500 000 à un million d’euros selon le parcours de l’équipe), de son côté, Fiducial dresse un constat plus alarmant et estime donc le « trou » bien plus important. Cette semaine, le groupe a d’ailleurs fait parvenir un courrier à tous les membres du Conseil de Surveillance, juste avant que celui-ci ne se réunisse, en leur rappelant (fermement) l’évaluation faite en janvier par le Cabinet Paper Audit & Conseil sur la situation financière. Mais en précisant aussi le "pacte d’actionnaires" qui lie Fiducial avec club depuis 2014 et impose certaines règles sur l’actionnariat.

Deux camps dos-à-dos

"On met les gens devant leurs responsabilités, poursuit Philippe Spanghero. L’expert vient d’être mandaté pour donner les éléments de la situation économique réelle. Ensuite, tous les membres du Conseil de Surveillance auront le choix de continuer ou non d’ignorer les mises en garde de Fiducial". Pourtant, il ne semble pas que la situation puisse se débloquer. Le président Didier Lacroix a la majorité des actionnaires, et donc du Conseil de Surveillance, avec lui. Soit une grande partie du club. Et en face, Fiducial ne va pas faire machine-arrière. Car entre temps, le Stade Toulousain a décidé une ouverture et augmentation de capital. Impossible sur ces bases selon Spanghero. "Toutes discussions liées à une augmentation de capital ne peuvent pas être débattues. Si le Stade Toulousain rentre dans cette démarche, il y aura une contestation officielle sous forme de démarche judiciaire."

De son côté, lors de sa dernière conférence de presse, Didier Lacroix avait indiqué qu’il "n’avait pas de grief majeur contre Fiducial." Mais regrettait "un problème de manque de communication. Qu’est-ce qu’il existait dans les discussions précédentes et qui a écorché monsieur Latouche (le PDG et fondateur de Fiducial, NDLR)? Je ne sais pas. Je pense que le problème est essentiellement un manque de communication." Les deux camps sont dos-à-dos mais la situation va évoluer pour plusieurs raisons: premièrement, en dépit du blocage de Fiducial, l’actuelle direction travaille bel et bien sur l’ouverture de capital (5 millions d’euros sur 26 mois) et cherche des solutions de soutiens financiers.

Ensuite le Stade Toulousain, comme tous les clubs de Top 14, va très vite passer devant la DNACG. Les comptes doivent donc être remis à flot. Enfin, Fiducial est aussi un partenaire maillot dont le contrat arrive à échéance. Plus d’un million d’euros la saison (ce qui semble assez bien payé pour un dos de maillot). Qui ne sera pas renouvelé en l’état. Il faut donc trouver un nouveau sponsor. Pour autant, les dirigeants se veulent sereins. "Il y a une unité au club derrière Didier Lacroix", lâche un habitué d’Ernest-Wallon. "Le club a passé le cap des experts comptables, des commissaires au compte, de la DNACG la saison passée. Il n’y a pas de soucis." Et peut encore compter sur 2,5 millions d’euros de fonds propres.

Complexité des chiffres et des montages financiers

Mais tous ces éléments restent fragiles. Au Stade Toulousain on s’interroge sur la réelle volonté d’un actionnaire qui, pour certains, entrave actuellement le retour au premier plan du club et reste sur une communication plus que minimaliste en interne. Sur son PDG, Christian Latouche dont on indique qu’il n’est venu qu’une seule fois depuis 2014 dans les locaux stadistes. Ses représentants successifs qui restent muets lors des Conseils de Surveillance. Même lorsque celui-ci récolte "une volée de bois vert" selon un témoin d’une des dernières sessions. Quelle est la stratégie de ce groupe envers le Stade Toulousain? Comment imagine-t-il sa relation avec le club?

Lacroix a un avis tranché: "monsieur Spanghero, dont on ignore en vertu de quelle qualité juridique il agit, indique que plus le temps passe, plus la situation devient préjudiciable pour le club sur le plan économique. Alors même que c'est Fiducial qui perturbe les opérations d'augmentation de capital nécessaires à la recapitalisation du club! On ne comprend pas l’acharnement d’un actionnaire à prouver que la situation financière du club est bien pire qu’annoncée, sauf à vouloir en prendre le contrôle à bas coût. Enfin, cette campagne médiatique sans précédent menée par Fiducial confirme sa volonté de nuire aux intérêts du club. Les conflits de personne ne doivent pas préjudicier aux intérêts supérieurs du stade dont la survie est menacée pas ces déstabilisations permanentes."

Qui dit juste? Qui est dans son droit? Difficile d’y voir clair sans maîtriser la complexité des chiffres et des montages financiers. Et jusqu’où ira cette lutte? Reste alors le fantasme de la prise de pouvoir de Fiducial, qui bénéficierait contractuellement d’un droit de priorité pour toute augmentation de capital et prise de majorité et a potentiellement les moyens de prendre les commandes. Derrière tout ça, les plus imaginatifs entrevoient même un éventuel retour de Guy Novès, qui a déjà travaillé avec Spanghero, dans son club de toujours. Argument balayé par ce dernier: "c’est un non-sujet. Ce n’est pas la question. En 2014, à leur arrivée, lorsqu’ils ont amené deux millions d’euros pour permettre le passage devant la DNACG, les actionnaires que sont les gens de Fiducial n’avaient pas la volonté de prendre le club. Là, le but est simplement de remettre les comptes en règle et ainsi d’avoir une vision claire de la situation. A ce jour, Fiducial est le seul actionnaire qui a investi de l’argent. Et l’entreprise s’estime lésée." Et ne compte visiblement pas en rester-là.

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Wilfried Templier