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Top 14: "La plaie reste ouverte", regrette l’arbitre Romain Poite, qui n’a pas pu fêter sa dernière

Entretien RMC Sport - Il est parti en catimini, sans que personne ne sache, lui inclus, qu’il arbitrait son dernier match lors du barrage Stade Toulousain-Stade Rochelais il y a deux semaines. L’arbitre international de rugby Romain Poite (46 ans) regrette de ne pas avoir été prévenu auparavant et doit maintenant tirer le rideau sur 18 années d’arbitrage avant de rejoindre le RC Toulon.

Vous avez arbitré le dernier match de votre carrière il y a deux semaines, lors du Stade Toulousain-Stade Rochelais, mais c’est passé complètement inaperçu. Comment l’expliquer?

C’est vrai que l’effet de surprise a été bien préparé puisqu’on ne m’avait pas avisé que c’était mon dernier match. Et c’est là où le bât blesse me concernant puisque pour une sortie de 15 années de professionnalisme, avec toutes les opportunités que j’ai eues au niveau international, européen ou français, je souhaitais marquer, pas sur le terrain, mais en dehors, cette fin de carrière et la partager avec des gens proches, des gens que j’aime. Et cette opportunité-là ne m’a pas été offerte. C’est là que j’ai un peu plus d’amertume.

Auriez-vous fait les choses différemment?

Déjà, j’aurais partagé avec ma famille et mes amis, cette fin d’aventure. Au-delà du match, qui voyait Toulouse et La Rochelle s’affronter, le clin d’œil était sympa car je suis Toulousain d’adoption et je suis né en Charente Maritime, près de La Rochelle (à Rochefort, ndlr), le faire avec des gens avec qui on a envie de partager ses émotions et les mettre en exergue. Car souvent, ce métier nous amène à garder ses émotions et à les maîtriser, pour ne rien laisser transparaitre. Et c’estce que j’aurais aimé, relâcher tout ça et le partager. Après, la finale, bien sûr que j’étais postulant. J’ai d’ailleurs demandé plusieurs fois à ma direction si j’étais considéré pour ce match. Je leur ai toujours dit que j’irais au bout de mon contrat avec le professionnalisme que j’ai eu tout au long de ces années. Et donc j’aurais évidemment aimé diriger une finale supplémentaire, mais elle ne m’appartenait pas.

Vous étiez effectivement en lice, comme d’autres arbitres, pour faire la finale Castres-Montpellier, dont la nomination était prévue le lundi suivant ce match de barrage. Ce sera finalement Tual Trainini. Auriez-vous toutefois préféré qu’on vous prévienne avant pour savourer ce barrage?

Oui. Le dire en amont, évidemment. Sans avoir peur de la réaction. Car j’en ai quand même fait déjà deux, j’aurais pu le comprendre. Là où j’ai beaucoup d’amertume, c’est dans le sens où on ne m’a jamais avisé que c’était mon dernier match. Même si, pour être sincère, avant Clermont-Montpellier (26e journée, ndlr), je me disais que ça pouvait être mon dernier match et qu’il fallait être "propre". Mais c’était aussi pour me donner les moyens d’être postulant pour aller jusqu’au bout. On ne m’avait rien promis, je le répète. La finale ne m’appartenait pas. Mais à partir du moment où on m’a dit que j’étais postulant pour les phases finales et la finale, je me donnais les moyens d’aller jusqu’au bout. Et quand on vous répond qu’il ne vous a rien manqué sur le terrain, ça amène encore plus de frustration.

Les arbitres doivent s’adapter. Il faut donc mettre cette fin de côté pour ne pas ternir toutes ces années?

Ce n’est pas nous qui décidons quel match nous allons arbitrer. On accepte les désignations. Elles sont toutes bonnes à ce niveau-là, c’est juste les objectifs qui peuvent être différents. J’avais toujours dit à ma direction que j’aimais ces matchs couperets, les matchs compliqués, car ce sont ceux où je me retrouve le plus. Mais j’ai toujours accepté les désignations avec beaucoup d’honneur et de respect. Seulement là, j’estime que le respect n’a pas été jusqu’au bout me concernant.

Avez-vous reçu des messages de la part du monde du rugby?

Oui, et j’ai été agréablement surpris. C’est ce qui me console un peu, dans le sens où j’ai laissé une trace humaine qui était respectable et pas trop "dégueulasse". Des témoignages de sympathie, d’incompréhension, d’amertume. Certains m’ont même dit qu’ils avaient mal au ventre pour moi avec ce qui m’est arrivé. Ceci dit, il y a plein de belles choses à vivre. J’ai pu me concentrer sur des choses plus personnelles et il faut tourner la page, passer à autre chose. C’est comme dans la carrière d’un arbitre, il y a des bons et des mauvais moments et les mauvais moments, on s’en sert pour se reconstruire, rebondir et avancer avec plus de fermeté et d’ambitions. Mais la plaie reste ouverte, même si ce n’est pas quelque chose que (il s’arrête)… je n’ai jamais trop vécu dans le passé et je ne vais pas commencer aujourd’hui. Il y a un bel avenir à construire, une belle aventure à faire, donc maintenant je me tourne vers ça.

"En 2013, quand j’ai expulsé Bismarck du Plessis, le premier jaune n’y était pas"

Vous mettez fin à dix-huit années d’arbitrage au plus haut niveau. Comment avez-vous embrassé cette carrière d’arbitre?

Je suis devenu arbitre grâce à mon père, qui était impliqué dans le comité Midi-Pyrénées de rugby à l’époque, mais pas dans l’arbitrage. Je jouais à l’époque en catégorie Junior Crabos à Graulhet et il m’a dit qu’ils cherchaient des arbitres, que ce serait bien de rendre service au comité. Je me suis dit: "pourquoi pas!" Et comme on jouait le dimanche matin avec les juniors et qu’on passait nos samedis après-midi au pub, mon père m’a dit qu’accessoirement, ça me permettrait aussi de ne pas passer ma journée au pub la veille des matchs. Et puis assurément me faire fermer ma grande gueule car j’étais assez pénible sur le terrain (sourire). Comme ça je pourrai comprendre les difficultés du rôle. Donc sans me poser de questions, j’ai dû arrêter ma carrière de joueur, qui était très modeste. Je me suis tourné à 100% vers l’arbitrage, une passion qui m’a amené vers aujourd’hui. C’était une décision difficile, de sortir d’un collectif pour aller vers de l’individuel. Mais une décision assumée, qui m’a amené vers beaucoup de plaisir.

Avec le recul, quel est le summum de votre carrière, le match en terme de jeu, d’émotions?

Il y a eu pleins de bons moments, de nombreuses et belle opportunités, mais je resterai sur la finale 2011 de Coupe d’Europe, entre le Leinster et Northampton. Parce que ça a été un match complètement fou, au Millennium de Cardiff, où j’adorais arbitrer. Un match avec deux mi-temps, distinctes: la première dominée par Northampton et la deuxième par le Leinster, qui est revenu et a écrasé son adversaire, alors que tout le monde pensait que les Anglais allaient gagner le match (Northampton menait 22 à 6 à la pause avant de s’incliner 33 à 22). C’était exceptionnel et on n’a pas parlé d’arbitrage. Et on préfère qu’on ne parle pas de nous. Ce jour-là, je me suis assis au volant d’une Ferrari, j’ai tourné la clef de contact et ça a roulé tout seul. Un grand plaisir, un grand moment.

A l’inverse, un moment difficile?

Il y a en a eu énormément. Le plus difficile, quand j’ai raté mon match de Rugby Championship 2013 entre la Nouvelle-Zélande et l’Afrique du Sud. J’ai mis deux cartons jaunes, qui ont fait rouge, au talonneur sud-africain Bismarck du Plessis. Là, j’ai fermé le livre du match à la 47e. Car c’est compliqué de jouer à 14, encore plus contre les Blacks et cette année-là l’Afrique du Sud avait vraiment les moyens de battre la Nouvelle-Zélande et de remporter la compétition. Sauf que le premier carton jaune, sur un plaquage haut, n’y était pas. J’ai beaucoup payé. Moi, personnellement, ça ne m’a pas touché, mais je sais que ma famille l’a été. Ma fille aînée faisait ses débuts sur Facebook et elle était tombée sur un site où on me coupait la tête. Elle était rentrée pour répondre aux commentaires qui étaient acerbes. Mais bon, toutes les difficultés dans une carrière d’arbitre, on doit s’en servir pour grandir. Et ça a toujours été mon moteur. Une fois qu’on a revu le match à la vidéo, qu’on a constaté ses difficultés, qu’on les a réfléchies, on se projette très vite sur ce qu’il reste à faire pour se relancer.

"Le RCT, un challenge forcément excitant!"

Qu’allez-vous regretter?

La fin de saison, de carrière, est actuelle. Pour l’instant je n’ai pas de regrets. Parce que j’ai un avenir qui s’embellit aussi. J’adore découvrir, me relancer et c’est un challenge pour moi d’épouser une nouvelle carrière. Des regrets, il y en a. De ne pas avoir passé plus de temps avec ma famille. C’est l’occasion de remercier ma famille proche, ma femme et mes filles, parce qu’on ne fait pas les carrières que l’ont fait sans une assise familiale aussi solide. On est toujours parti, absent de la maison et de savoir que quelqu’un s’occupe bien des siens, de ses proches, c’est important parce qu’il faut être bien dans sa tête pour être bien dans son corps. Et inversement. Le regret aussi de ne pas avoir fait de phases finales de Coupe du monde. J’en ai fait trois, mais je suis toujours resté aux phases de poules. J’ai pu performer à la touche, mais le Graal pour nous, c’est le milieu. Et le regret d’avoir pris des mauvaises décisions et d’avoir peut-être trahi l’issue finale de certains matchs. Mais on se trompe toujours avec honnêteté et pas malhonnêteté. Donc oui, il y a des regrets, mais la vie continue.

Le RC Toulon, que vous allez rejoindre cet été, est un beau challenge…

Un challenge excitant! Assez improbable, dans le sens où mon profil intéressait quelques clubs de Top 14 et qu’on s’est mis d’accord avec les dirigeants de Toulon. J’ai découvert en profondeur un président que je ne connaissais pas (Bernard Lemaitre) et que j’ai apprécié. Je m’entends très bien avec Pierre Mignoni et Franck Azéma. J’ai beaucoup de respect pour les hommes et on en vient à l’essentiel, c’est l’aventure humaine. La découverte, l’apprentissage et j’ai demandé à passer le diplôme d’entraîneur sur Aix-en-Provence. Et je vais me nourrir d’eux, partager une nouvelle vie, dans un collectif, avec des personnes. Je ne tourne pas le dos à l’arbitrage, je m’attacherai à ce que l’équipe performe pour mettre l’arbitre dans son confort pour que tout le monde se retrouve le samedi ou le dimanche à la 80e avec beaucoup de satisfaction et de plaisir. C’est un challenge forcément excitant. Un challenge humain, un de mes critères. Une aventure transversale que je voulais, être impliqué dans le club à 100% et travailler avec toutes les catégories et avoir le projet de développer les techniques réfléchies avec de nombreuses catégories et de faire en sorte que quand les joueurs arrivent au haut niveau, ils soient prêts par rapport à la règle et à mon domaine de compétence.

Alexandre Ruiz à Montpellier, Romain Poite à Toulon, Laurent Cardona à l’UBB. Le club, c’est l’avenir de l’arbitre?

La décision d’Alex (Ruiz), avec qui je suis très ami, et la preuve qu’il en avait les compétences puisqu’on est à la veille de la finale du Top 14 et qu’il va la jouer, c’est peut-être un avenir. Est-ce que d’autres partiront dans les clubs? En tout cas moi, je n’avais pas d’avenir à la Fédération. C’est ce qui m’a été dit au mois de décembre. Donc je me suis tourné vers cette opportunité et je vais l’assumer avec beaucoup de plaisir. Après je ne sais pas si tous les clubs recruteront un autre arbitre. En tout cas pour moi, ce n’est pas un choix par défaut. Ça a été mûri. Il y a de bonnes choses à faire. Dans la collaboration que j’ai eu cette année avec le Stade Français, je me suis rendu compte que ce n’était pas mieux ou moins bien que ce que faisaient les entraîneurs. C’était complémentaire. Et on peut apporter une pierre à l’édifice dans la performance de l’équipe. Avec quelques visions parallèles pour apporter un plus pour que l’équipe performe. J’aurai le temps de l’évoquer avec Pierre (Mignoni) et Franck (Azéma), mais je ne m’inquiète pas trop pour ça.

Par Wilfried Templier